jeudi 15 avril 2021
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Céline Cottalorda : « Il y a plusieurs formes de violence »

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Céline Cottalorda, déléguée interministérielle pour les droits des femmes, évoque pour Monaco Hebdo sa vision de la lutte contre les violences faites aux femmes.

Comment expliquer la hausse de 18 % des violences faites aux femmes à Monaco en 2020 par rapport à 2019 ?

Cette hausse est sans doute un des effets de la crise sanitaire, même si l’augmentation n’est pas aussi importante que dans d’autres pays. L’étude (1) de l’Institut monégasque de la statistique et des études économiques (Imsee) montre que les signalements auprès de la police émanent davantage de la population résidente, ce qui est logique compte tenu du contexte qui a limité les déplacements. Entre les personnes qui sont parties se confiner en dehors de Monaco, et celles qui ne sont pas venues pour cause d’annulation d’événements, cela a concentré les violences sur les résidents. En parallèle, on observe une diminution des cas au centre hospitalier princesse Grace (CHPG) pour les mêmes raisons, sans doute. Il y a plusieurs formes de violence.

Lesquelles ?

La plus facile à identifier est la violence physique. Il y a aussi la violence sexuelle, le harcèlement moral ou sexuel, mais aussi des violences moins faciles à détecter, comme la violence psychologique ou économique. Les victimes subissent souvent plusieurs types de violences en même temps, et celles-ci sont majoritairement commises par le conjoint ou l’ex-conjoint.

La sociologie de la population monégasque joue-t-elle sur le taux de violence ?

Je n’ai pas suffisamment d’indicateurs, mais la violence peut toucher toutes les couches de la société, y compris les plus favorisées. La particularité de Monaco est aussi d’avoir un nombre important de nationalités, ce qui induit des comportements et une manière d’appréhender la place de la femme différemment, selon la culture et les origines.

Longtemps qualifiés de « crimes passionnels », on parle, essentiellement depuis 2019, de « féminicides » : que marque ce changement ?

C’est Marlène Schiappa, je crois, qui a commencé à utiliser de cette terminologie en France (2). C’est donc assez récent, de même que la médiatisation du décompte des féminicides. Il faut dire que c’est très efficace pour marquer les esprits ! La désignation de « crime passionnel » avait un côté romantique très éloigné de la réalité terrible pour ces femmes. Il ne s’agit pas d’amour, mais bien de domination d’un individu sur un autre, conduisant à tuer.

En France, selon un rapport de l’Inspection générale des services judiciaires, rendu public fin 2019, dans 63 % des féminicides, des violences préexistantes auraient pu constituer un signal d’alarme : quelle est la situation à Monaco et comment rendre ces signaux davantage visibles ?

Au moment du confinement de mars 2020, le comité a lancé une action d’information vis-à-vis de la population pour rappeler les dispositifs d’aide et d’urgence disponibles en principauté. Nous avons également mis en place un e-mail d’urgence avec la sûreté publique () pour les personnes ne pouvant pas téléphoner. Le signalement est aussi possible en pharmacie, grâce au conseil de l’ordre des pharmaciens, qui a été très réactif et ouvert à cette proposition. Ces systèmes sont toujours en vigueur.

Quelle est la mécanique la plus récurrente dans un féminicide ?

Il y a un phénomène d’emprise de l’auteur sur sa victime qui se sent en partie responsable de la situation. À la culpabilité s’ajoute parfois un sentiment de honte, d’où le silence. En cas de violence conjugale, la victime peut aussi ressentir une forte ambivalence envers l’agresseur. Malgré les violences, elle espère que son agresseur va changer, et elle garde un attachement affectif envers lui. La peur de la séparation, et de ses conséquences, est aussi très présente.

Suite à la déferlante #MeToo, estimez-vous que la parole des femmes est aujourd’hui totalement libérée à Monaco ?

Elle se libère de plus en plus. La publication des chiffres permet de nommer et quantifier ce fléau et donc de le reconnaître. Cela aide à la prise de conscience. Malheureusement personne n’est à l’abri, y compris à Monaco. Cependant, cette publication mentionne uniquement les cas révélés. Ils peuvent donc être sous-évalués. Monaco est un endroit où tout le monde se connaît, et cela peut encore freiner la libération de la parole.

Céline Cottalorda, déléguée interministérielle pour les droits des femmes
Céline Cottalorda, déléguée interministérielle pour les droits des femmes © Photo Iulian Giurca / Monaco Hebdo.

« La désignation de « crime passionnel » avait un côté romantique très éloigné de la réalité terrible pour ces femmes. Il ne s’agit pas d’amour, mais bien de domination d’un individu sur un autre, conduisant à tuer »

Beaucoup de femmes ont peur de porter plainte et estiment que l’accueil auprès de la police n’est pas toujours à la hauteur : des actions de sensibilisation et/ou de formation sont-elles mises en place à destination des personnels de police ?

Nous faisons tout pour améliorer encore davantage l’accueil des victimes de manière générale, à la police comme ailleurs, même si les personnes dédiées à cette mission disposent des compétences requises, et sont déjà régulièrement formées. Un large plan de formation a été mis en place en 2020 sous l’égide du comité pour tous les professionnels ayant à traiter des violences : policiers, travailleurs sociaux, éducateurs, enseignants, et professionnels de santé. Son objectif est de donner un socle commun de connaissances sur les mécanismes de la violence pour mieux repérer, aborder et prendre en charge les victimes. Nous avons déjà formé 160 personnes et nous allons poursuivre cette action en 2021.

En France, selon ce même rapport de l’Inspection générale des services judiciaires, dans 35 % des féminicides, les violences n’avaient pas été signalées à la police, mais étaient le plus souvent connues de la famille, des voisins ou des services sociaux : que faire ?

Il faut continuer à faire connaître les dispositifs et à faire passer le message que si l’on est témoin direct ou indirect, le signalement à la police n’est pas de la délation, mais peut aider une personne susceptible d’être en danger. C’est le message qu’on répète dans nos campagnes.

L’arsenal judiciaire est-il suffisant ou faut-il légiférer davantage ?

À Monaco, la loi fondatrice en matière de lutte contre les violences est la loi de 2011 relative à la prévention et la répression des violences particulières. Elle prévoit notamment une aggravation des peines pour les actes commis sous le même toit contre le conjoint ou les enfants. Elle a introduit de nouvelles définitions, comme les mutilations sexuelles féminines, les mariages forcés, le viol entre époux, le harcèlement, et des dispositions pour protéger les victimes. Pour aller plus loin, le gouvernement a déposé un projet de loi portant réforme des dispositions pénales relatives à l’incrimination des agressions sexuelles. Ce texte a pour objectif de donner des outils à la justice pour mieux réprimer les atteintes sexuelles, en modernisant certaines définitions (outrage public à la pudeur, attentat à la pudeur) et en modifiant certaines peines.

Quels autres leviers actionner pour faire baisser ces violences ?

Faire de la prévention est essentiel. L’éducation est un levier, notamment auprès des jeunes. Nous avons des projets avec la direction de l’éducation nationale pour mettre en place des programmes à l’égalité. En inculquant les valeurs de respect et d’égalité dès le plus jeune âge, on peut éviter les comportements sexistes et les violences. Dans un autre domaine, nous réfléchissons avec le secrétaire d’Etat à la justice à la mise en place de programmes pour les auteurs de violences, afin de leur faire prendre conscience de leurs actes et éviter ainsi la récidive.

1) L’étude de l’Imsee est à lire ici : https://www.imsee.mc/Actualites/Violences-faites-aux-femmes-a-Monaco-en-2020.

2) Le terme « féminicide » a été mis en avant par Jill Radford et Diana Russell, deux féministes qui ont publié en 1992 Fémicide, The Politics of Woman Killing [L’Aspect politique du meurtre des femmes – NDLR]. Un féminicide se définit comme le meurtre de femmes, ou de jeunes filles, lié au fait qu’elles sont des femmes. Ce terme est désormais utilisé également par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ou par l’Organisation des Nations unies (ONU). Il a fallu attendre 2015 pour que « féminicide » fasse son entrée dans Le Petit Robert.

Pour lire le prochain article de notre dossier sur la lutte contre les violences faites aux femmes, cliquez ici.

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