jeudi 5 août 2021
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Les méthodes de Christophe Barraud, champion du monde des prévisions économiques

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Sacré « meilleur prévisionniste du monde » par l’agence américaine Bloomberg depuis 2012, Christophe Barraud était l’invité du Monaco Economic Board pour son premier grand rendez-vous physique de l’année.

Il explique ses méthodes de travail à Monaco Hebdo, et livre ses prévisions sur les grandes tendances de l’économie mondiale des prochains mois.

Il ne lit pas l’avenir, mais il le devine mieux que d’autres. Christophe Barraud a beau être le meilleur “forecaster” du monde [“prévisionniste” – NDLR] selon l’agence américaine Bloomerg, qui le place au premier rang du genre depuis neuf années consécutives, cet Azuréen de 34 ans, originaire de Saint-Laurent du Var, n’est pourtant pas un devin. Plutôt un grand curieux, un créatif méthodique, qui s’intéresse aux moindres détails du présent, pour anticiper des scénarios de macroéconomie.

« Il s’agit davantage de méthodologie que de mathématiques pures pour faire la différence. Automatiser, c’est la clé » 

Christophe Barraud. Chef économiste et stratégiste

Champion en titre

Parmi les « influenceurs » de l’économie, souvent sollicités pour anticiper l’avenir, Christophe Barraud pèse lourd, et n’a pas à rougir face aux mastodontes médiatiques que sont Nouriel Roubini ou Marc Faber, reconnus mondialement pour leurs travaux de prévisions en macroéconomie et en finance. Le Français figure parmi les 75 économistes les plus influents de la planète, selon Richtopia et Focus Economics. Chef économiste et stratégiste chez Market Securities, ses prévisions intéressent tout particulièrement de gros investisseurs internationaux, parmi les banques d’affaires, assurances, sociétés de gestion, et fonds de pension. Mais aussi des académiciens et des investisseurs privés plus modestes, qui composent une partie de ses 100 000 followers sur les réseaux sociaux, Twitter et LinkedIn en tête. Une popularité qui s’explique, entre autres, par son long palmarès : en plus de son neuvième titre des meilleures prévisions au monde sur les statistiques américaines, l’agence Bloomberg l’a aussi classé meilleur prévisionniste au monde sur les statistiques chinoises pour la quatrième année consécutive, et vice-champion pour la zone Euro, après avoir remporté le titre cinq ans d’affilée. Mais il n’y a pas que Bloomberg : Christophe Barraud a aussi été classé meilleur prévisionniste de l’année 2020 sur la zone américaine, par MarketWatch, une filiale du groupe Dow Jones. Au classement, il fait mieux que les grandes banques JP Morgan et Goldman Sachs, et mieux que certaines agences de notation, comme Moody’s. Enfant des Alpes-Maritimes, et de l’université française, il est titulaire d’un master en finance et d’un doctorat en économie de l’université Paris-Dauphine. Ses travaux académiques portaient sur l’efficience informationnelle du marché des paris sportifs, qu’il a mis en parallèle avec les marchés boursiers. C’est, en effet, pendant ses études que Christophe Barraud a commencé à décortiquer les indices, et à élaborer ses premiers systèmes de prévisions, avant de les mettre au concret dans le privé, notamment chez Dexia, où il s’est spécialisé sur la partie immobilière aux États-Unis, en 2009, alors que le pays était frappé par la crise financière.

Christophe Barraud économiste
© Photo Studio Loic Bisoli

« La croissance mondiale va probablement accélérer au dessus des 6 %, je suis donc un peu plus optimiste que le consensus »

Christophe Barraud. Chef économiste et stratégiste

Sa méthode

Son or à lui, ce sont les données. Des informations en tout genre, sur divers secteurs. Dans ce domaine, il y a les grands classiques : les analyses financières, les bilans comptables, les études sanitaires, plus ou moins accessibles selon leur degré de précision. Et puis il y a les moins traditionnelles, les plus créatives, qui permettent de sortir des sentiers battus, pour affiner le regard sur une époque, ou sur un contexte donné. Parmi toutes les données qu’il collecte quotidiennement, Christophe Barraud ne se cache pas d’avoir déjà utilisé des données d’outils simples comme Google Analytics [qui mesure l’audience d’un site ou d’une application – NDLR], Google Trends [qui mesure la fréquence de mots-clés sur les moteurs de recherche – NDLR], ou encore, des prises de vues aériennes de parkings d’hypermarchés américains Walmart, pour relever des anticipations d’achat aux États-Unis. Tout est bon à prendre, ou presque. S’ajoutent à cette liste des articles de presse, et des interviews de dirigeants pour prendre la température d’un secteur, ou même des sources spécialisées comme les réservations d’hôtel enregistrées en temps réel par le cabinet MKG Consulting, spécialiste du tourisme et de l’hôtellerie, et les émissions de CO2 en direct. Mises bout à bout, ces informations permettent de tracer des grandes lignes permettant de comprendre des tendances et récurrences dans les comportements. L’avenir, en quelque sorte. Mais, plutôt que de prédire le futur, Christophe Barraud cherche avant tout à comprendre ce qui se passe au moment « T ». Ou, plutôt, comme il le souligne « à tenter de comprendre la dynamique actuelle ». C’est d’ailleurs ce qui distingue l’auteur de prévision de l’économiste au sens général, qui se consacre volontiers sur la théorie et le temps long qu’aux phénomènes actuels. Ainsi, pour que les tendances de ce prévisionniste soient un minimum solides, il est nécessaire de trier toutes les données, puis de les modéliser, mathématiquement parlant. « Mais il s’agit davantage de méthodologie que de mathématiques pures pour faire la différence. Automatiser, c’est la clé », assure-t-il. Pour cela, pas besoin d’une grosse équipe, contrairement à ce que l’on pourrait croire. En réalité, il n’y a quasiment pas besoin d’équipe du tout. Grâce à l’automatisation du traitement des données, Christophe Barraud travaille ses analyses le plus souvent en solitaire : « La création du processus est longue, mais après, ce ne sont que des mots clés à adapter. » C’est d’ailleurs la méthode qui lui assure, selon lui, sa longévité comme champion du monde en titre des prévisions. Car l’économie est faite d’imprévus et d’incertitudes, l’épidémie mondiale de Covid-19 l’ayant rappelé à ceux qui en doutaient encore : « Avec l’expérience et la méthode, on se pare bien mieux aux bouleversements, qu’il s’agisse d’une tornade, d’une grève, ou d’une mise en chantier. » Enfin, pour distinguer qui réalise les meilleures prévisions parmi les centaines de professionnels du monde, les résultats d’études sont récoltés chaque semaine par de grands acteurs, comme l’agence Bloomberg aux États-Unis. Plus les estimations d’un prévisionniste sont proches des évolutions de l’économie en cours, plus il gagne des points au classement.

Son scénario global pour les prochains trimestres

« La croissance mondiale va probablement accélérer au dessus des 6 %, je suis donc un peu plus optimiste que le consensus. Cela pour quatre raisons : d’abord pour l’efficacité des vaccins face au Covid-19 et à ses variants. On observe un choc de confiance pour les consommateurs, les entreprises et les gouvernements. Cela offre une véritable perspective de sortie de crise. Ensuite, l’élection de Joe Biden change en partie la géopolitique mondiale. Il normalise les relations commerciales, notamment avec l’Europe, dans le sens où il est moins imprévisible que le président Trump. Le commerce mondial devrait donc rebondir fortement. S’ajoute à cela le soutien du secteur public dans les pays développés pendant la crise, le « quoi qu’il en coûte ». Et enfin, il y a la politique monétaire très accommodante accordée par les banques centrales : on parle de dix trillions en 15 mois par les banques centrales du G7. Mais il se pose la question d’après. Aux États-Unis, la tendance semble positive avec l’adoption par le Sénat d’un grand plan de 250 milliards de dollars, étendu de 2022 à 2026, pour investir dans la science et les technologies, et rester compétitif face à la Chine [et encourager les entreprises à produire des semi-conducteurs aux États-Unis plutôt qu’en Asie – NDLR]. En Europe, en revanche, il y a un vrai questionnement sur la dépense publique. Il y aura des élections en Allemagne, puis en France, pour déterminer s’il faudra en faire plus sur le structurel. Mais la croissance de la France devrait, comme la croissance mondiale, être elle aussi de 6 % en 2021. Je pense toutefois que les inégalités vont croître dans les pays où se tiendront des élections, et dans les pays déjà en tension. Nous devrions observer des frictions en fin d’année 2021. Il n’y aura pas forcément d’impact important sur l’économie, mais plutôt un signal de peur envoyé sur les marchés. L’inflation remonte en effet chez les pays émergents, car ils sont plus exposés aux prix de l’alimentation, et leurs politiques monétaires sont moins accommodantes. La Chine est, par exemple, à la limite de faire de la politique restrictive, en raison de la flambée des prix de l’immobilier. »

Ses prévisions sur les points chauds de 2021

L’emploi

« Pour l’économie dans son ensemble, les niveaux sont revenus à la période pré-Covid, notamment du fait des politiques très accommodantes qui sont appliquées par les gouvernements. Dans cette dynamique, l’emploi est également sur la reprise. Les États offrent, en effet, des indemnisations chômage plus élevées qu’avant. Et, aux États-Unis, elles seront encore versées jusqu’à septembre 2021, sauf pour une vingtaine d’États qui l’ont déjà stoppée. La situation ne sera donc pas vraiment claire avant septembre 2021, et il ne devrait pas y avoir de changement effectif en matière de politique monétaire avant cette période. Mais le retour à l’équilibre pourrait être plus rapide que prévu, probablement début 2022, car, en termes d’offres d’emploi, on observe déjà des records, toujours aux États-Unis. Les données du site d’annonces d’emploi Indeed présentent, par exemple, un peu plus de 28 % d’offres supplémentaires comparé à la période pré-Covid. Les employeurs ont du mal à trouver des candidats. Certains ne veulent pas retravailler, d’autres n’ont pas les compétences nécessaires pour postuler aux offres, ou bien ils sont trop éloignés géographiquement pour y répondre. Reste que la dynamique est là, accompagnée d’une hausse des salaires avec la réforme du salaire minimum, et d’une adaptation des économies aux chocs, grâce à une logistique qui a su, elle aussi, s’adapter. En Europe, le retour à l’équilibre devrait être plus lent, car le marché de l’emploi est moins flexible, et la dynamique économique moins favorable. La vaccination est en effet arrivée plus tard qu’aux États-Unis, avec à peu près deux mois de décalage. Et les gros montants annoncés pour le stimulus fiscal sont bien moins importants que ceux des Américains. La relance est donc plutôt prévue pour le troisième trimestre de 2021, date à partir de laquelle les fonds du plan de relance européen sont censés être débloqués »

L’inflation et l’immobilier

« Il faut voir deux choses en ce qui concerne le retour de l’inflation aux États-Unis. Il en existe une qui est transitoire, et une autre qui est, peut-être, plus durable. Sur l’aspect transitoire, on observe des hausses de prix sur plusieurs composantes, comme celui des véhicules, par exemple. Avec la pénurie des semi-conducteurs, il y a beaucoup moins de choix disponibles. On se rabat donc davantage sur les véhicules d’occasion. Mais les prix s’envolent, et enregistrent jusqu’à 48 % de hausse. Les prix se répercutent jusqu’à la location de véhicules. Mais ça va se résorber. On observe aussi ce phénomène avec le prix des matières premières car, en 2020, les entreprises ont déstocké. Pour la plupart, elles ont arrêté d’investir, car on pensait alors que la demande n’allait pas reprendre aussi vite, et la priorité était de protéger les salariés. Mais la demande est revenue, et les entreprises ont dû attendre l’arrivée des vaccins, ce qui a provoqué un écart entre l’offre et la demande, dont les effets se feront encore ressentir jusqu’à la fin de l’année. Mais, là encore, c’est un phénomène transitoire. En revanche, la hausse des prix promet d’être plus durable en ce qui concerne l’immobilier. On observe une hausse des loyers (qui représentent 40% de l’IPC core aux États-Unis), car la mobilité repart avec le retour de l’emploi, donc les locations repartent aussi. Sans compter qu’avec l’explosion des prix des biens, les primo accédants ont du mal à acheter. Ils se tournent donc davantage vers la location. Aux États-Unis toujours, le niveau des stocks est proche de son plus bas historique, mais la demande est de plus en plus faible, avec les problèmes de solvabilité et d’endettement. Avec l’inflation des marchés immobiliers qui arrive, le risque est qu’une politique monétaire plus restrictive suive. Car les prix ne vont pas baisser si l’emploi repart, et cela peut créer des inégalités sur une longue période. En France, tout dépend des zones géographiques. Le pays est plutôt orienté positivement, et on protège les revenus et les taux bas, tout comme en Allemagne. Mais il y a toujours un phénomène négatif sur Paris. Beaucoup veulent quitter la capitale pour plusieurs raisons, et on voit apparaître un petit exode d’entreprises qui délocalisent. Mais, le paradoxe, c’est que les prix ne diminuent presque pas, car on ne peut pas augmenter l’offre de biens immobiliers. Et il y aura toujours beaucoup de personnes qui auront besoin de passer par Paris, dans le cadre de leur carrière. »

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