jeudi 9 décembre 2021
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Evangelina San Martin : « On peut être très éduqué, très riche et très violent »

Publié le

Evangelina San Martin (1) fait partie d’un groupe de quatre chercheuses qui s’est lancé dans une étude en novembre 2020.

Objectif : mesurer et comprendre les effets du confinement et de la pandémie de Covid-19 sur les violences conjugales en France. Interview.

Longtemps utilisé, le terme « crimes passionnels » a été remplacé par « féminicides » (2) : que marque ce changement ?

La notion de féminicide nous arrive d’Amérique latine, et elle est entrée dans les sciences sociales, et dans la pensée collective, à partir de 2014. En revanche, cette notion n’est pas entrée dans le code pénal [à ce sujet, lire l’interview du secrétaire d’État à la justice, Robert Gelli, dans ce dossier —  NDLR]. Un féminicide est un meurtre à l’encontre d’une femme, ou d’une fille, et ce crime est lié au fait d’appartenir au sexe féminin. C’est donc quelque chose de très spécifique, qui vient à l’encontre de la notion de « crime passionnel », qui renvoyait un peu à l’idée suivante : « Je l’ai tuée, parce que je l’aimais. C’est l’amour qui m’a amené à tuer… ». Alors qu’on sait que dans un féminicide, il y a un phénomène d’appropriation de la femme par le conjoint, ou par l’ex-conjoint, avec un véritable rapport de domination. Il y a la négation de la femme en tant que sujet. La femme est chosifiée : elle est la propriété de l’homme. Et c’est parce que que la femme devient une propriété, qu’elle risque sa vie.

Qu’a changé le mouvement #MeToo ?

Le mouvement #MeToo a permis de libérer la parole des femmes, de raconter le vécu individuel des femmes et, ainsi, de le partager avec d’autres femmes. Cela peut permettre à d’autres femmes de se reconnaître dans ce collectif. #MeToo a aussi permis de davantage politiser le phénomène des violences faites aux femmes, et de les diffuser plus encore. Du coup, ce mouvement a permis de sensibiliser l’opinion publique, et de dire clairement : « Maintenant, ça suffit ! Ce qu’il se passe n’est pas négociable. » Il y a donc eu un positionnement plus ferme, avec une parole que l’on a osé afficher, en sortant de la honte.

Les différents actes de violences contre les femmes doivent être compris et analysés isolément ?

Aucun acte de violence contre les femmes ne doit être vu comme un acte isolé. Ces actes font partie d’un continuum de la violence. Le harcèlement des femmes dans l’espace public, le harcèlement des femmes dans la sphère privée, ou même les agressions dans le cadre de leur vie professionnelle, tout cela s’inscrit dans quelque chose qui est structurel. Et tout cela a beaucoup de points communs avec ce que les femmes décrivent lorsqu’elles évoquent leurs vies conjugales. En effet, les violences dans l’espace public, ou dans l’espace privé, participent du même phénomène et du même processus. Ces violences reposent toujours sur l’idée que les femmes sont des êtres qui peuvent être réduits à un objet de séduction pour le profit du conjoint ou de collègues de travail, par exemple.

Notre société a-t-elle trop longtemps refusé d’ouvrir les yeux sur l’ampleur et la réalité des féminicides ?

Encore aujourd’hui, on s’aperçoit que la parole des femmes continue d’être remise en question, et continue d’être l’objet de doutes, de la part de certains professionnels, y compris chez les forces de l’ordre. On continue de banaliser ce type de violences et à les minimiser. On continue à dire que ce n’est pas grave, que ça va passer, que ça n’est pas très important. Tout ça est un énorme frein pour les femmes qui ont besoin de demander de l’aide et d’être protégées. Les femmes continuent de porter un poids très important lorsqu’elles décident de briser le silence. Briser le silence c’est très bien, mais ensuite, il faut pouvoir assurer aux femmes une véritable sécurité, ainsi qu’aux enfants. Car, souvent, les enfants portent les traumatismes de cette expérience.

Pourquoi certains hommes sont violents avec les femmes ?

Quand on porte un regard plus large, on constate une asymétrie entre les femmes et les hommes, et cette asymétrie porte sur tous les secteurs de la vie sociale. Que ce soit dans le monde professionnel, dans le cadre intime, ou dans l’accès aux espaces publics… Il n’y a pas d’égalité. Cette asymétrie place les femmes dans une position de subordination. C’est alors un terrain propice pour l’émergence des violences à l’égard des femmes. La violence repose sur un système de domination. Ce n’est pas nouveau, des historiennes, des politologues et des sociologues l’ont montré depuis les années 1970.

Les hommes utilisent la violence vis-à-vis de leur compagne parce qu’ils veulent leur imposer un contrôle ?

Effectivement, les hommes violents veulent imposer un contrôle à leur compagne. Mais il faut dire que, dans notre société, la violence n’est pas socialement discréditée ou dévalorisée. Au contraire, la violence est socialement valorisée. À la télévision, au cinéma, on est entouré de violence. Et on continue d’éduquer les petits garçons en valorisant chez eux l’utilisation de la force. Un garçon qui n’est pas courageux, qui n’ose pas, qui est doux dans son attitude sera pointé du doigt. Du coup, on pousse les garçons à continuer d’utiliser la violence comme un mode de communication.

Partagez-vous le point de vue de la philosophe Camille Froidevaux-Metterie (3), qui considère que le féminicide réactive la « définition fonctionnaliste qui fait des femmes des corps sexuels, maternels et domestiques, toujours au service des hommes » ?

Le féminicide et les violences contre les femmes sont un moyen de réduire les femmes à l’espace domestique et de dédier leur travail au bénéfice de la gestion domestique. Dans les violences conjugales, il y a l’idée que la femme doit rester dans le cercle domestique pour s’occuper des enfants, de la maison et du conjoint. De plus, la femme doit se taire, car sa parole n’est pas légitime. Les femmes sont en effet montrées comme n’étant pas des interlocutrices légitimes. Or, la question de la parole est très importante. Dans les violences conjugales, on voit bien que la parole est complètement brimée. C’est de là que vient ensuite la difficulté, lorsqu’il faut sortir la femme du silence. Donc, effectivement, je suis d’accord avec Camille Froidevaux-Metterie. On réduit les femmes à des êtres qui sont là pour les autres et pour s’occuper des autres, sans pouvoir avoir d’autres choix. Or, parfois, si une femme décide de faire un autre choix, elle risque alors sa vie.

Vous travaillez actuellement sur une recherche en France intitulée « spatialités de violences conjugales et Covid-19 » avec trois autres chercheuses : quelles sont les premières observations que vous avez pu faire ?

J’ai commencé à travailler sur ce sujet en novembre 2020, en compagnie de trois autres chercheuses. Nous avons interrogé des femmes victimes de violences, mais aussi des acteurs professionnels. Il ressort qu’il y a eu une hausse des violences, notamment pendant le confinement de mars 2020. Le confinement a été un terreau fertile pour les violences conjugales. Cela a pris la forme de violences psychologiques, avec un contrôle accru des femmes au sein du domicile familial. Cela a aussi débouché sur une hausse des violences physiques.

Vous avez aussi observé quelques effets plus positifs ?

Nous avons aussi observé une prise de conscience des femmes qui savaient déjà que ça n’allait pas très bien dans leurs couples. Mais le fait de sortir en journée leur permettait de parvenir à composer avec cette situation. En revanche, une fois que le confinement a débuté, ces femmes ont envisagé leur situation d’une façon nouvelle. Elles se sont alors aperçues que ce qu’elles vivaient au quotidien, c’était de la violence. Et certaines se sont alors décidées à demander de l’aide. Le confinement a donc provoqué une prise de conscience chez certaines femmes. Enfin, on a constaté qu’à l’occasion de cette période très spéciale, des femmes avaient décidé de briser le silence par rapport à des violences subies quelques mois, ou même quelques années auparavant.

Cette étude sera terminée d’ici combien de temps ?

Nous ferons les premières publications dans le courant de l’été 2021. Ensuite, nous publierons un rapport et un ouvrage collectif, a priori pendant l’automne 2021.

Comme redouté, le confinement a accentué l’isolement de certaines femmes en détresse ?

Les violences conjugales reposent sur l’isolement de la victime. Or, effectivement, le confinement n’a fait que renforcer l’isolement des femmes qui vivaient déjà une situation de violences conjugales. En France, la situation des femmes étrangères a été catastrophique, surtout celles qui parlent peu, ou pas, le français. Car, le seul lien qui restait pour elles, c’était un lien téléphonique avec les différents services d’aides. C’était donc un outil inadapté pour elles. Dans le milieu rural, la situation a aussi été difficile, car l’éloignement avec les services d’aides pèse beaucoup. Enfin, à la campagne, il y a parfois aussi le problème d’absence de connexion à Internet. Ce qui, là encore, ne permet pas à ces femmes de pouvoir demander de l’aide.

© Photo DR

« Il est difficile de caractériser un profil type pour les auteurs de féminicides. On en trouve dans tous les milieux sociaux, comme le démontre la situation à Monaco, où l’on a une population qui a un niveau de vie assez élevé. Mais pourtant, cela n’empêche pas les violences conjugales. » Evangelina San Martin. Chercheuse.

À Monaco, « l’effet village » rend plus difficile la libération de la parole ?

Oui. Au fond, c’est la même situation que pour une femme qui se trouve dans un petit village en France, où tout le monde se connaît. En principauté, on retrouve la question du « qu’en-dira-t-on », de la honte, de l’image publique que l’on veut donner, et de ce que l’on vit à l’intérieur de son couple. Tout cela inhibe la parole. Face à cela, les professionnels, et même l’ensemble de la population, devraient être sensibilisés et formés pour identifier les situations de violences, et ainsi être capables d’agir en conséquence.

Que faire pour contourner cet “effet village” ?

Une femme qui vit à Monaco, qui subit des violences, et qui a du mal à en parler, peut aller voir un médecin généraliste. Une fois qu’elle se trouve dans cet espace confidentiel, le professionnel de santé peut alors essayer de repérer des signes de violences, comme il devrait d’ailleurs le faire chez toutes ses patientes. En effet, de la même façon qu’un médecin demande « avez-vous mal à la tête ? », un médecin doit pouvoir demander : « Comment ça se passe pour vous à la maison ? Comment se passe votre vie conjugale ? ». Or, quand on pose ce genre de questions, on remarque que, souvent, les femmes répondent et se livrent.

Est-il exact que les villes sont imaginées et conçues par et pour les hommes, et que cela joue sur les violences faites aux femmes ?

Le fait que les villes sont conçues par et pour les hommes a été notamment mis en évidence par le géographe Yves Raibaud (4). Cet enseignant-chercheur à l’université Bordeaux Montaigne a beaucoup travaillé sur ce sujet-là. Effectivement, les villes sont pensées pour un profil de personne qui correspond à un homme actif, de classe moyenne, en bonne santé, et qui se déplace en voiture. La ville est moins pensée pour subvenir aux autres besoins. Par exemple, pour les femmes avec des poussettes, et pour qui c’est parfois le parcours du combattant lorsqu’il s’agit de traverser la rue… La ville ne prend pas soin des personnes vulnérables. Or, être dans l’espace public la nuit, cela peut être une situation compliquée pour une femme, car il y a souvent la crainte de l’agression sexuelle. Du coup, l’accès pour l’espace public n’est pas le même pour les femmes et pour les hommes.

Quel est le premier déclencheur du passage à l’acte dans les violences contre les femmes ?

Pour parler des violences conjugales, je ne parlerais pas de « passage à l’acte », parce que les violences conjugales sont avant tout un contexte. C’est une ambiance de contrôle et de domination, qui se manifeste par des comportements d’agressions psychologiques, sexuelles, économiques, et physiques aussi. Mais lors de la séparation, la femme est davantage en danger. En France, 90 femmes ont été tuées en 2020, contre 146 en 2019, selon le ministère de la justice. Or, la plupart des féminicides ont lieu quand la femme annonce son désir de se séparer de son conjoint. Tout simplement, parce que l’homme juge cette décision inacceptable.

Les auteurs de féminicides ont-ils des traits psychologiques communs ?

Il est difficile de caractériser un profil type pour les auteurs de féminicides. On en trouve dans tous les milieux sociaux, comme le démontre la situation à Monaco, où l’on a une population qui a un niveau de vie assez élevé. Mais pourtant, cela n’empêche pas les violences conjugales. On trouve donc aussi des violences de ce type dans les quartiers précarisés. En fait, on trouve des cas de violences dans tous les secteurs géographiques et dans tous les milieux sociaux. En revanche, on constate des manifestations différentes.

C’est-à-dire ?

Dans le cas des femmes étrangères qui n’ont pas encore leurs titres de séjours et qui voient leurs papiers administratifs confisqués par leur conjoint, on aboutit à des situations gravissimes, qui pourraient ressembler à de l’esclavage. Dans le cadre de notre travail d’enquête, on a pu rencontrer des femmes qui ont été séquestrées, sans possibilité de demander de l’aide, ou même de mettre un pied dehors, puisqu’elles étaient enfermées 24h sur 24, tout en étant privées de téléphone et d’Internet. Elles étaient transformées en esclaves sexuelles et domestiques.

Donc le niveau d’éducation ou le niveau de richesse n’ont aucun impact sur les violences faites aux femmes ?

On peut être très éduqué, très riche et très violent. Parce que les violences dépendent en fait du rapport que l’on a à l’autre. Les hommes violents s’enferment dans un discours extrême, du type : « Tu m’appartiens, tu fais ce que je te dis de faire, sinon attention à toi. » De plus, si la situation économique est très favorable à l’homme, avec une femme qui ne travaille pas et reste à la maison pour s’occuper des enfants et de son conjoint, le divorce devient alors très difficile pour la femme.

Comment expliquer que, souvent, les proches des victimes n’ont rien vu ?

Dans notre société, quand il s’agit d’entrer dans la vie privée des autres, il y a toujours de la pudeur. Mais pendant le confinement, les lignes ont un peu bougé. Parfois, des tiers, des voisins par exemple, ont signalé à la police, ou à la gendarmerie, des situations de violences. Plus la population sera sensibilisée à ce sujet, et plus on pourra détecter ces violences et plus on parviendra à briser le silence.

Quel est le poids de la honte dans le mécanisme d’un féminicide ?

Le sentiment de honte pèse beaucoup dans le mécanisme d’un féminicide. Les femmes qui vivent la violence conjugale sont des femmes qui, souvent, se sentent coupables. Elles se sentent coupables de la situation, elles se sentent fautives, car elles passent leur temps à entendre « tout ça, c’est à cause de toi, c’est parce que tu ne fais pas les choses bien ». Du coup, elles finissent par incorporer la parole de l’agresseur. Elles se l’approprient et elles finissent par penser que tout ce qui leur arrive, c’est de leur faute. Voilà pourquoi l’un des axes de travail mené notamment par les associations, consiste à restituer la responsabilité là où elle doit réellement être placée. Chacun doit être remis à sa juste place, et la victime doit être déculpabilisée. Ce travail doit être fait individuellement avec la femme, mais aussi grâce à un accompagnement collectif. Or, pendant le confinement, tous les accompagnements collectifs ont été arrêtés. Seul un dialogue téléphonique a été maintenu, ce qui n’était pas suffisant.

Quelles seraient les décisions à prendre en urgence pour faire baisser durablement les violences faites aux femmes, ainsi que les féminicides ?

Une fois qu’une femme a osé parler, on ne peut pas la laisser seule. Il faut la protéger et la sécuriser. Si on ne met pas en place une réelle synergie entre l’appareil judiciaire et l’accompagnement social, l’effort réalisé par la femme n’aura servi à rien. Briser le silence ne suffit pas. Loger une femme dans un hébergement d’urgence ne suffit pas non plus, si derrière il n’y a pas un réel accompagnement social et juridique qui puisse vraiment permettre de prendre en charge sa situation. Il faut savoir qu’une femme qui brise le silence est à la fois fatiguée et blessée, et que, souvent, on leur en demande trop. Du coup, il faut les soutenir grâce à un accompagnement global, et surtout, j’insiste, les protéger. Pour cela, il faut rompre les liens avec le conjoint. La violence n’est pas négociable. On ne peut pas dire aux femmes qu’il faut continuer à composer avec leur ex-conjoint, parce qu’il est le père des enfants.

Mais comment éloigner un conjoint dans un territoire comme celui de Monaco, qui ne fait que 2 km2 ?

Si à Monaco l’exiguïté du territoire ne permet pas d’éloigner le conjoint violent, il faut le « neutraliser ». Pour cela, l’enquête de la police doit alors être plus rapide, afin de pouvoir très vite évaluer sa dangerosité. Ce qui peut ensuite déboucher sur des mesures urgentes, qui peuvent passer par l’arrestation du conjoint, et par l’hébergement anonyme de la femme et de ses enfants. Mais j’insiste : cela implique vraiment que la justice agisse très vite.

Il faut aussi prendre en charge les auteurs de violences pour éviter les récidives, notamment ?

Les auteurs de violences peuvent être pris en charge par le biais de stages de responsabilisation. Ces stages doivent leur faire prendre conscience de leurs actes et des conséquences qu’ils impliquent. Ces stages doivent vraiment être intenses et déboucher ensuite sur une véritable évaluation, pour voir si cela a fonctionné. Cela suppose donc des moyens.

1) La chercheuse Evangelina San Martin est cadre pédagogique au Centre de formation travail social (CFTS) de La Rouatiere, post-doctorante à l’université Paris-8, laboratoire d’études de genre et de sexualité (LEGS)/unités mixtes de recherche (UMR) 8 238.

2) Le terme « féminicide » a été mis en avant par Jill Radford et Diana Russell, deux féministes qui ont publié en 1992 Fémicide, The Politics of Woman Killing [L’Aspect politique du meurtre des femmes – NDLR]. Un féminicide se définit comme le meurtre de femmes, ou de jeunes filles, lié au fait qu’elles sont des femmes. Ce terme est désormais utilisé également par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ou par l’Organisation des Nations unies (ONU). Il a fallu attendre 2015 pour que « féminicide » fasse son entrée dans Le Petit Robert.

3) Seins – En quête d’une libération, de Camille Froidevaux-Metterie (éditions Anamosa), 224 pages, 20 euros.

4) La ville faite par et pour les hommes, d’Yves Raibaud (Belin), 72 pages, 7 euros.

Publié le

Monaco Hebdo