mardi 25 janvier 2022
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Patrice Pastor : «Arrêter le chantier
de l’extension en mer aurait
été une erreur monumentale »

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Le président-délégué de l’entreprise JB Pastor & Fils, Patrice Pastor, explique à Monaco Hebdo pourquoi pendant l’épidémie de Covid-19 certains de ses chantiers restent ouverts en principauté.

Actuellement combien de vos chantiers sont encore en cours à Monaco, et avec combien de salariés ?

A ce jour nous n’intervenons plus que sur trois chantiers stratégiques pour l’économie Monégasque : sur le chantier de la réfection de la place du Casino, nous intervenons avec une autre entreprise, et nous mobilisons environ 40 personnes. L’objectif est de terminer la place fin de semaine prochaine. Il s’agit d’une opération stratégique qui doit permettre à la Société des Bains de Mer (SBM) d’être dans une configuration optimale lorsque la réouverture de ses établissements sera possible. Nous intervenons également dans le cadre du chantier Mareterra, sur l’extension en mer, aux côtés de cinq autres entreprises avec lesquelles nous évoluons avec une coordination sanitaire et une solidarité sans faille. Cela nous permet de continuer ce chantier structurant pour Monaco et son économie, mais en « mode dégradé », même si je préfère en « mode adapté ». Nous ne sommes pas isolés, ce qui est rassurant dans ce chantier de 6 hectares, et nous mobilisons, sur terre et mer, avec nos différentes entités, actuellement environ 30 compagnons sur environ 80 personnes mobilisées. Enfin nous intervenons au Palais de la Plage — poste de police, avec une équipe dite « test » de 20 personnes travaillant à l’extérieur ; nous menons une analyse sur ce chantier pour comprendre ce que nous devons améliorer pour très rapidement nous mettre en position de reprendre de l’activité en gradation à l’intérieur du bâtiment.

Quelles consignes du gouvernement devez-vous suivre sur chacun de vos chantiers ?

Il faut remarquer que, pour une fois, nous avons devancé la stratégie adoptée par nos homologues français, puisque, comme vous le savez, les chantiers doivent reprendre massivement en France cette semaine, dès lors que le guide, dit de « bonne conduite », basé sur une obligation de moyens, aura été validé entre syndicats patronaux et gouvernement. Pour ne pas mettre l’économie totalement à l’arrêt, nous avons pris les devants à Monaco, et chaque chantier cité a fait l’objet d’un « guide » soumis aux autorités, direction de la prospective, de l’urbanisme et de la mobilité (DPUM) et département des affaires sociales et de la santé (Dasa). Je relève d’ailleurs que ces services fournissent un travail remarquable, et la collaboration avec l’ensemble des fonctionnaires s’est avérée très constructive et efficace. Beaucoup d’améliorations ont été apportées. Des supports ont été produits par la Dasa et largement diffusés. Affichés sur site, ils sont vecteurs de messages très clairs, et permettent de très rapidement encadrer le comportement des effectifs sur les fondamentaux.

Selon quels critères et selon quelle logique avez-vous pris les décisions de continuation ou d’arrêt de chantiers ?

Avant toute chose, il faut rappeler qu’arrêter un chantier nécessite un certain temps, car il y a des impératifs de mise en sécurité. Ensuite, même s’il n’y avait pas d’interdiction, j’ai pris la décision de fermer un certain nombre de chantiers pour ne me concentrer que sur la continuation adaptée des chantiers déjà cités, dans une perspective stratégique, pour que la situation économique du secteur, celle de la chaîne des entreprises concernées, ne représente pas un danger dans la perspective de la reprise indispensable pour se relever de cette crise. Mes confrères se sont arrêtés, pour certains dans la précipitation, et sans avoir bien perçu le message des autorités ; la situation a été similaire dans le pays voisin. Les grands groupes se sont arrêtés, persuadés que l’Etat serait amené à assumer toutes les causes et les conséquences de la crise. J’ai été choqué par ces décisions, qui n’ont pas envoyé un bon signal pour les fondamentaux de notre économie. Nous avons arrêté tous les chantiers publics sur instruction du donneur d’ordre public. Ils se trouvent, pour la plupart, à proximité de riverains, et leur état d’avancement en phase bruyante n’est pas compatible avec le confinement. Il faut respecter les riverains, et ne pas ajouter de nuisances importantes à leur mode de vie imposé par la crise sanitaire. Je les comprends, et je suis solidaire de tout ce qui pourra être fait pour améliorer leur vie dans ces conditions si particulières. Ceci étant posé, dans une perspective de relance économique, nous avons sollicité la reprise du chantier du complexe balnéaire du Larvotto. Ce chantier, développé sur 400 mètres de long pour une quarantaine d’ouvriers, est typiquement sans risque, dès lors que les ouvriers sont parfaitement équipés, et qu’une organisation stricte et saine est mise en place, à l’identique de ceux en fonctionnement actuellement. Les autres chantiers privés sont pour le moment à l’arrêt. Ils feront l’objet de reprise séquencée en fonction de leur position, lorsque ce sera le moment.

La quasi-totalité des ouvriers venant de l’extérieur, comment faire pour éviter qu’ils ne participent, potentiellement, à la propagation du coronavirus ?

Si vous pensez que les personnes venant de Beausoleil et des communes limitrophes sont, parce qu’extérieures à la principauté potentiellement dangereuses, alors vous me permettrez de ne pas répondre à votre question.

Sur un chantier, il semble impossible de parvenir à respecter les distances de sécurité imposées par la Covid-19 : comment résoudre ce problème ?

Il est clair que cela passe par un travail de pédagogie, de suivi, de contrôle et d’accompagnement. Tout le monde est mobilisé : les compagnons sont très responsables et très attentifs. Ceux qui ne respecteraient pas les consignes seraient immédiatement mis à l’écart, voire sanctionnés. Le renforcement des équipements, le doublement des installations, la multiplication du matériel sont facteurs d’amélioration et de minimisation des risques de non-respect des distances notamment.

Alors que Bouygues stoppe des chantiers dans le monde entier, quel impact cela a pour le chantier de l’extension en mer ?

Tout d’abord Bouygues a arrêté des chantiers à travers le monde comme certains autres confrères, mais a depuis peu repris certains chantiers stratégiques, dont celui de Mareterra à l’extension en mer. En effet, les équipes reviennent progressivement en mode conforme à la situation, et en lien avec les autorités compétentes. D’autre part, il faut comprendre que le terrain est créé, et que Bouygues n’est plus l’entité unique. D’autres entreprises interviennent, et il est vrai que certaines n’ont marqué aucun arrêt ; le chantier de l’extension en mer poursuit ainsi son “process” minimum, car l’arrêter aurait été une erreur monumentale. Il est clair, par contre, qu’un investissement très conséquent a été fait sur la partie sanitaire : les bases de vie, les vestiaires, ce qu’on appelle les cantonnements, sont désinfectés plusieurs fois par jour. Tout a été mis en conformité, et encore au-delà : l’équipement des compagnons, le service de restauration journalier sur place. J’ai pris toutes les mesures indispensables et de bon sens. Nous sommes des professionnels responsables et conscients de la crise que nous traversons.

© Photo Monaco Hebdo

Comment jugez-vous l’accompagnement de l’Etat pour les professionnels du BTP face à cette situation hors normes ?

Cette question doit plutôt être posée à la chambre patronale du bâtiment. J’ai une position sans doute un peu particulière, du fait du côté atypique de notre entreprise.

Entre protéger la pérennité économique de son entreprise et protéger ses salariés, il faut choisir ?

Absolument pas ! A partir du moment où notre rôle de chef d’entreprise est de permettre aux compagnons de travailler dans des conditions d’hygiène et de santé responsables, et sur la base d’une obligation de moyens, et qu’il est démontré que c’est possible, alors il existe deux catégories d’entrepreneurs : ceux qui acceptent d’entraîner dans leur chute une multitude de petites structures et de familles, et ceux qui veulent se battre, notamment pour leurs salariés, qui veulent tout faire pour s’en sortir. Je fais partie de ceux-là. Mais je ne porte pas de jugement sur les autres. En période d’adversité, je suis un combattant, par respect pour ceux qui me font confiance, et parce que je suis comme ça.

Redoutez-vous que, craignant pour leur santé, certains salariés invoquent un droit de retrait ?

Nous ne sommes plus actuellement qu’environ 90 mobilisés sur le terrain. J’assume la partie administrative au bureau avec deux collaboratrices formidables sur plus de 800 salariés en CDI. Je me suis engagé auprès de l’intégralité du personnel à garantir le paiement de leurs salaires à 100 %. Je suis clairement préparé à faire du « sur mesure », et il faudra respecter la position de chacun, eu égard aux craintes sur les perspectives de reprise, mais aussi aux situations familiales. On ne construit pas une entreprise depuis plus de 100 ans sans connaître les fondamentaux. Nous avons une dimension humaine beaucoup plus importante que certains voudraient parfois le laisser penser. Tous ceux qui s’intéressent au bâtiment en principauté savent bien que cette relation humaine chez nous est très importante, très forte. C’est bien ce qui a fait notre force et qui fera que nous passerons cette crise sans trop souffrir. Il est évident que les acteurs du bâtiment sont et seront le moteur de la reprise économique, et un secteur déterminant pour le budget de l’Etat.

Pour retrouver l’interview d’Antonio Caroli sur les chantiers à Monaco pendant l’épidémie de coronavirus cliquez ici

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