vendredi 25 septembre 2020
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David de Pariente :
« La mondialisation de l’économie
vient de nous montrer ses limites »

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La pandémie de Covid-19 a un énorme impact sur l’économie mondiale. Les conséquences de cette crise vont-elles marquer durablement le monde des affaires ? Comment réagissent les investisseurs à Monaco ? David de Pariente, associé de Gordon S. Blair Law Offices en principauté, a répondu aux questions de Monaco Hebdo.

Quel impact a la pandémie de Covid-19 sur votre métier ?

Un coup de frein aussi brutal sur l’activité économique locale comme internationale ne peut pas ne pas avoir de répercussions sur notre activité de conseil juridique et fiscal, le plus souvent orientée vers l’international. Pour autant, notre cabinet étant pluridisciplinaire, certaines équipes ont eu une activité maintenue, voire même renforcée. Alors que d’autres — par exemple en fusions et acquisitions — ont davantage souffert. Pour autant, il est intéressant de souligner que cette crise a accéléré, pour certains de nos clients, leur projet d’installation en principauté.

Les marchés financiers auraient-ils dû être provisoirement fermés, ou sont-ils vraiment des activités essentielles ?

La position prise tant en Europe qu’aux États-Unis a été d’interdire ponctuellement certaines pratiques, telles que les ventes à découvert, dans un souci de plus forte transparence des marchés. Pour autant, les régulateurs ont considéré que fermer les marchés n’était pas un remède à la crise, et que la baisse de ceux-ci ne faisait que refléter l’incertitude mondiale à laquelle nous faisons face. Si les marchés fermaient, cela obèrerait probablement la confiance des épargnants et des grands investisseurs en ceux-ci, et ce, pour une période probablement bien plus longue que la crise sanitaire à laquelle nous faisons face.

On assiste à un krach financier de grande ampleur, de proportions équivalentes à la crise financière de 2008 : quelles seront les conséquences pour vos clients à Monaco ?

L’ensemble des indicateurs économiques sont bien pires que ceux de 2008. Nos clients à Monaco ont, dans l’ensemble, des participations diverses, et heureusement ne sont pas seulement exposés aux marchés. Le souci aujourd’hui est principalement un sujet de risque sanitaire, qui pourrait conduire à des successions de confinement et de déconfinement jusqu’à la disparition totale de ce virus. Mais les conséquences induites par de telles mesures risqueraient d’engendrer un tel désastre économique, que la voie du déconfinement progressif a été ouverte. Les risques en terme de trésorerie sont immenses pour les entreprises, si l’activité ne repart pas.

Alors que l’économie mondiale se dirige vers une récession de grande ampleur, ni les banques centrales, ni les Etats ne sont arrivés à calmer la panique sur les marchés financiers : qui le pourra ?

J’aimerais avoir la réponse à cette question.

En tant qu’expert du droit des affaires, quels sont les sujets que vous avez à traiter actuellement ?

En droit des affaires les sujets sont multiples, mais il est intéressant de noter une problématique sur laquelle nous avons été fréquemment interrogés : le Covid-19 constitue-t-il un cas de force majeur permettant de s’exonérer d’engagements contractuels pris avant la crise, notamment pour les acquisitions d’entreprises ? La réponse est complexe. Elle doit être appréhendée au cas par cas, au regard des critères jurisprudentiels existants, extériorité, imprévisibilité et irrésistibilité, mais également des contrats signés eux-mêmes.

Quels autres sujets reviennent souvent dans ce contexte de crise sanitaire mondiale ?

Nous rédigeons et négocions aussi avec des banques, notamment en présence de crédits syndiqués, des demandes de “waivers”, c’est-à-dire de non prise en compte de ratios économiques tels que la dette sur EBITDA (1) qui, lorsqu’ils ne sont pas respectés, peuvent entraîner des hausses de marge. Voire, dans certains cas, des demandes d’exigibilité anticipée des prêts.

Globalement, dans quel état d’esprit sont vos clients ?

Nos clients sont comme nous tous : ils sont à la fois volontaires et inquiets. Le plus dur de la crise économique n’est pas forcément derrière nous. Que va-t-il se passer à partir du mois de juin 2020 ? Les mesures de chômage total temporaire renforcé (CTTR) ne pourront pas être indéfiniment reconduites. Il est peu probable que l’économie reparte aussi vite qu’elle s’est arrêtée. Les situations selon les secteurs d’activité peuvent être très différentes mais, pour certains, comme ceux qui vivent du tourisme et des grands événements, la situation est purement et simplement dramatique. Sur le plan du droit des affaires, l’après-confinement sera pour certains source d’opportunités formidables. Je pense notamment aux fonds d’investissements qui ont de l’argent à investir dans des entreprises.

Comment la principauté est-elle vue par vos clients, alors que cette pandémie de Covid-19 n’est pas terminée ?

La crise a renforcé la confiance qu’ont nos clients dans la principauté. Plusieurs grands groupes familiaux nous ont indiqué vouloir accélérer leur processus d’installation. Ceci illustre bien le fait que les raisons pour lesquelles ces familles s’installent à Monaco vont bien au-delà de simples raisons fiscales : confiance dans son système institutionnel, qualité des soins, etc.

Face à l’épidémie de Covid-19, quelles décisions ont pris la plupart de vos clients ?

Ce sont souvent les mêmes : recours au CTTR ou équivalent, tirer au maximum sur leurs lignes de crédits, etc. Et, bien entendu, s’assurer que leurs salariés sont en sécurité lorsqu’ils ont continué à travailler. L’humain avant tout, puis l’organisation pour passer la période et se préparer le mieux possible à la reprise économique.

Cette crise sanitaire aura quel impact pour le monde des affaires en général et ici, à Monaco ?

Les affaires, c’est une question de confiance. Et Monaco a tous les atouts pour fixer cette confiance. Au plan économique, pour la principauté, le fait de disposer d’un fonds de réserve constitutionnel, accumulé depuis 1962, a illustré la pertinence de son modèle économique. Pour autant, le fait qu’il soit hautement probable que toute une partie de la population mondiale ne puisse, ou ne veuille pas, se déplacer cet été ne sera pas sans impact économique pour Monaco.

Et sur le plan international, quelles seront les conséquences ?

Au plan international, la limitation des déplacements et l’explosion en quelques semaines des modes de travail alternatifs (télétravail, recours à des visio-conférences, etc.) bouleverseront très probablement nos habitudes, et ce, pour longtemps.

2019 © Anthony Lanneretonne

« Si les marchés fermaient, cela obèrerait probablement la confiance des épargnants et des grands investisseurs en ceux-ci, et ce, pour une période probablement bien plus longue que la crise sanitaire à laquelle nous faisons face »

Quels sont les enjeux de la sortie du confinement pour les entreprises monégasques ?

A mon sens, ce sont les mêmes partout dans le monde. La reprise du travail sous toutes ses formes, la crainte d’un nouvel arrêt, la nécessaire accélération du commerce électronique lorsque cela est possible, etc. C’est au plan des relations de commerce internationales que la crise va très probablement être la plus longue. La mondialisation de l’économie vient de nous montrer ses limites. S’approvisionner en Chine ou en Italie, par exemple, a été pratiquement impossible. L’état de dépendance de certains pays vis-à-vis d’autres pose des problèmes cruciaux, auxquels il va nous falloir réfléchir et apporter des solutions. Elles ne seront évidemment pas toujours possibles, a fortiori en principauté, mais elles doivent inciter à une réflexion globale, en termes de stocks notamment.

Au niveau macro-économique, quelles sont les réflexions que Monaco pourrait conduire par rapport à son modèle actuel, dans un contexte économique qui promet d’être difficile à cause du Covid-19 ?

Monaco a un modèle économique qui vient de prouver au monde entier son efficacité, et il ne m’appartient évidemment pas de juger les orientations prises par la principauté depuis des décennies. Monaco constitue un cadre de travail exceptionnel pour les métiers liés à la gestion privée, à l’installation des “family offices”, etc. Mais Monaco ne constitue pas pour autant aujourd’hui, pour tout un ensemble de raisons juridiques et fiscales, une terre d’accueil privilégiée pour les activités d’investissement. Créer un fonds d’investissement à Monaco est par exemple plus complexe, et moins attractif, que dans d’autres pays, je pense principalement au Luxembourg. Cela pourrait constituer une source de réflexion prioritaire.

Quels scénarios envisagez-vous pour une sortie de crise économique ?

Les économistes semblent privilégier la piste d’un redémarrage progressif. J’aimerais imaginer qu’il sera rapide, mais j’ai du mal à me convaincre. Le soutien aux entreprises et aux salariés des Etats est un élément majeur de cette sortie de crise. Si toutes les aides s’arrêtent en juin 2020, brutalement, je crains un désastre économique et social dans de nombreux secteurs.

Y aura-t-il un « avant » et un « après » coronavirus pour le monde des affaires ?

Nous n’allons plus voyager avant plusieurs mois. C’est déjà un changement immense pour nos habitudes de travail. Il y a toujours un « avant » et un « après » chaque grande crise internationale, et nous n’en tirons pas toujours les leçons, loin s’en faut parfois. Espérons que cette fois sera la bonne  !

1) L’EBITDA signifie “earnings before interest, taxes, depreciation, and amortization”, traduit en français par bénéfice avant intérêts, impôts et amortissements (BAIIA).

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