samedi 22 janvier 2022
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La croisière ne s’amuse plus

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Si le secteur du yachting, acteur-clé de l’économie monégasque, a su, jusque-là, se montrer résilient pendant cette crise du Covid-19, ce n’est pas le cas des croisiéristes, qui n’ont plus accès aux ports de la principauté.

Comme les agences de voyage, ils tirent la sonnette d’alarme.

«Covid-19 : interdiction aux navires de croisières jusqu’au 31 décembre 2020. » « Il n’y a pas de croisières aujourd’hui. » C’est le message qu’affiche, depuis plusieurs semaines, le site officiel de la Société d’exploitation des ports de Monaco (SEPM), une entreprise détenue à 100 % par l’État monégasque, qui assure notamment la gestion du port Hercule et du port de Fontvieille. Une situation qui inquiète les croisiéristes, dont l’activité a été réduite à néant par la crise sanitaire liée au Covid-19. « Monaco serait dans l’incapacité sanitaire de prendre en charge un grand nombre de personnes infectées à bord d’un navire de croisière », avait expliqué, en mars 2020, Serge Telle, alors ministre d’État. Vingt-cinq navires totalisant entre 15 000 et 20 000 passagers étaient alors programmés avant la fin avril 2020. Et depuis ? L’activité des ports de Monaco est réduite au strict minimum, et n’est en aucun cas ouverte à la navigation de tourisme. Une situation dommageable, mais logique : alors que les croisières ont repris, sous certaines conditions, en Italie, en Croatie, à Madère, aux Canaries ou encore en Asie, le secteur est toujours à l’arrêt en France. Depuis le 23 novembre 2020, l’Espagne, comme d’autres pays, exige par ailleurs un test PCR négatif effectué 72 heures avant l’entrée sur son territoire pour tous les passagers en provenance de 65 contrées considérées comme « à risques », dont Monaco, que ce soit par voie aérienne comme maritime. « Et puis, plus globalement, le secteur a souffert des cas de Covid-19 hyper-médiatisés dans des croisières, comme ceux qui se sont déclarés en septembre 2020 à bord du navire Mein Schiff 6 [battant pavillon maltais et opérant pour le groupe TUI — NDLR], qui transportait 922 touristes et 666 membres d’équipage, regrette un gérant d’une agence de voyages monégasque. C’était d’ailleurs le premier à revenir dans les eaux grecques depuis le confinement fin mars 2020 ! Les gens n’ont plus envie de voyager à court terme. Ils guettent les bonnes nouvelles qui pourraient venir des vaccins, des traitements, des effets du confinement ou du couvre-feu, se projettent dans l’après-Covid, prévoient de voyager quand la crise sera passée. Mais, dans l’immédiat, ils pensent à autre chose qu’à partir en croisière ou à l’étranger. Notre chiffre d’affaires a chuté de plus de 70 % en comparaison annuelle. » Monaco n’est, bien sûr, pas une exception. En France, important « fournisseur » de croisières faisant escale sur le territoire de la principauté, les derniers chiffres communiqués par le Syndicat national des agences de voyages sont alarmants. Ainsi, si le volume d’affaires des entreprises du secteur du voyage qui emploie 32 000 salariés s’élevait en 2019 à 25 milliards d’euros, l’activité globale entre le 15 mars et fin octobre 2020 a été réduite de 80 %. Pire : en novembre 2020, le secteur a connu un volume d’affaires négatif. Ainsi, le montant des remboursements de voyages annulés du fait du confinement était supérieur au volume des réservations de voyages.

« Plusieurs mois avant un retour à la normale »

« Très clairement, les croisiéristes sont en danger, témoigne Jean-François Suhas, président du club de la croisière à Marseille. Certes, tous ne sont pas fragilisés de la même manière. Ceux qui font partie d’un grand groupe, dont l’activité est diversifiée, sont moins menacés que les “pure players”. Néanmoins, en 2020, les pertes pour les compagnies vont dépasser le milliard d’euros, en estimation basse. C’est gigantesque, et certaines n’y survivront pas. » Et la perspective d’une reprise de l’activité maritime de tourisme ne constitue même pas, selon Jean-François Suhas, un élément de nature à rassurer les professionnels. « Lorsque la situation reviendra à la normale, les premières croisières seront des reports. Cela signifie qu’elles ne généreront que peu de revenus supplémentaires, hors repas à bord, et dépenses diverses, puisque les voyages auront déjà été payés. Il faudra plusieurs mois, voire plusieurs années, pour s’en remettre… C’est d’autant plus vrai que nous sommes dans une situation ubuesque. Les gens peuvent prendre un bateau en Italie, en Espagne, mais pas chez nous. Il ne faut pas se voiler la face : ceux qui le souhaitent vont embarquer à Gênes. Nos professionnels ne peuvent même pas profiter de la faible demande qui existe. C’est comme pour la montagne : on peut skier en Autriche ou dans le nord de l’Italie, mais pas dans nos stations. Très clairement, il faut qu’un protocole de sortie de crise soit mis en place par les autorités. Les croisiéristes y sont disposés, et ne comprennent pas la situation de blocage total dans laquelle ils se trouvent. Là, c’est l’hiver, profitons-en pour remettre les choses à plat. Nous avons une réunion avec le préfet le 10 décembre 2020 pour mettre en place quelques dérogations pour la période janvier-février 2021, qui permettraient à certains bateaux de prendre la mer dans les meilleures conditions sanitaires possibles. Ce sera l’occasion de montrer que ça marche, que c’est possible. En mars-avril 2021, il faut impérativement que nos activités puissent redémarrer », espère le président du club de la croisière à Marseille. D’ici là, combien de croisiéristes auront dû licencier ou mettre la clé sous la porte ? « Difficile de le prédire, estime Jean-François Suhas. Mais il y aura des conséquences. » Du côté de Monaco, c’est déjà le cas. Cruiseline a connu une baisse d’activité de l’ordre de 90 % pendant les mois de crise. Son dirigeant, Pierre Pélissier, a confirmé mi-novembre 2020 qu’il allait devoir se séparer d’une partie de ses 220 salariés. Sans pouvoir en préciser le nombre, bien que certaines sources citées dans la presse italienne évoquent 68 licenciements.

Le secteur du yachting s’en sort bien

À l’inverse, le secteur du yachting, acteur économique important de la principauté avec plus de 750 millions d’euros de revenus annuels, traverse une année 2020 moins compliquée. Et ce, en dépit de la crise sanitaire et de ses conséquences sur la libre circulation des individus. « L’année 2020 avait particulièrement bien commencé, commentait Raphael Sauleau, patron de Fraser Monaco, dans un webinaire organisé par le Monaco Economic Board (Meb) et le cluster Yachting Monaco. Le premier trimestre 2020 a été très positif, malgré [s’agissant de notre point de comparaison] une année 2019 un peu en-deçà par rapport à 2018. Bien sûr, quand le Covid est arrivé, avec les divers confinements dans le monde entier, nous avons eu des craintes, notamment par rapport aux conséquences et à l’étendue de la crise. » Le yachting reste visiblement un objet de désir, malgré la pandémie de Covid-19. « À la sortie du confinement, on s’est rendu compte qu’il y avait toujours une envie, un besoin, de s’évader et de profiter du yachting, poursuit Raphael Sauleau. Nous avons certes connu une énorme baisse dans le charter, mais ce n’était pas à cause d’un manque de demandes, mais plutôt d’un manque de destinations possibles. Depuis la fin de l’été 2020, sur ce segment, on constate un rebond assez important en vue de la période des vacances d’hiver, dans les Caraïbes essentiellement. En ce qui concerne la vente, on a eu une halte complète, ou presque, pendant le confinement, puis nous avons constaté un vrai engouement à partir du mois de juin 2020, avec notamment, des ventes qui devaient se faire pendant la période du confinement et qui avaient simplement été décalées. Il y a aussi eu des ventes supplémentaires, tant et si bien qu’à fin septembre 2020, on est à +4,5 % par rapport à la même période en 2019. »

Si le yachting se porte bien malgré la crise sanitaire, il n’en oublie pas pour autant de se réinventer. Et de s’adapter à des temps qui imposent à chacun de redéfinir ses priorités. « La chance de Monaco, c’est d’être la capitale du yachting, assure Tanguy Ducros, directeur commercial de Monaco Marine. C’est aussi la capitale des résidents du yachting. Le constat que l’on a pu faire, c’est que les clients sont allés moins loin, mais ils sont partis plus longtemps. » Et puis, le yachting peut aussi être une réponse à la crise sanitaire, estiment certains professionnels. « Lors du premier confinement, deux de nos clients ont décidé de prendre le large pour fuir la pandémie, raconte pour sa part Espen Oeino, designer de yachts à Monaco (lire son portrait publié dans Monaco Hebdo n° 1121). Depuis, certains anticipent la conception de leur yacht en imaginant de plus grandes capacités de stockage de nourriture et de fioul. D’autres envisagent même d’intégrer à bord un petit hôpital et une salle de classe, afin de garantir une plus grande autonomie. » Une version maritime et ultra-confortable de l’abri de survie, en somme.

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