lundi 17 mai 2021
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Sophie Vincent : « Nous allons continuer d’analyser régulièrement l’impact du Covid-19 »

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Les conséquences de la pandémie de Covid-19 à Monaco analysées, chiffres à l’appui. C’est l’étude que vient de publier l’Institut monégasque de la statistique et des études économiques (Imsee).

Sa directrice, Sophie Vincent, détaille les principaux enseignements pour Monaco Hebdo. Et elle explique aussi pourquoi ces travaux vont se poursuivre. Interview.

Pourquoi avoir décidé de faire ce type d’étude ?

Dès le début de cette crise sanitaire, nous avons décidé d’en mesurer l’impact et les conséquences. A l’époque, personne ne savait que cette pandémie de Covid-19 allait durer aussi longtemps. Du coup, au départ, on voulait se concentrer sur la période confinement-déconfinement, c’est-à-dire du 17 mars 2020 au 4 mai 2020. Faire ce travail est quelque chose d’important, car si dans les années à venir on est à nouveau confronté à ce type de situation, on saura ce qui a été fait, et les impacts que cela a eu. Donc pour nous, il est important de laisser cette trace.

Quel était l’objectif poursuivi, de façon plus immédiate ?

L’objectif était de mesurer les effets de l’arrêt quasi-total de l’activité de la principauté sur une série de thématiques importantes. Notre objectif, c’est aussi d’alimenter les politiques publiques en fournissant des éléments statistiques au gouvernement princier, et également d’éclairer nos lecteurs sur la situation. Et puis, nous nous sommes aussi intéressés au traitement de nouvelles données.

Lesquelles ?

Nous avons, par exemple, travaillé en collaboration avec la direction de l’environnement pour mesurer l’impact écologique, ou avec la société monégasque d’assainissement (SMA) pour travailler sur l’impact sur les déchets.

Sauf que cette crise sanitaire n’est pas terminée ?

Lorsque nous avons compris que la pandémie de Covid-19 allait continuer et durer, nous avons décidé de poursuivre notre travail. Mais en l’axant, cette fois, sur les parties lourdement impactées : le chiffre d’affaires de Monaco, les revenus des entreprises liées au tourisme, l’emploi, en introduisant une analyse du chômage total temporaire renforcé (CTTR), et enfin les données sanitaires et démographiques.

« Les tranches d’âges les plus vaccinées présentent le taux d’incidence le plus bas. Il est largement inférieur au taux moyen »

Quelle période couvre ce premier « observatoire des impacts du Covid-19 » ?

Nous avons déjà publié un premier rapport qui couvre la période de mars 2020 à octobre 2020 (1). Nous avons rédigé un additif en janvier 2021. Et en mars 2021, nous avons publié notre premier observatoire mensuel.

Quels sont les faits les plus marquants concernant les données sanitaires et de mortalité ?

Pour le rapport qui traite de la période mars 2020 à octobre 2020, nous avons travaillé sur les fichiers de l’état civil fournis par la mairie de Monaco. Nous avons constaté une surmortalité sur l’année 2020, qui est d’environ 10 %, toutes causes de décès confondues. Mais on ne peut pas établir que ce sont les décès liés au Covid qui expliquent cette hausse, car les causes des décès sont couverts par le secret médical.

Et la natalité ?

En 2020, il y a eu une baisse de la natalité en principauté. Que ce soit au niveau des résidents ou des femmes qui sont venues donner la vie au centre hospitalier princesse Grace (CHPG). En avril 2020, on a enregistré 20 naissances de moins que sur la moyenne faite sur la période 2010-2019. Même chose en novembre 2020, avec 21 naissances de moins. Or, avril 2020 et novembre 2020 correspondent aux périodes de confinement en France. En 2020, il y a eu à Monaco 904 naissances, contre 982 naissances, en moyenne, sur la période 2010-2019. Ces baisses peuvent aussi s’expliquer par un changement de lieu d’accouchement pour les femmes qui ne résident pas à Monaco.

Vous avez aussi étudié les transports ?

On sait que le trafic routier a un impact sur l’environnement. Du coup, nous avons décidé de nous intéresser aux transports. Sans surprise, on a enregistré pendant le premier confinement, en mars 2020, une baisse de 73 % du trafic routier. Même chose pour les parkings publics qui ont été désertés. La Compagnie des autobus de Monaco (Cam) a aussi vu la fréquentation de ses bus chuter : jusqu’à -91 % en avril 2020, avant de remonter en mai et juin 2020, mais tout en restant très inférieur aux chiffres de 2019, avec un -69 % en mai 2020 et un -48 % en juin 2020.

« Pendant cette crise sanitaire, les populations ont été abreuvées de données et de chiffres. Dès qu’on allumait la radio ou la télévision, on était saturé de chiffres. Or, il faut éduquer les gens à comprendre les chiffres. Un chiffre n’est rien s’il n’est pas expliqué et analysé »

Et pour le train ?

Les trains ont aussi enregistré une baisse importante de fréquentation. Si, en moyenne, le nombre de TER par jour ouvré est de 92, ce chiffre est tombé à 44 le 16 mars 2020. Du 19 mars au 3 mai 2020, seulement 20 TER ont circulé en semaine, et 10 le week-end. Lors de la première semaine de levée du confinement, on est ensuite passé à 34 trains, puis à 56 la semaine suivante. Puis à 75 TER pendant la semaine du 15 juin 2020, avant de retrouver un trafic normal avec 92 trains fin juin 2020.

L’héliport de Monaco a aussi été fortement touché ?

Alors qu’en janvier 2020, le nombre de mouvements d’hélicoptères était légèrement à la hausse, avec un total de 1 772 contre 1 557 en 2019 et de 1 505 en 2018, le confinement de mars 2020 a très logiquement provoqué un coup d’arrêt. En avril 2020, il n’y a eu que 33 mouvements, contre 2 411 en 2019. Les vols commerciaux et privés se sont respectivement effondrés à hauteur de -98,5 % et de – 96,9 %. En mai 2020, seulement 209 vols ont été enregistrés, contre 4 338 en mai 2019, soit une chute de – 95,2 %. Il faut dire qu’en 2019, les mouvements d’hélicoptères liés au Grand Prix de Monaco, du 23 au 26 mai 2019, ont représenté 4,7 % du trafic, soit 1 524 vols. L’annulation du Grand Prix 2020 a donc eu un impact fort. En juin 2020, le trafic a repris quelque peu, mais il reste très en dessous de juin 2020, puisqu’il est en recul de -80,7 %.

Les ventes de véhicules neufs ont aussi baissé ?

Alors que le nombre d’immatriculations de véhicules neufs était en hausse de 16 et 20 % en janvier et février 2020 par rapport à 2019, la fermeture des concessionnaires automobiles a conduit à une baisse de -59 % en mars 2020. Puis à un effondrement de – 99 % en avril 2020, pendant le confinement, une période pendant laquelle seulement trois immatriculations de véhicules neufs ont été enregistrées. A la fin du deuxième trimestre 2020, après un petit mieux en juin 2020 de l’ordre de +6 %, en cumulé, le nombre d’immatriculations est resté beaucoup plus bas qu’en 2019, avec un recul de -32 %.

« Après une chute marquée en mars et en avril 2020, l’utilisation de ces vélos est repartie plus vite à la hausse que les bus de la Cam dès la fin du confinement, le 4 mai 2020. A partir de juin 2020, le niveau moyen de location a même été retrouvé. » Sophie Vincent. Directrice de l’Imsee.« Après une chute marquée en mars et en avril 2020, l’utilisation de ces vélos est repartie plus vite à la hausse que les bus de la Cam dès la fin du confinement, le 4 mai 2020. A partir de juin 2020, le niveau moyen de location a même été retrouvé. » Sophie Vincent. Directrice de l’Imsee. © Photo Michael Alesi / Direction de la Communication

« On peut mettre en parallèle la peur des contaminations et la remontée en puissance du nombre de locations de vélos électriques dès le début du mois de mai 2020 »

Comment s’est comporté Monabike, le service de location de vélos électriques proposé par l’Etat monégasque depuis le 13 juillet 2019 ?

Le parc de Monabike a débuté avec 102 vélos à assistance électrique, avant de passer à 250. Du coup, il n’est pas possible d’établir des comparaisons. Après une chute marquée en mars et en avril 2020, l’utilisation de ces vélos est repartie plus vite à la hausse que les bus de la Cam dès la fin du confinement, le 4 mai 2020. A partir de juin 2020, le niveau moyen de location a même été retrouvé.

Ce qui signifie que, pour éviter les contaminations, la population a délaissé les bus au profit d’un moyen de transport individuel, comme les vélos électriques ?

On peut mettre en parallèle la peur des contaminations et la remontée en puissance du nombre de locations de vélos électriques dès le début du mois de mai 2020. En tout cas, le vélo électrique a enregistré un redémarrage beaucoup plus rapide que les bus.

Vous avez aussi analysé le traitement des déchets ?

On voit nettement le poids des industries et du secteur hébergement et restauration sur le volume de déchets. En effet, lorsque ces secteurs sont fermés, ou en activité réduite, on constate une baisse marquée du tonnage de déchets. Cette baisse n’a pas du tout été compensée par les déchets produits par les individus qui habitent à Monaco. Même si les gens ont beaucoup commandé sur Internet et se sont fait livrer, cela n’a pas généré un volume significatif de déchets, notamment sur les cartons et les emballages. On remarque aussi que sans Grand Prix, le mois de mai 2020 a été marqué par une baisse des déchets en verre.

Même si la population était confinée, la consommation électrique a baissé ?

Pour la consommation électrique, on constate le poids que représentent l’industrie, les bureaux, les entreprises, l’hébergement et la restauration. Donc, même si les gens étaient confinés chez eux, cela ne suffit pas à contrebalancer ce poids. Pour l’eau, c’est à peu près la même chose : on constate une baisse. On a aussi noté une baisse de la pollution sonore, avec des baisses de niveau sonore jusqu’à 5 dB (A) sur la journée, et de 8 dB (A) la nuit, ce qui représente des baisses respectives de 68 % et de 85 %.

Quel a été l’impact de la crise sanitaire sur la qualité de l’air ?

Le confinement et les restrictions sanitaires ont provoqué une baisse de la circulation automobile. Du coup, les émissions de dioxyde d’azote, qui sont un excellent témoin de la pollution automobile, ont baissé jusqu’à environ 60 % en semaine, et 70 % pendant les week-ends.

Pour les écoles de la principauté, que s’est-il passé ?

Très vite, les parents ont remis leurs enfants à l’école. Lors de la réouverture progressive des établissements, à partir du 11 mai 2020, entre 70 et 80 % des enfants sont revenus dans les écoles élémentaires qui enregistrent d’ailleurs le meilleur score. Les lycées étaient à 75 % à la reprise, avant une chute au mois de juin 2020 qui s’explique par les examens qui se déroulent à cette époque de l’année. Dans les collèges, la fréquentation a été constante jusqu’à mi-juin 2020, avant une baisse en dessous de 50 % fin juin, qui correspond à la fin de l’année scolaire. Le retour à l’école symbolise le retour à une vie « normale ». Psychologiquement, il était important de retrouver une vie sociale après la période de confinement de mars 2020.

« D’après l’Agence monégasque de sécurité numérique (AMSN), il y a eu une montée en puissance de la cybercriminalité pendant cette période de confinement »

Vous avez aussi étudié la sécurité numérique pendant cette période de pandémie de Covid-19 ?

Le confinement a provoqué une intensification des usages liés à Internet. D’après l’Agence monégasque de sécurité numérique (AMSN), il y a eu une montée en puissance de la cybercriminalité pendant cette période de confinement.

Vous avez également comparé le taux d’incidence (2) de Monaco avec celui de la France et des Alpes-Maritimes ?

De mai à décembre 2020, le taux d’incidence de la principauté a été comparable à celui de la France et des Alpes-Maritimes, tout en étant inférieur à partir du mois d’août 2020. A partir de mi-décembre 2020, le taux d’incidence de Monaco et des Alpes-Maritimes a grimpé plus vite que celui de la France, qui était assez stable depuis fin janvier 2021. A partir de février 2021, le taux d’incidence de Monaco a baissé et il est passé en dessous du taux de la France. Le 4 mars 2021, le taux d’incidence de la principauté était de 171, contre 217 pour la France et 487 pour les Alpes-Maritimes.

Comment a évolué le profil des personnes contaminées par le Covid-19 à Monaco ?

Il y a eu plusieurs périodes. En avril 2020, l’âge moyen des personnes contaminées par le Covid-19 était de 54 ans, puis de 42,7 ans en septembre 2020, avec une contamination sans doute liée à la période des vacances d’été chez les plus jeunes. Ce taux est remonté un peu en novembre 2020, pour atteindre un âge moyen de 49,1 ans. En mars 2021, l’âge moyen était de 51,2 ans. Très clairement, l’âge est un facteur d’aggravation de la maladie. Cela pèse beaucoup plus que le sexe. Nous allons désormais travailler sur l’impact de la vaccination sur le Covid-19.

Et quelles sont les premières tendances ?

Nous avons commencé à travailler sur les taux d’incidence par tranches d’âges. Les tranches d’âges les plus vaccinées présentent le taux d’incidence le plus bas. Il est largement inférieur au taux moyen.

Désormais, vous allez analyser l’impact du Covid-19 avec quelle périodicité ?

Nous allons analyser l’impact du Covid-19 de façon mensuelle pour les thématiques sanitaires, la vaccination et la démographie. Pour l’emploi et l’économie, nous proposerons une analyse trimestrielle, car cette périodicité est plus pertinente.

Finalement, quels enseignements l’Imsee tire de ce travail ?

Ce rapport nous a poussés à réfléchir et à travailler des données que nous n’avons pas forcément l’habitude de travailler. Nous allons continuer d’analyser régulièrement l’impact du Covid-19. C’est important, car pendant cette crise sanitaire, les populations ont été abreuvées d’énormément de données et de chiffres. Dès qu’on allumait la radio ou la télévision, on était saturé de chiffres. Or, il faut éduquer les gens à comprendre les chiffres. Un chiffre n’est rien s’il n’est pas expliqué et analysé. Il faut aussi insister sur la source de l’information, qui doit être une source institutionnelle, professionnelle. Et il faut que l’on donne une grille de lecture et de compréhension. C’est ce travail que nous avons voulu faire avec cette étude.

1) Ces rapports sont disponibles en accès libre ici : https://www.imsee.mc/Actualites/Rapports-COVID-19.

2) Le taux d’incidence correspond au nombre de cas positifs enregistrés sur les 7 derniers jours, rapporté à 100 000 habitants.

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