jeudi 20 janvier 2022
AccueilEconomiePierre-André Chiappori : « Il faut que la principauté s’ouvre sur le monde »

Pierre-André Chiappori : « Il faut que la principauté s’ouvre sur le monde »

Publié le

Pierre-André Chiappori est le troisième Monégasque à avoir intégré l’Académie des sciences morales et politiques.

Enseignant-chercheur à l’université de Columbia aux États-Unis, spécialisé dans l’économie de la famille et l’économie du risque, il était de passage en principauté. Monaco Hebdo l’a rencontré.

Votre parcours ?

Un parcours assez classique. J’ai commencé à l’École Normale Supérieure où j’ai passé une agrégation de mathématiques. J’ai ensuite fait une thèse d’économie avant d’entamer un parcours d’enseignant-chercheur. Au début des années 1990, j’ai été en contact avec l’université de Chicago, qui voulait me recruter. En 1997, j’ai décidé de sauter le pas et de prendre un poste à l’université de Chicago. À partir de là, ma carrière a été essentiellement américaine, puisque j’ai enchaîné avec l’université Columbia à New-York.

Et aujourd’hui ?

Aujourd’hui, je suis dans la troisième partie de ma carrière. Je garde un pied aux États-Unis, mais je reviens régulièrement en Europe en général, et en principauté en particulier. Depuis deux ans, je suis membre de l’Académie des sciences morales et politiques [l’une des cinq Académies de l’Institut de France aux côtés de l’Académie française, de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, de l’Académie des sciences et de l’Académie des beaux-arts — N.D.L.R.].

Quel est votre champ d’études ?

L’économie, et plus précisément la microéconomie, c’est-à-dire les comportements des agents économiques pris individuellement, comme les entreprises ou les ménages. J’ai deux spécialités dans ce champ : l’économie de la famille, c’est-à-dire ce qui fait le lien entre l’économie, la sociologie et la démographie, et les questions de risques. Cette dernière spécialité vous amène à vous pencher sur des mécanismes extrêmement compliqué, comme les dernières innovations sur les marchés financiers d’une part, et, d’autre part, sur des mécanismes de partage du risque dans des pays en voie de développement, y compris dans des communautés rurales du fin fond de l’Asie du Sud-Est, par exemple.

Qu’est-ce qui vous passionne là-dedans ?

Ce qui est fascinant, c’est que les mêmes principes généraux gouvernent ces deux aspects de la question des risques. Ce qui est frappant, par ailleurs, c’est que les mêmes mécanismes sont conjugués de manière totalement différente, selon le contexte. Il y a à la fois une unité du champ conceptuel et une extraordinaire diversité des formes.

Jusqu’ici, quelle a été votre contribution majeure ?

Je pense que c’est en économie de la famille. Quand j’étais étudiant, les économistes représentaient la famille de façon très naïve et simpliste. La famille était représentée comme un seul décideur. Notre contribution, puisque c’est un travail collectif, est de prendre au sérieux le fait que dans une famille il y a plusieurs personnes. Ce qui veut dire que les rapports de force intrafamiliaux sont importants.

Un exemple ?

Tous les pays du monde payent les allocations familiales à la mère de famille plutôt qu’au père, car, manifestement, cela fait une différence. Nous ne savions pas du tout théoriser ce phénomène, et surtout, nous n’avions pas les outils pour passer de la théorie à la pratique pour ensuite revenir à la théorie, en faisant des prédictions ou des anticipations sur des réformes sociales par exemple.

Votre point de départ, c’est donc que la famille n’est pas un seul agent économique, mais comporte plusieurs individus, relativement indépendants les uns des autres ?

Exactement. Et à partir de là, vous êtes amené à vous poser des questions que l’analyse économique traditionnelle ne se posait pas ou du moins elle n’avait pas les outils pour les formuler. Par exemple, la notion de pouvoir échappait totalement à l’analyse traditionnelle. La décision d’une famille repose sur la personne qui détient le pouvoir. De façon intuitive, la notion de pouvoir parle à tout le monde, mais, techniquement et théoriquement, elle est très difficile à définir. La notion d’inégalités intrafamiliales est un autre exemple. La Banque Mondiale est en train de lancer une grande enquête à ce sujet, une enquête rendue possible grâce à de nouveaux outils d’analyse.

De quelle nature sont les inégalités intrafamiliales ?

Cela concerne surtout les pays en voie de développement. On a longtemps sous-estimé les inégalités intrafamiliales, en se concentrant sur les inégalités entre ménages. Or il y a des inégalités entre l’homme et la femme, et avec les enfants également. Les ressources et les revenus ne sont pas nécessairement répartis de façon équitable. Un ménage n’est pas forcément pauvre, alors que, dans le même temps, l’un des membres du ménage est d’une extrême pauvreté.

C’est-à-dire ?

Une de mes étudiantes a par exemple étudié le phénomène de la mortalité des femmes âgées en Inde. Elle s’est aperçue que les Indiennes âgées sont victimes d’une vraie discrimination, au sens où leur espérance de vie est bien moindre que ce qu’elle pourrait être, simplement car elles sont négligées à l’intérieur du ménage, une fois qu’elles ont perdu leur utilité économique. Elles disposent de beaucoup moins de ressources qu’elles pourraient en avoir si ces dernières étaient réparties de manière égale entre membres d’un même ménage. Cela s’applique à tous les pays, mais de manière toujours différente. Au Malawi, par exemple, ce sont les enfants qui sont très pauvres à l’intérieur du ménage.

Pourquoi avez-vous décidé de vous expatrier aux États-Unis ?

Quand j’ai commencé ma carrière, ce n’était pas commun d’aller aux États-Unis. L’université de Chicago m’a fait cette offre de multiplier mon salaire par cinq ! Et surtout, ils me promettaient que je ne pourrais faire que ce que je voulais, c’est-à-dire de l’enseignement et de la recherche, en minimisant les charges administratives, les réunions, les comités, etc. En parallèle, ma femme, professeure aussi, a eu une offre du meilleur centre de bioéthique des États-Unis, son domaine d’études, et qui était à Chicago aussi ! Initialement, nous partions pour trois ans. Et puis, nous nous sommes aperçus des différences entre les universités françaises et américaines…

Quelles sont ces différences ?

Les étudiants en thèse sont les mêmes. Ils sont très brillants et extraordinairement motivés. Ce qui change complètement, c’est le fonctionnement des universités, et, en particulier, les moyens mis à disposition. Le budget d’une université française par étudiant par an est aux alentours de 10 000 à 12 000 euros. Le budget par étudiant par an du Massachussetts Institute of Technology (MIT), c’est 300 000 dollars. Les moyens sont sans commune mesure. Il y a plus de personnels. Du coup, les enseignants peuvent vraiment se consacrer à la recherche.

Monaco pourrait abriter un jour un établissement d’excellence, comme Columbia ou Harvard ?

Il y a déjà une université internationale, une école de commerce assez haute dans les classements européens. Dans le mot université, il y a universel, et pour cela il faut une taille critique. Monaco, c’est beaucoup trop petit… Même Nice, c’est trop petit ! En revanche, avoir un enseignement très pointu sur certains créneaux, c’est possible. L’International University of Monaco (IUM) fonctionne bien à ce niveau. Elle enseigne le commerce de manière générale, mais certains masters sont spécialisés dans des domaines qui vont bien à la principauté, comme le luxe par exemple. Mais avoir une université comme Harvard en principauté, ce n’est pas possible. Il faut dire que le nombre d’étudiants d’Harvard correspond à la population monégasque !

D’un point de vue plus personnel, quel regard portez-vous sur Monaco ?

Monaco, c’est mon pays. Je suis né ici, mes parents vivent toujours ici, et j’ai fait toutes mes études primaires et secondaires ici. J’ai toujours gardé des liens avec la principauté. Je fais partie du conseil d’administration de l’IUM, et je suis aussi membre du conseil scientifique de l’Institut Monégasque de la Statistique et des Études Économiques (IMSEE). Quand j’ai été élu à l’Académie des sciences morales et politiques, le prince, lui-même, a accepté de présider mon comité de l’épée, et c’est lui qui me la remise.

Comment s’est déroulée votre élection à l’Académie des sciences morales et politiques ?

J’ai des liens avec l’Académie depuis une dizaine d’années. Elle avait demandé à des experts en poste à l’étranger de faire un rapport sur l’enseignement de l’économie dans le secondaire. Nous devions regarder les programmes et les manuels, et puis faire un rapport. Le mien a eu une certaine influence. De plus, je connaissais personnellement des académiciens comme Jean-Claude Casanova ou Yvon Gattaz. Jean Tirole [prix Nobel d’économie en 2014, N.D.L.R.] est un copain. J’avais des relations d’amitié et d’estime réciproque avec ces gens. Dans un premier temps, ils m’ont élu comme correspondant étranger, car je vivais aux États-Unis. Quand j’ai émis le souhait de me rapprocher de l’Europe, ils m’ont dit qu’il fallait que je les rejoigne à l’Académie des sciences morales et politiques. J’ai donc posé ma candidature, et j’ai fait les visites.

En quoi consistent ces visites ?

Il s’agit de rencontres personnelles avec les académiciens. En dehors du résultat, c’est un des meilleurs moments de ma vie. Vous êtes assis en face de Jean-Claude Trichet [gouverneur de la Banque de France de 1993 à 2003 et président de la Banque Centrale Européenne de 2003 à 2011, N.D.L.R.], de Jacques de Larosière [directeur général du Fonds Monétaire International de 1978 à 1987, N.D.L.R.], de Gilbert Guillaume [président de la Cour International de Justice de 2000 à 2003, N.D.L.R.] et tant d’autres. En somme, vous discutez avec des gens exceptionnels pendant une heure, en tête-à-tête, et de façon très amicale. Ce que j’aime dans l’Académie, c’est que ça continue. Nous avons des réunions tous les lundis.

Comment s’est déroulée la cérémonie, en présence du prince ?

La tradition, c’est qu’il y a un comité, appelé comité de l’épée. J’avais demandé au prince s’il accepterait de le présider, ce à quoi il a immédiatement répondu que ce serait volontiers. Je le connais personnellement depuis longtemps, nous avons même fait du judo ensemble. Par ailleurs, l’Académie est pour lui un lien direct avec son aïeul, le prince Albert Ier, dont il est affectivement et intellectuellement très proche. Ce qui m’a aussi fait très plaisir, c’est la venue depuis les États-Unis de quatre ex-confrères et copains prix Nobel. Les quatre ont traversé l’Atlantique pour la cérémonie. C’était une belle marque d’amitié.

Envisagez-vous un retour à Monaco ?

De toute façon, je rentrerai chez moi. Je ne suis plus tout jeune, et j’ai envie de passer de plus en plus de temps ici. Par ailleurs, si le souverain ou le gouvernement avaient besoin de moi, je suis disponible.

Comment voyez-vous l’avenir de la principauté ?

Monaco a d’énormes atouts. Il faut développer l’attractivité de la principauté. Il faut que la principauté s’ouvre sur le monde, et devienne un endroit où les créateurs industriels, artistiques ou intellectuels se sentent chez eux. Je vais passer de plus en plus de temps à Monaco. Si je peux aider d’une manière ou d’une autre à développer cette attractivité, j’en serai très heureux.

1 Question 1 Minute avec Pierre-André Chiappori

Publié le

Monaco Hebdo