dimanche 29 novembre 2020
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« Monaco doit être un pays pépinière »

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Le directeur général de Silver Valley, Nicolas Menet, et Benjamin Zimmer, patron de Silver Alliance, sont les co-auteurs du livre Start-up, arrêtons la mascarade(1). Pour Monaco Hebdo, ils expliquent pourquoi les systèmes de financement et d’accompagnement des start-ups devraient être revus, et pourquoi ils militent pour un nouveau modèle qui profiterait à tout le monde. Explications.

L’origine de ce livre ?

Nicolas Menet : Benjamin et moi, nous avons longtemps travaillé dans l’innovation. Notamment dans la “silver economy”, c’est-à-dire l’économie du vieillissement, qui est un sujet capital, que ce soit en France ou à Monaco. On s’est rencontré dans ce cadre-là, et on s’est dit qu’il y avait une urgence à écrire sur ce sujet, afin d’essayer de faire évoluer le système.

Pourquoi parlez-vous de « mascarade » concernant les start-ups ?

Benjamin Zimmer : Ça fait 15 ans que mon objectif de carrière c’est, à partir de l’ADN d’une idée, de trouver le potentiel de marché. La « mascarade » c’est qu’en France, quand on entreprend, on ne prend pas de risques. Nous parlons de « Mascarade » parce qu’on a fait des start-ups un objet de communication politique. Or, jusqu’à présent, aucune start-up n’a vraiment créé beaucoup d’emplois. A part lever des fonds, on est loin d’une création de valeur optimale pour, entre autres, développer de l’économie économique. En fait, les structures d’accompagnement et d’incubation se servent des start-ups pour valoriser leurs activités pour vivre. Mais, quand on fait le bilan, on voit que, malheureusement, beaucoup de start-ups ne rencontrent pas leur marché. Ce qui crée beaucoup de déçus, et beaucoup de frustration.

Nicolas Menet : Il y a aussi la dimension financière. En 2008, beaucoup de liquidités qui devaient être placées se sont retrouvées sur les marchés financiers. Ces liquidités ont notamment trouvé des véhicules financiers dans les fonds d’innovation. La « mascarade » c’est aussi qu’il s’est agi, à un moment donné, de lever des fonds pour lever des fonds, parce que ça arrangeait des investisseurs de placer leurs liquidités quelque part, à un moment où les banques étaient moins rentables.

Vous dénoncez aussi « l’idéologie de la coolitude » basée sur l’exploitation des stagiaires ?

N.M. : On est dans la communication et dans l’image. La technologie permet une grande simplification des choses et permet de changer le monde facilement. C’est comme ça que la « coolitude » est née. Comme certains ont fait des plus-values colossales, notamment les Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft (Gafam), c’est l’image de facilité qui s’est retrouvée au centre de la culture des start-ups aujourd’hui. On voit même des grands groupes du CAC 40 français qui essaient d’ailleurs d’adopter l’esprit de la « coolitude » des start-ups. C’est amusant de voir comment cette approche « cool » de la start-up a contaminé le monde.

Benjamin Zimmer © Photo DR

« La « mascarade » c’est aussi qu’il s’est agi, à un moment donné, de lever des fonds pour levers des fonds, parce que ça arrangeait des investisseurs de placer leurs liquidités quelque part, à un moment où les banques étaient moins rentables. » Nicolas Menet. Directeur général de Silver Valley.

En tout cas, pendant l’automne 2017, le gouvernement monégasque a aussi décidé de se lancer, en créant avec l’appui de Xavier Niel, MonacoTech, le premier incubateur-accélérateur d’entreprises de la principauté ?

B.Z. : C’est intéressant que Xavier Niel soit encore présent sur ce type de sujets. A Paris, Xavier Niel a inauguré Station F, un campus de start-ups, le 29 juin 2017, dans un bâtiment historique réhabilité de A à Z. Immobilier et start-up, c’est une équation gagnante. D’ailleurs la rentabilité de Station F est très forte, puisqu’un espace de bureau, c’est environ 350 euros par mois (2). Comme à Monaco il y a une très forte pression foncière, et que l’immobilier coûte très cher, c’est une très belle opération de créer un incubateur tout neuf en principauté. Donc, voir Xavier Niel s’associer avec le gouvernement monégasque pour lancer MonacoTech, c’est complètement cohérent.

Comment fonctionne le système mis en place par Xavier Niel ?

N.M. : Le système de Xavier Niel, c’est de financer, avec des petites participations, des centaines de projets pour identifier ce qui va marcher ou pas. Il est donc plutôt dans une approche de darwinisme entrepreneurial, un peu comme si on jetait des graines à la volée dans un champ, pour voir ensuite ce qui va prendre. Il y a donc beaucoup de gaspillage, mais ça fait partie de son modèle de production industrielle de start-ups, avec beaucoup de déchets au final. L’autre modèle qui devrait coexister avec celui-ci, c’est une approche un peu plus rationnelle et programmée, dans l’esprit de la planification industrielle.

Un exemple ?

N.M. : Les pouvoirs publics doivent avoir un rôle d’Etat programmateur, afin d’identifier quelles sont les innovations réellement utiles. Monaco est un pays préoccupé par l’écologie, qui vit avec une grosse pression financière, et qui bénéficie d’une très forte attractivité. Il faudrait donc lancer un plan à long terme autour des questions d’urbanisme et d’écologie, par exemple. La République de Maurice a lancé une approche de planification sur le vieillissement de la population. Par ailleurs, ils financent des tas de projets sur des thématiques aussi larges que la mer, le tourisme ou le digital, que ces projets voient le jour ou pas. Les Etats doivent donc jouer leur rôle de programmateur, pour savoir où produire des innovations qui seront utiles.

Dans votre livre, vous critiquez la gestion de l’aide publique destiné aux start-ups ?

N.M. : En France, on a la chance d’avoir un président de la République, Emmanuel Macron, qui a beaucoup mis en avant la “start-up nation” et la “french tech”. Il a alloué un fonds de 10 milliards d’euros à l’innovation en France. Tout ça est extrêmement positif. On a aussi un organisme qui s’appelle la banque publique d’investissement et qui attribue des aides très intéressantes. En ce qui concerne le secteur vieillissement de la population, tous les projets d’innovation sont financés par la conférence des financeurs, avec les caisses d’assurance retraite, les mutuelles de santé au travail, les Carsat, qui ont des fonds pour investir et qui sont très impliquées. En France, le dispositif de finances publiques et de fléchage de la finance publique sur l’innovation est unique au monde. C’est ça qui fait dire à Xavier Niel que la France est le paradis des entrepreneurs. Mais il faudrait que des priorités soient mises dans cet investissement public.

Nicolas Menet © Photo DR

« Comme certains ont fait des plus-values colossales, notamment les Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft (Gafam), c’est l’image de facilité qui s’est retrouvée au centre de la culture des start-ups aujourd’hui. » Nicolas Menet. Directeur général de Silver Valley.

C’est-à-dire ?

B.Z. : Nous aimerions que des priorités soient mises dans l’investissement public, afin qu’il soit orienté sur des sujets de société, comme le vieillissement de la population, le développement durable, l’intelligence artificielle, la santé, etc. Il faut d’un côté un système privé, à la Xavier Niel, qui va financer toutes les innovations, et qui produira environ 90 % de déchets, car 90 % des start-ups ne passent pas le cap des 5 ans. Et de l’autre côté, il faut un investissement public davantage tourné vers les sujets de société. Comme dans les années 1960, il faudrait que l’Etat ait un rôle de commissariat au plan. Car est-ce vraiment le rôle de l’Etat de financer des innovations qui se traduiront par un échec dans 90 % des cas ?

Mais si un Etat prend des participations dans une start-up qui marche, il gagnera beaucoup d’argent ?

N.M. : L’Etat doit fonctionner comme un bon investisseur. Il peut devenir actionnaire pour une partie de ses investissements, dès lors qu’il a les finances nécessaires pour prendre et assumer ce risque. Mais une autre partie des finances de l’Etat doit être orientée pour travailler à la résorption de problématiques sociétales. On parle d’économie de marché “versus” l’économie planifiée. L’économie planifiée, ça fait peur, mais on ne parle évidemment pas de la planification au sens soviétique du terme. Nous parlons de planification industrielle. Demain, 30 % de la population aura plus de 65 ans. Ces gens-là auront des besoins, ils voudront aller dans des résidences spécifiques, etc. Or, c’est plutôt le rôle d’un Etat d’aller sur ces sujets de société-là. Mais si l’Etat accorde des aides à des start-ups, il doit être exigeant sur les contreparties qu’il attend.

Vous proposez de lancer des projets à « profitabilité intégrale » : de quoi s’agit-il ?

B.Z. : Dans un projet d’innovation, il faut que chaque partie prenante travaille avec l’autre. La « profitabilité intégrale » c’est à la fois de l’intelligence collective pour les projets d’innovation, c’est aussi la profitabilité au sens financier du terme, et pour l’ensemble des acteurs d’un dossier. De celui qui paie à celui qui reçoit l’argent, il faut que tout le monde s’y retrouve. Enfin, il y aussi une dimension de profitabilité sociétale.

Un exemple ?

N.M. : Monaco construit sur la mer. La « profitabilité intégrale » va donc consister à prendre soin de l’environnement, et que ce chantier soit éco-responsable. De leur côté, les investisseurs de ce projet veulent bien sûr récupérer leur argent, car ils assument toujours une part de risque. Pour sa part, l’Etat met à disposition de l’espace maritime pour construire ce projet. On a donc déjà trois parties prenantes qui y trouvent leur compte. Enfin, il y a l’usager final. Imaginons qu’il s’agisse de seniors. Ils auront besoin de bâtiments adaptés, ce qui leur permettra de rester plus longtemps dans leur domicile de façon autonome. De plus, quand on construit un bâtiment éco-responsable, respectueux de l’environnement, c’est un bâtiment qui a un impact environnemental très faible. Du coup, ces seniors iront moins rapidement dans un hôpital ou dans un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), et, au final, ils coûteront moins cher aux finances publiques. Il faut donc que tout cet écosystème soit centré sur l’usager final et que le porteur de projet soit suivi dans la consolidation de son projet. En fait, nous nous sommes mis dans les pas de l’économiste belge Gunther Pauli, qui est un peu le Steve Jobs (1955-2011) du développement durable au niveau international.

Comment Monaco pourrait améliorer encore sa gestion des start-ups sur un territoire de seulement 2 km2 ?

B.Z. : Monaco doit être un pays pépinière. Grâce à l’argent que la principauté investit, elle peut faire venir des startuppers du monde entier. Ces startuppers créeront à Monaco des clusters d’innovations uniques au monde, installés dans des bâtiments durables. Tous les projets d’innovation qui en sortiront ne pourront pas se déployer sur le territoire monégasque, faute de place, mais Monaco possédera un savoir-faire d’exportation. Monaco pourrait devenir une véritable “start-up nation” avec l’organisation de clusters internationaux et une fiscalité intéressante pour les investisseurs. La principauté pourrait, par exemple, se spécialiser dans des sujets comme le bâtiment durable, les écosystèmes marins, l’économie maritime, les voitures en lien le Grand Prix de Monaco, etc. Bref, il faut réfléchir à comment mettre en place un écosystème d’innovations unique sur le territoire monégasque et comment attirer des entrepreneurs.

1) Cette interview a été réalisé en mai 2018, à l’occasion de la sortie du livre Start-up, arrêtons la mascarade de Nicolas Menet et Benjamin Zimmer (Dunod), 232 pages, 18,50 euros (format physique), 12,99 euros (format numérique Kindle).

2) Le prix de départ est de 195 euros par mois et par poste de travail. Pour ce prix, l’entrepreneur sélectionné, a accès à 60 salles de réunion, mais aussi des coachings, des événements, du Wi-Fi, etc.

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