jeudi 15 avril 2021
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Alexandre Eyriès : « Une bonne polémique fait parler de soi »

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Entre culture de la polémique généralisée et course aux fausses informations sur les réseaux sociaux, Alexandre Eyriès, enseignant en sciences de l’information et de la communication, également chercheur au Laboratoire Cimeos de l’université de Bourgogne Franche-Comté, nous livre son point de vue sur cette nouvelle manière de communiquer, qui touche désormais même les plus hautes sphères de la politique.

Comment comprendre qu’un gouvernement doive, de lui-même, s’adresser à un chroniqueur de télévision pour rétablir ses vérités ?

Cela s’explique par ce que j’appelle la « désintermédiation » de la parole publique. Au fur et à mesure du temps, toute une série d’organes intermédiaires de communication ont disparu pour laisser aux politiciens la possibilité de réagir eux-mêmes sur les réseaux sociaux. Avant, on passait essentiellement par voie de communiqués de presse et droits de réponse. Désormais, il y a libéralisation de la parole, même quand elle est épidermique et « irruptive ». On l’a vu à l’extrême, avec les tweets de Nadine Morano en France, et ceux de Donald Trump aux Etats-Unis.

Qu’est-ce qui a permis ce recours direct à la prise de parole ?

Deux facteurs. D’une part, l’augmentation considérable de l’audience sur les réseaux sociaux et, d’autre part, l’utilisation de ces réseaux comme source revendiquée d’information, à la fois par le grand public, mais aussi par beaucoup de journalistes. On s’abreuve de tweets aujourd’hui, même si les dépêches d’agences de presse sont jugées plus sérieuses.

La politique, comme les médias, ne peuvent plus se passer de Twitter ?

Ce phénomène ne touche pas que la politique. Clairement, les centres d’intérêt se déplacent et les réseaux sociaux deviennent des lieux de crispation. Avant, un mauvais passage à la télévision pouvait avoir de lourdes conséquences pour un représentant politique. Aujourd’hui, une fausse information qui n’a pas été « déminée » sur les réseaux sociaux, peut être jugée comme tout aussi dangereuse. D’où l’intervention nécessaire du gouvernement de Monaco sur les réseaux sociaux.

Impossible, donc, de ne pas réagir ?

Aujourd’hui dans une équipe de communication, il faut des pompiers de service. Certains représentants politiques font, eux aussi, des bourdes dans les médias qu’il est bon de corriger. Twitter est fort investie par la sphère politique. C’est un petit écosystème, où l’information circule très vite. Il y a donc une urgence stratégique à offrir un contrepoint, car une mauvaise information peut rapidement flamber, et provoquer des réactions violentes, comme on a pu le voir en France avec certaines actions des Gilets jaunes, par exemple.

Alexandre Eyriès, enseignant en sciences de l’information et de la communication, également chercheur au Laboratoire Cimeos de l’université de Bourgogne Franche-Comté
Alexandre Eyriès, enseignant en sciences de l’information et de la communication, également chercheur au Laboratoire Cimeos de l’université de Bourgogne Franche-Comté © Photo DR

« Aujourd’hui, une fausse information qui n’a pas été “déminée” sur les réseaux sociaux, peut être jugée comme tout aussi dangereuse. D’où l’intervention nécessaire du gouvernement de Monaco sur les réseaux sociaux »

Mais, à force de devoir réagir, un gouvernement ne risque-t-il pas de bouleverser son agenda politique ?

Exactement. Le temps de construction de la politique doit être long. Mais, désormais, on est régulièrement en état de communication de crise. Les médias façonnent finalement l’agenda politique et sociétal. Ils contribuent même pleinement à l’enflammer, puisqu’il est régulièrement nécessaire de répondre à des attaques, ou de corriger de fausses informations. Sur les réseaux sociaux, comme sur Twitter, il est régulièrement question de polémiques, poussées à l’extrême. Il n’y a pas d’entre-deux : on passe de la méconnaissance et de l’anonymat, à l’invective. L’offre médiatique doit donc s’adapter à la polémique, car il ne se passe pas un jour sans qu’une personnalité publique ne soit accusée de quelque chose. Les gens deviennent friands de contenus clivants, les gouvernements et les chefs d’État doivent s’adapter, également. Finalement, on s’adapte aux attentes du public, l’offre s’adapte au marché.

Un gouvernement peut-il se permettre de prendre de la hauteur vis-à-vis des polémiques lancées dans les différents médias ?

Il y a hésitation entre l’envie de prendre du recul, et la nécessité d’intervenir pour déconstruire de faux stéréotypes. Mais, aujourd’hui, la communication semble avoir plus de poids que les actes en eux-mêmes. Ce serait donc suicidaire de ne pas intervenir et de se mettre à la diète médiatique. En effet, si on peut se permettre de tout dire, si personne ne réagit pour corriger des inepties, les conséquences peuvent devenir graves. D’ailleurs, la posture change. On communique de moins en moins dans les médias dits “mainstream” [de masse — NDLR], mais de plus en plus sur les réseaux sociaux, pour réagir vite. Les représentants politiques communiquent peu de manière classique, mais ils réagissent beaucoup plus au quotidien, au coup par coup.

Cette culture de l’invective appauvrit-elle le débat public ?

La qualité du débat diminue, en effet. C’est un paradoxe : les moyens de communication sont plus élevés que par le passé, mais la communication est plus pauvre. Ce sont toujours les mêmes informations que l’on retrouve, ce sont des copies-conformes. En matière de communication politique, on est dans la réaction épidermique et le conformisme, c’est un réel appauvrissement. On est moins dans la construction idéologique. Là où les grands débats temporisent, les débats sur les réseaux sociaux se limitent aux petites phrases, aux “punchlines” [phrase choc — NDLR], à la confrontation directe, au “clash” [affrontements — NDLR], comme dans la musique rap. Mais il ne faut pas être dupe : c’est un outil marketing, pour gagner de l’audience et des “followers” [personnes qui suivent un compte sur un réseau social — NDLR]. Une bonne polémique fait parler de soi.

N’est-ce pas aussi la faute du public lui-même, qui réagit plus facilement aux polémiques qu’aux débats d’idées ?

Il est vrai que, sociologiquement, les gens zappent facilement. Le taux de vigilance et d’attention baisse. On est souvent entre deux écrans.

Pour lire le rappel des faits, cliquez ici.

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