mercredi 25 novembre 2020
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“Un gaspillage inadmissible”

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Philippe Ortelli. Président de la fédération patronale monégasque
« C'est aux pouvoirs politiques d'avoir la courage de mettre en place les infrastructures nécessaires pour avoir moins d'embouteillages sur nos 2km2. » Philippe Ortelli. Président de la fédération patronale monégasque. © Photo FPM

Le président de la fédération patronale monégasque (FPM), Philippe Ortelli, évoque les dossiers chauds du moment autour de trois grands thèmes.

Transports et Urbanisation

Monaco Hebdo : Comment vous expliquez les problèmes de circulation et de bouchons à Monaco ?
Philippe Ortelli : La population active est passée de 25 000 à 45 000 salariés en 15 ans. Depuis le tunnel montant Rainier III réalisé en 1995, aucune infrastructure routière d’entrée et de sortie dans Monaco n’a été réalisée. La majorité des parkings publics datent des années 1990 et ont été dimensionnés pour les prévisions de cette époque. Une époque où la voiture n’était pas diabolisée comme aujourd’hui, époque où l’État avait besoin de salariés pour créer de la TVA à Monaco et avait ainsi mis en place les infrastructures nécessaires pour que ceux-ci accèdent à Monaco.

M.H. : Ce qui a changé aujourd’hui ?
P.O. : Aujourd’hui nos salariés saturent les routes. Et l’État en réduit leur nombre. D’ailleurs, la bretelle d’accès de l’avenue d’Ostende à la dorsale a été supprimée, le tunnel Est, sous le Rocher, est réduit à une seule voie, au lieu de deux. Ce qui permettait d’aller sur la gauche à Fontvieille, sur la droite vers l’ouest et le tunnel montant. Ensuite, une voie montante de l’avenue de la Madone a été supprimée. Enfin un trottoir de 6 mètres de large instauré à la sortie haute de la gare empêche d’accéder directement au boulevard de Suisse. Par ailleurs l’instauration d’arrêts de bus en pleine voie de circulation gêne le trafic au quotidien. Suivre un bus avenue d’Ostende impose deux arrêts et redémarrages en côte. Alors que l’espace existe pour des arrêts sur le coté. Et le boulevard du Jardin Exotique est embouteillé chaque matin par deux arrêts mal conçus.

M.H. : Pourtant le gouvernement a lancé des travaux, comme la dorsale par exemple ?
P.O. : J’aimerais rappeler que la nouvelle gare a été inaugurée en décembre 1999 ! Depuis, seulement 500 mètres de nouvelles voiries ont été livrées. Et l’accès au tunnel montant n’est en service que depuis 6 mois ! A ce jour, sur les délaissés se trouvent des immeubles domaniaux, certes utiles, mais c’est tout ! En 10 ans, on aurait pu avoir des immeubles mixtes, où les étages sans soleil auraient pu être des surfaces de bureau à prix raisonnables.

M.H. : Les conséquences pour les entreprises ?
P.O. : Il y a deux ans, une filiale monégasque d’une grande entreprise a proposé, contre l’attribution de 400 m² de bureaux domaniaux, d’augmenter son activité à Monaco et de ramener près de 500 000 euros supplémentaires de TVA. La réponse a été simple : faites la queue comme tout le monde et déposez un dossier ! Or, ce groupe est parmi les 3 premiers mondiaux dans son secteur. Est-ce bien raisonnable ? De plus, de nombreuses entreprises ne trouvent toujours pas des locaux de qualité adaptés à leur besoin. D’ailleurs, une société de gestion ne s’est pas installée à Monaco pour des problèmes de logements de qualité pour ses cadres.

M.H. : Certaines entreprises ont quitté Monaco ou ont déposé le bilan à cause de ce problème ?
P.O. : Pas directement. Mais on pense que ces problèmes ont accéléré le départ des industries, qui travaillent de plus en plus en flux tendus et cela risque de ne pas être terminé… De plus, certains cadres à haute valeur ajoutés refusent désormais de venir à Monaco. Microtek avait eu le même problème. Même chose pour une autre entreprise Internet qui a essayé de ramener un informaticien de Paris. Alors que les communes limitrophes ont toutes la vue mer, se trouvent à quelques minutes de Monaco, y compris en transport collectif, qu’avons-nous fait depuis 10 ans pour convaincre les maires de densifier leur habitat urbain ? Rien ! La preuve : entre 1990 et 2008, la population salariée de ces communes est passée de 8 000 à 11 000 personnes. Alors que ceux qui viennent d’au-delà en France sont désormais 24 000 et qu’ils étaient seulement 8 000 en 1990 !

M.H. : Mais la voiture, c’est pas vraiment écolo ?
P.O. : D’abord, les voitures électriques arrivent. Ensuite on a récemment démontré que la pollution a baissé à Monaco, en reprenant les statistiques gouvernementales depuis 1993. Les moteurs consomment moitié moins et ce n’est pas fini… Au-delà, nos salariés abandonnent le train pour son manque de fiabilité, son inconfort et son indisponibilité. Ceux qui travaillent en 3×8, ou tôt et tard dans les hôtels par exemple, trouvent des quais vides avant 6h ou après 23 h. Au-delà, la clientèle monégasque et les cadres salariés n’accepterons jamais qu’on leur impose de stocker leur voiture dans un grand parking en bout de tunnel descendant pour ensuite prendre un tram puis un souterrain et un ascenseur pour aller travailler à Monte-Carlo. Notre géographie n’a rien à voir avec les grandes villes européennes. Il faut accepter de vivre avec les voitures. Cela sera beaucoup moins onéreux que tous les transports collectifs, qui sont chers à l’achat, et surtout en exploitation, ce qui grèvera chaque année le budget de l’État.

M.H. : Comment les entreprises peuvent être écolo dans leurs déplacements ?
P.O. : C’est d’abord aux pouvoirs politiques d’avoir le courage de mettre en place les infrastructures nécessaires pour avoir moins d’embouteillages sur nos 2 km2. Et surtout de pouvoir loger nos salariés dans les communes limitrophes. Ce qui leur apporterait une qualité de vie très supérieure. Accessoirement, les salaires gagnés à Monaco seraient dépensés dans nos commerces, avec les retombées de TVA. Et pas dans la plaine du Var.

M.H. : Les solutions que vous proposez ?
P.O. : D’abord d’abandonner les dogmes et être pragmatiques. Réalisons un vrai plan d’urbanisme à l’échelle de Monaco et des communes limitrophes. Car on partage le même territoire. D’ailleurs, les mêmes hommes et femmes naviguent à travers la frontière. Ensuite notre pays s’étire d’Est en Ouest. Pas du Nord au Sud. Donc on demande la réalisation d’une voirie en souterrain qui, sous le boulevard du Jardin Exotique, puis sous Monte-Carlo, aille jusqu’à la future Tour Odéon. Cette voirie doit être reliée aux parkings publics existants. Et celui du Casino doit être doublé. On a la chance de vivre dans un pays en trois dimensions. Or les tréfonds monégasques ne sont pas exploités. Et on ne dépendra pas de l’administration française, comme dans le cas du tunnel descendant. Enfin on demande la création d’un second immeuble de bureaux, proche du Gildo Pastor Center. Car cet immeuble est une vraie réussite. Et une synergie avec un second permettrait d’augmenter l’interactivité des entreprises et leur efficacité.

M.H. : Mais le gouvernement agit avec dans le budget 2010 la création de logements dans les communes limitrophes ?
P.O. : A ce jour, on n’a pas été contactés par le conseiller pour les finances et l’économie, Sophie Thévenoux pour connaître nos besoins. De plus, on n’est plus persuadés que les programmes en prêt locatif social (PLS) soient une solution. Car le revenu plafond a été baissé en juin 2009 de 7,5 %. Ce qui réduit de moitié le nombre de salariés monégasques éligibles. L’État va sans doute construire pour loger ses fonctionnaires les moins bien payés…

M.H. : Comment financer les solutions que vous avancez ?
P.O. : Si les droits à bâtir sont suffisamment importants, les coûts de construction peuvent sans problème être amortis par les loyers. C’est la rareté des m² qui a fait exploser les loyers en France. Si les maires avaient régulé l’offre et la demande, en assurant une hausse régulière mais raisonnable du prix au m², on n’aurait pas de problèmes de logements de nos salariés. Et pas, non plus, de risque de bulle immobilière… Par contre, Monaco doit être là pour assumer certains frais liés aux logements des actifs, comme les écoles primaires.

M.H. : Pourquoi ne pas miser sur le télétravail ?
P.O. : On est pour le télétravail. Nos représentants au Conseil économique et social (CES) avaient d’ailleurs déposé une proposition dans ce sens. On attend maintenant un accord franco-monégasque dans ce sens. Le gouvernement français a missionné un élu pour étudier ces problématiques pour d’autres pays limitrophes.

Santé, hôpital

M.H. : Quel est le problème avec les forfaits hospitaliers ?
P.O. : En 2009, il nous a été annoncé une légère hausse du taux de cotisations des entreprises au régime maladie que nous sommes les seuls à financer. Après analyse, on s’est aperçu que le prix de journée à l’hôpital de Monaco a été augmenté de 29,41 % entre 2007 et 2009 ! Or, pendant cette période l’inflation n’a été que de 4 % ! Est-ce bien raisonnable, pour financer les déficits de l’hôpital, de faire payer les entreprises ? Concrètement, la caisse de compensation des services sociaux (CCSS) a remboursé pour 34 millions d’euros en 2009 de séjours hospitaliers publics. Si la hausse avait été limitée à l’inflation, cela aurait été 27 millions. Ce qui fait un surcoût de 7 millions d’euros à la charge des entreprises ! De la même manière, notre caisse continue à payer les médicaments au prix fort. Sans forcer l’achat de génériques, souvent trois fois moins cher. C’est un gaspillage inadmissible aujourd’hui.

M.H. : Pourquoi vous décidez de parler aujourd’hui ?
P.O. : Parce qu’on a découvert les projets du gouvernement avec un futur hôpital estimé à plus de 700 millions d’euros, soit 5 milliards de francs ! La nouvelle gare a coûté moins de 200 millions, la nouvelle digue et la contre-jeté 250 millions. Devons-nous investir 700 millions dans un hôpital qui coûte déjà de l’argent ? Et qui soigne pour 40 % de sa clientèle des personnes au-delà du bassin monégasque et mentonnais et qui va en coûter encore plus ?

M.H. : Vous être vraiment surpris ?
P.O. : On est d’autant plus surpris que les nouveaux hôpitaux créées en France pour des villes de tailles comparables, comme Chambéry, sont de l’ordre de 130 millions d’euros pour 450 chambres. Dans l’agglomération toulonnaise, pour 600 000 habitants, un des deux hôpitaux va coûter 230 millions clés en main.

M.H. : D’autres problèmes ?
P.O. : Le centre de gérontologie va être un gouffre financier. Car il est mal conçu et sans budget prévisionnel d’exploitation. Or, c’est à la CCSS de payer les frais pour les retraités résidents monégasques, anciens salariés de la CCSS. Là encore, l’État a décidé sans concertation et risque de nous imposer des charges supplémentaires. Du coup, on ne peut pas accepter un projet d’hôpital dont le déficit serait financé pour partie par les entreprises, comme on vient de le vivre. Si l’État veut un hôpital démesuré par rapport aux besoinx de notre bassin de population, y compris limitrophe, c’est à lui seul d’en assumer les frais.

M.H. : Quelles solutions vous proposez ?
P.O. : Revenir à un projet raisonnable. Alors que tous les États européens se mettent à la diète, que des jours difficiles nous attendent, est-ce bien raisonnable d’investir dans un projet où on sait déjà qu’il va, chaque année, consommer des dizaines de millions d’euros du budget monégasque, en soignant des personnes sans lien direct avec la Principauté et sans créer un euro de TVA ? Alors que cet argent placé à 4 % rapporterait déjà 30 millions par an ! En tant que Monégasque et porte-parole de certains de mes compatriotes employeurs, on pense que l’hôpital doit être dimensionné pour notre seul bassin naturel. Soit 100 000 habitants. Et qu’il ne faut pas dépenser la moitié des fonds financiers du fonds de réserve dans ce projet.

M.H. : Vous êtes vraiment inquiet ?
P.O. : Je vois des projets d’investissements qui vont coûter très cher en exploitation. Alors que jusqu’alors l’État monégasque avait eu la sagesse de n’investir que dans des infrastructures peu coûteuses à l’usage. Comme des routes, des tunnels, des digues ou des immeubles. On devrait s’y tenir pour assurer la pérennité de notre petit État.

Parité des salaires entre Monaco et la France

M.H. : Votre réaction, alors qu’une décision de justice donne raison à l’Union des syndicats de Monaco (USM) dans ce dossier sensible ?
P.O. : On a porté ce dossier en Cour de révision. Car on estime avoir des arguments convaincants, d’ailleurs retenus en première instance par le tribunal du travail. Les débats doivent s’y dérouler de manière sereine et approfondie. Et on espère être compris définitivement.

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