Véritable cheville ouvrière de MonacoTech depuis sa création en septembre 2017, Fabrice Marquet a quitté ses fonctions à la tête de l’incubateur-accélérateur de startups fin 2019.

Une décision aussi soudaine que surprenante annoncée par le biais d’un communiqué le 20 décembre dernier. Monaco Hebdo l’a rencontré pour évoquer les raisons de son départ et son nouveau projet, Monaco Foundry. Interview.

Pourquoi avoir accepté de prendre la direction de MonacoTech en 2017 ?

C’était un super challenge. Ce qui m’a beaucoup plu, c’est qu’il y avait une page blanche. Il y avait une volonté de promouvoir l’entrepreneuriat et le développement économique territorial à Monaco. Mais avec tout à faire, toute la vision à faire, toute la culture à créer… C’est ce challenge qui me plaît. Lancer et créer des projets, c’est ce que j’ai toujours fait. Je suis plus un créateur qu’un gestionnaire. Je ne dis pas ça de manière péjorative. Il faut juste savoir ce qui te correspond et où tu peux avoir de l’impact.

Deux ans plus tard, pourquoi avoir décidé de quitter MonacoTech ?

J’ai toujours dit à mon président, le conseiller-ministre pour l’économie et les finances, Jean Castellini, que j’étais plus là pour créer que pour gérer. Ça a été une extraordinaire expérience qui, personnellement, m’a beaucoup appris. J’ai beaucoup grandi, j’ai rencontré des gens formidables… On a créé cette brique d’incubation qui marche très bien avec un programme… Mais maintenant, rester et faire « tourner la boutique », ce n’est pas mes aspirations.

Pourtant, MonacoTech est encore une structure jeune ?

On a commencé il y a deux ans et demi, où on est parti de zéro sur l’écosystème startups à Monaco. Et il y a encore tout à faire. C’est-à-dire qu’il y a toute la partie d’accélération, de développement à l’international, de financement… Sur tout ça, il n’y a encore pas grand-chose. Je pouvais soit rester à la tête de MonacoTech en espérant que ça arrive un jour, soit je pouvais me retrousser les manches et le faire moi-même. J’ai plutôt choisi la deuxième option.

© Photo Iulian Giurca – Monaco Hebdo.

« Si on n’arrive pas à créer cette masse critique autour de MonacoTech, on va un peu rater la mission initiale de vouloir faire du développement économique territorial »

Pourquoi avoir choisi de le faire de votre côté, avec Monaco Foundry ?

C’est un choix qui n’a pas été facile. Ma relation avec mon équipe et les entrepreneurs était très sincère et forte. Mais l’idée était de voir ce qui valait le mieux pour la structure. On ne peut pas créer tout un écosystème entrepreneurial avec juste une vision publique. Il y a plein de gens que ce soit des investisseurs, des personnes qui vont aider des sociétés… il faut forcément une logique privée en fait. Soit je pouvais rester où j’étais et espérer que ça arrive un jour, soit j’allais le faire moi-même.

N’allez-vous pas faire de la concurrence à MonacoTech ?

Je comprends que ça puisse paraître une rupture prématurée ou limite que je fasse de la concurrence. Alors que ce n’est pas du tout ça. Pour moi, il n’y a pas de compétition, il n’y a que des potentiels partenaires. Plus on est, plus on est fort, plus on est meilleur ensemble. C’est cette mentalité d’esprit collaboratif qu’il faut développer. MonacoTech donne les bonnes bases de structuration et de développement business aux entrepreneurs. Si on prend l’analogie de construire un immeuble, cela représente les fondations et le premier étage. Nous, à Monaco Foundry, on les prend après, entre le 2ème étage et le 50ème, voire plus, en fonction de l’ambition, sur le long terme.

Que deviennent les startups de MonacoTech ?

Aujourd’hui à MonacoTech, les entreprises qui ont levé des fonds l’ont pour la plupart fait avec des fonds en dehors de Monaco, et vont commencer à se développer en dehors de Monaco. Si on n’arrive pas à créer cette masse critique autour de MonacoTech, on va un peu rater la mission initiale de vouloir faire du développement économique territorial.

Pourquoi les startups quittent Monaco ?

Plusieurs choses. Sur la partie financement, il faut savoir que les gens qui viennent à Monaco ne viennent pas pour prendre des risques, même ceux qui ont une surface financière suffisante. On est à 95 % de suiveurs et à 5 % de pionniers. C’est normal. Aujourd’hui, la majorité des startups de Monaco ne crée pas de valeur. Il faut trouver les bonnes personnes, et plus on montrera que ça marche, plus ça intéressera la majorité.

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Monaco fait vraiment ce qu’il faut pour garder ces startups sur son territoire ?

Oui, c’est un peu la malédiction de l’entrepreneur. Un entrepreneur, qui va voir que quelque chose marche déjà très bien, va se dire pourquoi on ne peut pas faire mieux ? On peut toujours faire mieux. C’est une question d’attitude, de mentalité. C’est ce que semble vouloir Monaco, au sens large, dans toute la communication, dans toute la volonté d’aller vers la modernité qui est faite. Elle passe forcément par une remise en question perpétuelle, qui consiste à regarder ce qui peut être amélioré et le faire. Quand on lance un projet, il faut avoir une vision à long terme. Mais ce n’est pas parce que l’on a une vision à long terme, et donc qui va prendre du temps, que l’on doit en perdre aujourd’hui. Tout ce qui peut être fait pour apporter plus de flexibilité pour les startups sera un plus, mais il faut aussi se rendre compte qu’à Monaco, on a un endroit particulier qui a à la fois des forces qu’il y a nulle part ailleurs, et aussi des contraintes qu’il y a nulle part ailleurs, notamment d’espaces.

C’est-à-dire ?

Il est complètement illusoire de dire que Monaco va faire une pépinière de 50 000 m2 pour attirer des startups. Le but, ce n’est pas de faire la Silicon Valley à Monaco. Le but, c’est de faire quelque chose qui contribue au futur économique de la principauté. Et l’idée, c’était de montrer avec cette première promotion qu’on était capable d’apporter un pool d’entreprises hyper-qualitatif. Il faut s’en servir comme base politique pour essayer de faire avancer les choses. Et je ne suis pas la bonne personne pour porter ce projet-là. Moi, je ne suis pas politique. Convaincre les gens, ce n’est pas ma chose.

Ne pas garder les startups en principauté, n’est-ce pas un échec du projet ?

On a choisi la plupart des sociétés parce qu’on a validé en amont l’intérêt qu’elles avaient de rester en principauté, ou du moins en partie. Aujourd’hui, se dire on va développer une entreprise qu’à Monaco, ça n’a aucun sens. Le business est mondial. Il faut continuer à ce que ces deux mondes, qui ont des cultures complètement opposées, arrivent à se comprendre un peu plus. C’est un travail de fond, qui va prendre un peu de temps, et je ne pense pas être la bonne personne pour faire ça. Les choses vont quand même dans le bon sens, des efforts ont été faits, il faut les poursuivre. Mais il faut aussi se rendre compte que le monde bouge très vite, et rattraper le retard ne va plus être trop possible. Maintenant, il vaut mieux anticiper.

À Monaco, on a cette capacité à anticiper ?

Oui, bien sûr. L’idée, c’est une fois qu’on est certain qu’on veut vraiment développer la création de valeurs à Monaco, il faut choisir cette voie, sans regarder derrière.

© Photo Iulian Giurca – Monaco Hebdo.

«Il est complètement illusoire de dire que Monaco va faire une pépinière de 50 000 mètres carrés pour attirer des startups. Le but, ce n’est pas de faire la Silicon Valley à Monaco. Le but, c’est de faire quelque chose qui contribue au futur économique de la principauté »

Monaco arrive à suivre la cadence des startups, où tout va très vite ?

À Monaco, on a accès à tout le monde, assez facilement. Parlez aux gens, c’est facile. Ça reste un petit pays, où les gens sont impliqués pour le futur du pays : 95 % des gens de l’administration sont hyper-volontaires, pour faire bouger les choses. Mais ce qui caractérise un entrepreneur, c’est l’impatience. Par essence, l’entrepreneur est impatient, et ça ne va jamais assez vite. Les choses vont dans le bon sens, mais plus ça va aller vite, mieux c’est. On n’atteindra jamais l’idéal, mais ce n’est pas pour ça qu’on ne doit pas y tendre au maximum.

Quel bilan personnel tirez-vous de votre expérience à MonacoTech ?

Un bilan extrêmement positif. On doit avant tout être un incubateur qui forme et aide les entrepreneurs à être performants. Avec une petite équipe, des moyens plus que limités, on a réussi à avoir un pool d’entreprises qualitatif, dans lequel on croit beaucoup. Maintenant, pour que ça ne fasse pas l’effet du phosphore, qui brille très fort et qui s’éteint, il ne faut pas attendre que le gouvernement fasse tout. Il faut aussi que le privé joue le jeu. Est-ce que la communauté de résidents veut jouer le jeu sur de l’investissement ? Est-ce que les gens qui ont des réseaux “corporate” sont prêts à jouer le jeu du capital risque ? C’est un peu la vision que l’on a, à Monaco Foundry.

Quelle est cette vision ?

L’approche du capital risque est une vision très financière. Comme on part du principe qu’il s’agit d’actifs très risqués et très illiquides, on fait du volume. On en prend plein, il y a 90 % de taux d’échec, et sur les 150 qu’on a pris, la petite douzaine qui va réussir remboursera les autres. Nous, on a vu une vraie opportunité de prendre le contrepied. L’idée, c’est d’en prendre peu et de les accompagner en profondeur. Pour les entreprises, il faut une vraie aide au développement business, opérationnel, de réseau. C’est ce qu’on veut fournir.

Quelle est la vocation de Monaco Foundry ?

On veut prendre le contrepied de ce qui est fait, où ce sont soit des structures d’accueil, soit des investisseurs qui mettent le capital. Ce qui manque, ce sont des gens prêts à se relever les manches et à construire les boîtes avec les fondateurs, sur le long terme. L’idée, c’est donc de rentrer dans les boîtes. On devient actionnaire dans les boîtes, pas contre du capital, contre notre travail. On est un associé “business”, mais au lieu de prendre une personne physique, il y a une entité légale, avec un pool de compétences.

Vous allez donc utiliser votre carnet d’adresses de MonacoTech ?

Le carnet d’adresses, on se le fait tout au long de la vie. Je suis arrivé avec le mien, et je l’ai mis à disposition de MonacoTech. Je vais me servir du mien après… Si le gouvernement et MonacoTech ont besoin de moi, si les entreprises de Monaco, ou de MonacoTech ont envie de travailler avec nous, elles auront toujours nos priorités. Mais dans le modèle qu’on a, on ne va pas faire de volume. On va travailler avec une dizaine ou une douzaine de boîtes grand maximum. Et vu la demande, c’est nous qui allons choisir avec qui on veut travailler. Aujourd’hui, on n’est pas dans une démarche de vente. D’ailleurs on n’a pas de clients, on n’a que des associés (rires).