mercredi 20 janvier 2021
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« Le leader de Primo !
connait la politique monégasque
sur le bout des doigts »

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Le président du Conseil national, Christophe Steiner, va quitter le monde politique en février. Pour Monaco Hebdo, il dresse un bilan de 20 ans de vie politique, de 1998 à 2018. Interview pas langue de bois.

Quel est le sentiment qui vous habite, au moment de quitter la vie politique monégasque ?

Une émotion certaine dont les regrets sont exclus ! Vingt ans après avoir fait mes premiers pas en politique, j’ai en effet décidé de tourner une page de ma vie, mais j’emporte avec moi le livre et les souvenirs. Je n’oublie pas les « anciens » de l’Union Nationale et Démocratique (UND), qui m’ont mis le pied à l’étrier, ni mes ennemis qui m’ont permis de m’améliorer. Et surtout pas les amis que je m’y suis fait, ainsi que les permanents du Conseil national, avec qui nous avons beaucoup travaillé dans la bonne humeur. Ils me manqueront beaucoup.

Quelles sont les principales raisons qui vous ont conduit à cette décision ?

Je pense que nous sommes arrivés à un décalage de plus en plus grand entre les possibilités réelles de l’État et les attentes des électeurs. Ils en arrivent à oublier à la fois les limites de l’État et celles qu’ils doivent s’imposer.

Mais certains Monégasques peuvent être en souffrance ?

Il existe des personnes avec vraiment des difficultés et que l’on doit aider. Et puis il y a ceux de la chanson de Souchon : Jamais content ! Ce n’est jamais trop bien, jamais trop beau, et mon voisin a plus que moi…

Comment expliquer cette situation ?

Nous sommes en plein dans le paradoxe d’Alexis de Tocqueville (1805-1859), qui constate que plus une situation s’améliore (liberté, revenus…), plus l’écart avec la situation idéale (inégalités, pauvreté,) est ressenti subjectivement comme intolérable par ceux-là même qui bénéficient de cette amélioration. Alors, tout devient un dû. Et on ne demande plus, on exige !

 

« Aujourd’hui, le slogan « il faut rester entre nous avec nos sous ! » est un non-sens politique majeur et une négation totale de la réalité politique de ce qu’est Monaco »

 

Qui est responsable de cette situation ?

Malheureusement, les politiques que nous sommes et les promesses de campagne portent une grosse part de responsabilité dans cet état de fait. À force de promettre tout et n’importe quoi pour être élus, les politiques créent des illusions et des attentes qui se matérialisent en exigences, puis en revendications.

Les conséquences ?

Comme ces exigences ne peuvent se concrétiser pour tous, on aboutit à un clientélisme exacerbé, qui conduit à la division, à la jalousie et au ressentiment. À la fin, on ne vote pas pour des idées, mais pour son estomac ! Quant à la politique monégasque, c’est le « GIF » en boucle parfait : une « Saint-Barthélemy permanente », espacée de quelques moments bucoliques, ou les inimitiés sont enterrées, le temps d’un intérêt commun.

C’est difficile de partir, après 20 ans d’engagement en politique ?

Rien n’est difficile quand la décision prise a été mûrement réfléchie.

Comment a évolué la vie politique monégasque de 1998 à 2018 ?

Dire que rien n’a changé en 20 ans serait une absurdité monumentale. La masse de travail et la complexité des dossiers sont sans commune mesure. Monaco est polymorphe : c’est à la fois un État, une ville et un village. Les trois s’administrent différemment. La quadrature du cercle est de faire coexister les aspirations de chaque élément de ce triptyque.

La notion de « village monégasque » est en danger ?

Aujourd’hui, le village subsiste dans les mentalités. La conscience de l’Etat et son positionnement dans le monde ne se traduisent, pour certains, que par le passeport et les avantages qu’il procure, sans réaliser que les mutations mondiales auxquelles nous devons nous adapter induisent déjà des conséquences sur notre société. Pour la ville c’est plus facile, la transformation est visible quotidiennement. Comme le dit Charles Baudelaire (1821-1867), dans le poème Le Cygne (1857) : « La forme d’une ville. Change plus vite, hélas ! Que le cœur d’un mortel. »

Vous avez remarqué d’autres changements ?

Le nombre de Monégasques a considérablement augmenté. En 1998, il y avait 4 931 votants enregistrés. En 2013, ils étaient 6 825. Nous connaitrons bientôt celui des prochaines élections. Mais d’après les chiffres de l’Institut Monégasque de la Statistique et des Études Économiques (Imsee), nous avons aujourd’hui dépassé les 9 000 Monégasques. À ce rythme, il faut commencer à s’interroger sur la pérennisation du modèle social monégasque, avec une population nationale en constante augmentation.

D’autres questions se posent aujourd’hui ?

Pendant cette campagne et dans l’hémicycle j’ai beaucoup entendu parler de logements. Mais sur l’emploi et les débouchés professionnels, c’est le silence des agneaux ! Or, c’est une équation à deux inconnues, sur laquelle il va bien falloir se pencher. Et ce, le plus tôt possible.

Quelle logique faut-il adopter, alors ?

Nous devons nous adapter aux réalités et aux évolutions du monde. Reconnaissons que nous sommes tributaires de notre environnement mondial et que les secousses de ce dernier nous affectent beaucoup plus et plus rapidement qu’avant. Nous l’avons bien vu, lors de la crise financière de 2008 et ses conséquences sur notre fonds de réserve. Aujourd’hui, le slogan « il faut rester entre nous avec nos sous ! » est un non-sens politique majeur et une négation totale de la réalité politique de ce qu’est Monaco.

L’attitude des élus doit évoluer aussi ?

Un Conseil national moderne doit enfin réaliser que la politique législative qu’il met en œuvre s’adresse à tous, Monégasques et résidents, sans distinction de fortune ou de nationalité comme je l’ai rappelé lors du vote du budget primitif 2018. À ce propos, je trouve que l’expression « nos riches résidents » incite à la ségrégation.

Quel bilan faites-vous de cette mandature 2013-2018 ?

Je vous rappellerai notre Constitution : « Article 3. — Le pouvoir exécutif relève de la haute autorité du Prince. La personne du Prince est inviolable. », « Article 4. — Le pouvoir législatif est exercé par le Prince et le Conseil national. ». Le Conseil national est donc, constitutionnellement, une assemblée législative. Et comme une législature ne peut fonctionner que suivant les attributions constitutionnelles de l’assemblée qu’elle compose, cette mandature a un excellent bilan ! Je vous ferai grâce de tous les textes qui ont été votés, toute représentation politique confondue, ainsi que des nombreuses propositions de loi que nous avons déposées, dont certaines ont été transformées en projet de loi en un temps record.

Pour la première fois dans l’histoire du Conseil national, un président, Laurent Nouvion, a perdu son fauteuil, pas réélu par ses propres colistiers : que reste-t-il de cet épisode ?

Un proverbe dit qu’une tradition commence la première fois. Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, je regrette que nous ayons dû créer un précédent. Mais que chacun assume ses responsabilités, comme j’ai assumé les miennes ! Quant à ce que l’histoire en retiendra ? Chacun en retiendra ce qu’il voudra. Tout est une question d’interprétations, ou plus exactement, d’écriture.

Cet épisode a créé un précédent qui établit qu’une tête de liste ne sera pas forcément et toujours élue à la présidence du Conseil national ?

Comme je vous l’ai dit précédemment, cela crée une tradition. Ainsi, une tête de liste ne sera pas toujours forcément élue ou réélue à la présidence du Conseil national.

C’est sain ?

Est-ce que c’est positif ? Je ne sais pas, je ne peux pas préjuger de l’avenir. La seule chose que l’on peut dire, c’est que cette possibilité a toujours été prévue par notre Constitution, dans son article 60 : « Le bureau du Conseil national comprend un président et un vice-président élus chaque année par l’assemblée, parmi ses membres. » Ce ne sont donc pas les électeurs qui élisent le président du Conseil national : cette prérogative appartient aux conseillers nationaux. D’ailleurs la symbolique est importante. Et je vous rappelle que les séances de désignation du président et du vice-président, sont présidées par le doyen. Et que les candidats à l’élection du poste de président siègent parmi les élus, dans l’hémicycle.

À qui incombe la responsabilité politique de l’échec du dossier de l’extension en mer, qui ne comptera donc aucun logement pour les Monégasques ?

Le dossier a mal été engagé, et beaucoup de temps a été perdu sur des discussions relevant plus de la philosophie juridique, que du bon sens et du pragmatisme. Maintenant, dire que ce dossier est un échec, car il ne comptera aucun logement pour les Monégasques, relève de ce que le sociologue et économiste italien Vilfredo Paretto (1848-1923) qualifie de « dérivation ». C’est-à-dire un type de discours, utilisé par des individus et des groupes pour justifier leurs actions, en leur donnant une logique.

 

« Aujourd’hui, nous avons dépassé les 9 000 Monégasques. À ce rythme, il faut commencer à s’interroger sur la pérennisation du modèle social monégasque, avec une population nationale en constante augmentation »

 

Vraiment ?

Redéfinissons les choses : un appartement pour Monégasque est un logement appartenant aux domaines, soit un logement social avec des finitions de très haute qualité et des loyers aménagés, pour permettre à nos compatriotes de se loger dans leur pays. La vraie question n’est donc pas de savoir si tous les Monégasques doivent avoir accès à ce type de logement social, mais de savoir si des promotions immobilières de très grand luxe doivent comprendre des logements sociaux ?

Aucun regret, donc ?

Si tant de temps n’avait pas été perdu au début de la législature, nous aurions peut-être pu négocier la construction d’un immeuble social dans un autre lieu de la Principauté. Mais je pense que la réfection du Larvotto, que nous avons obtenue et qui nous a été présentée, avec une métamorphose complète, des espaces, son cadre et ses nombreuses surfaces commerciales, séduira autant les Monégasques qu’elle a séduit les élus, y compris ceux qui se représentent sur la liste de Primo !.

Comment jugez-vous l’évolution de la situation d’entreprises dont l’État est actionnaire, comme la Société des Bains de Mer (SBM) ou Monaco Telecom, sur la période 2013-2018 ?

Rappelons que même si l’État est actionnaire, Monaco Telecom et la SBM sont deux entreprises privées. L’une d’elles est même cotée en bourse. Les élus peuvent peser sur l’application du cahier des charges, mais ils n’ont pas à s’immiscer dans la gestion de l’entreprise. Pour cela, il y a des dirigeants et un conseil d’administration. Ce n’est pas au Conseil national, de définir les orientations stratégiques de l’entreprise, mais au conseil d’administration et aux dirigeants. L’actionnaire exerce ses droits à travers les assemblées générales. Et il peut changer les dirigeants si les résultats ou la stratégie ne lui conviennent pas.

Quel regard portez-vous sur la qualité des débats lors des séances publiques au Conseil national sur l’année 2017 ?

Je ne vais pas vous faire une revue littéraire de la qualité des débats du Conseil national sur l’année 2017, nous ne sommes pas là pour distribuer un prix. Je souhaite à mes successeurs de parvenir à passionner le très nombreux public qui se bat régulièrement pour occuper l’hémicycle. Je regrette néanmoins que, lors du dernier budget, il y ait eu si peu d’interventions. On sentait vraiment peser l’ombre de la campagne électorale. Et, trop souvent, l’ombre pesait plus que les mots.

Les Monégasques ont-ils une connaissance suffisante et juste des compétences réelles du Conseil national ?

Non, je ne le pense pas. Il me semble que peu de Monégasques connaissent notre Constitution. Pour beaucoup, le Conseil national est le lieu où l’on porte ses doléances, pour un appartement, un emploi. Pourtant, les lois que nous faisons ne s’adressent pas seulement aux Monégasques. A quelques exceptions qui leur sont plus spécifiquement dédiées, elles sont faites pour tous.

Le Conseil national a d’autres compétences ?

Au-delà de son rôle législatif, le rôle du Conseil national est celui de conseil. Il peut, par le dialogue, arriver à faire valoir son point de vue et à convaincre le gouvernement. C’est ce que nous avons fait avec succès, à plusieurs reprises, avec le vice-président du Conseil national, Marc Burini, et nos colistiers.

Comment jugez-vous la qualité du débat pour l’élection nationale du 11 février 2018 ?

Tout d’abord, il faut définir le terme. Un débat est une discussion entre plusieurs personnes, qui exposent des avis, des idées ou des opinions différentes, voire contradictoires sur un thème donné. Or, pour le moment, on ne peut pas dire qu’il y ait eu des débats, à proprement parler. Pour l’heure ce sont des déclarations, des présentations d’idées encadrées par les communicants de chaque groupe de candidats. Les articles de presse se font l’écho de ces grandes messes et des petites phrases assassines. C’est le jeu !

 

« Peu de Monégasques connaissent notre Constitution. Pour beaucoup, le Conseil national est le lieu où l’on porte ses doléances, pour un appartement, un emploi »

 

Voir Primo ! afficher avant UM et HM une liste complète avec 24 candidats et plus du double de sympathisants que les autres liste, ça ne vous surprend pas ?

Je dirais que le leader de Primo !, Stéphane Valeri, n’est pas un novice. Il connaît la politique monégasque et la communication sur le bout des doigts. L’expérience qu’il y a acquise depuis de très nombreuses années est indiscutable. Même si, comme il le dit lui-même, une élection n’est jamais jouée d’avance.

Qu’attendez-vous du prochain président du Conseil national et de sa majorité ?

Qu’ils se concentrent sur la législature 2018-2023, et pas sur les élections de 2023. Qu’ils négocient avec le gouvernement en prenant en compte l’intérêt général de Monaco. Qu’ils réalisent que les frictions en séance publique avec le gouvernement ne servent à pas grand-chose. On obtient beaucoup plus avec un sourire qu’avec une menace !

Quels seront les principaux dossiers à traiter prioritairement sur la mandature 2018-2023 ?

Mon rôle n’est pas de faire l’ordre du jour du prochain Conseil national.

À partir de février 2018, comment sera organisée votre vie sans le Conseil national et la politique ?

Laissez-moi terminer ce que j’ai à faire. Je n’ai pas encore eu le temps de trop réfléchir à cette question.

Vous avez été consultant financier pour Merrill Lynch de 1991 à mars 2000 : quel est votre métier aujourd’hui ?

Aux dernières nouvelles, j’étais toujours fonctionnaire ! Je suis chargé de mission à la CCAF.

Vous avez de nouveaux projets professionnels ?

Je ne peux parler de projets précis. Le plus important étant de ne pas rester inactif après des périodes d’activités intenses comme celles que j’ai connues.

Vous pourriez replonger dans la vie politique dans un futur plus ou moins proche ?

C’est une question à laquelle je suis incapable de répondre à ce jour. La seule chose dont je sois sûr, c’est qu’il ne faut jamais dire jamais.

 

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