jeudi 28 janvier 2021
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Etienne Decroly : « Pour atteindre l’immunité collective, il faut vacciner environ 75 % de la population »

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Depuis que Pfizer a annoncé la sortie prochaine d’un vaccin efficace à 90 % contre le Covid-19, c’est l’effervescence.

Mais à quoi faut-il vraiment s’attendre avec ce vaccin ? Et quelles sont les questions qui restent en suspens ? Pour le savoir, Monaco Hebdo a interrogé Etienne Decroly, microbiologiste, directeur de recherche au CNRS, et membre de la société française de virologie. Interview.

Votre réaction suite à l’annonce faite par Pfizer et son vaccin ?

Avoir un vaccin qui semble avoir une efficacité de 90 % est une bonne nouvelle. Pour être éligible, aux Etats-Unis, la Food and Drug Administration (FDA) avait fixé une protection de 50 %. Donc Pfizer est largement au-dessus. Mais, pour le moment, le seul document qui a été diffusé à la communauté scientifique, c’est un simple communiqué de Pfizer. Quelques questions importantes demeurent, en attendant la publication scientifique.

Lesquelles ?

On se demande notamment quelle sera l’efficacité à moyen et long terme de cette vaccination. Pour le moment [cette interview a été réalisée le 11 novembre 2020 — N.D.L.R.], on est à 7 jours après la dernière injection. Du coup, on ne connaît pas encore la durabilité de la réponse antivirale. Autre question clé : dans cet essai vaccinal, il faudrait savoir comment l’immunité a été induite dans les différentes tranches d’âges de la population. Car on sait qu’il est plus difficile d’obtenir une immunité efficace chez les personnes plus âgées.

Quoi d’autre ?

Chez les personnes qui ont été vaccinées, mais qui ont malgré tout été infectées, quelle est la répartition selon les tranches d’âges de la population ? Est-ce que ce sont plutôt les personnes âgées chez qui ça n’a pas marché ? Enfin, il est important de savoir si l’immunité obtenue est stérilisante ou non dans la population vaccinée.

C’est-à-dire ?

Avec ce vaccin, on peut s’attendre à deux types d’efficacité. Soit l’immunité est stérilisante, donc les personnes ne sont pas infectables par le virus, et ne propagent plus l’infection. Soit l’immunité est non stérilisante, c’est-à-dire que les patients pourraient à nouveau être infectés, mais ils ne tomberaient pas malades et ne feraient pas de formes graves de la maladie.

Malgré tout, l’annonce de Pfizer reste positive ?

Bien sûr. Un certain nombre d’étapes extrêmement importantes ont été passées avec succès, dans un délai vraiment très court.

Mais même si ce vaccin se révèle efficace, il faudra vaincre le scepticisme et la méfiance vis-à-vis des vaccins ?

Oui, bien sûr. C’est une problématique importante. Il existe une réelle méfiance d’une partie de la population vis-à-vis des vaccins, parce que je crois que l’on manque de culture scientifique et d’explications fondamentales sur la façon dont fonctionnent les vaccins. Il faut savoir que les vaccins reposent sur des approches « bénéfices-risques » et que l’approche vaccinale est « collective ».

C’est-à-dire ?

Il faut que le bénéfice collectif apporté par la protection soit largement supérieur au risque individuel encouru lors de l’utilisation des vaccins. Mais, quand on est dans une approche « bénéfices-risques », il ne faut pas nier qu’il y a un risque. D’ailleurs, les industriels de la vaccination travaillent pour minimiser ce risque. Cependant, il faut rappeler qu’aujourd’hui, face aux grandes pathologies virales, les vaccins ont permis d’éradiquer la variole, qui était une malade extrêmement grave. Et que, grâce à la vaccination, l’organisation mondiale de la santé (OMS) espère aussi  parvenir à éradiquer la poliomyélite. Enfin, il existe des vaccins avec une efficacité variable, en fonction des types de virus que l’on va cibler.

Un exemple ?

Le vaccin contre la rougeole est, par exemple, très efficace. Donc, aujourd’hui, dans les pays occidentaux, on considère que la rougeole n’est pas un problème. A tel point que, certains se demandent même s’il est nécessaire de se faire vacciner, alors qu’il s’agit d’un vaccin vraiment indispensable. D’ailleurs, ce vaccin est tellement efficace que, lorsque les populations sont vaccinées, on ne voit plus de cas de rougeole. Donc on ne voit plus les dégâts que cause la rougeole, parce que le vaccin est obligatoire et efficace. Résultat, on ne voit plus non plus le risque potentiel, parce qu’on ne voit plus les effets de la maladie. Or, il faut se rappeler que la rougeole fait 150 000 morts par an dans le monde. Et que c’est la première cause de mortalité infantile en Afrique.

C’est aussi un problème lié à notre société ?

Nous sommes aujourd’hui dans une société complètement centrée sur les intérêts individuels. Or, le raisonnement autour de la vaccination repose sur un équilibre entre les intérêts collectifs et les intérêts individuels. Mais aujourd’hui, on entend essentiellement les gens qui défendent des intérêts individuels. La parole de l’intérêt collectif n’est peut-être plus assez portée.

Mais vous comprenez que le fait que le vaccin contre le Covid-19 de Pfizer ait été lancé en très peu de temps contribue à inquiéter davantage ceux qui hésitent à se faire vacciner ?

Bien sûr. Aujourd’hui, plus d’une dizaine de vaccins sont testés en phase 3. La phase 3 permet d’évaluer l’efficacité et les bénéfices-risques d’un vaccin. Habituellement, cette phase dure environ trois ans. Mais même lorsque la phase 3 est terminée, les autorités de santé continuent de faire un suivi des vaccins, afin de faire des analyses statistiques sur de grands nombres, et pouvoir ainsi comparer l’efficacité respective des différents vaccins, et identifier les effets adverses éventuels de chacun des vaccins.

Et après la phase 3, que se passe-t-il ?

Ce qui va se jouer dans les mois et les années à venir pour les vaccins qui réussiront la phase 3, va consister à identifier les vaccins qui seront plus adaptés à certaines tranches de population. Par exemple, on aura peut-être des vaccins très sûrs, mais qui offriront une immunité insuffisante chez les personnes âgées. Donc différents scénarios peuvent se mettre en œuvre, en fonction des résultats que donneront ces différents types de vaccins.

Ceux qui le souhaitent pourront se faire vacciner pour Noël 2020 ?

Il ne faut pas se faire d’illusions non plus. On n’aura pas 300 millions de doses de vaccins disponibles juste après Noël 2020. Le processus de vaccination de la population mondiale sera un processus qui nécessitera du temps.

Ce qui inquiète aussi, c’est que le vaccin de Pfizer est un vaccin à ARN messager, une technique nouvelle qui, jusqu’à présent, n’a jamais obtenu d’autorisation de mise sur le marché ?

La plupart des vaccins en cours de développement, et qui sont actuellement en phase 3, à part celui de Pfizer et de Moderna, sont basés sur des technologies éprouvées, car déjà utilisées pour des plateformes de vaccinations. Ce qui permet d’avoir du recul sur un certain nombre d’éléments de sécurité, de stabilité de la réponse et de capacité de reproduction mieux adaptée. La méthode de l’ARN messager est basée sur l’injection d’une molécule d’ARN qui une fois délivrée dans les cellules va  permettre aux cellules de produire les antigènes du vaccin. C’est donc la machinerie cellulaire qui va elle-même synthétiser son propre vaccin, la protéine S. Les ARN sont des molécules assez peu stables et le vaccin doit être conservé a -80 °C.

Ces ARN présentent des risques ?

Il n’y a, à mon sens, pas de risque sur le moyen ou le long terme avec ces ARN, parce que ces ARN ne persisteront que très transitoirement chez les patients. Mais plutôt que de se fier à une opinion personnelle, il vaut mieux se fier aux observations qui sont en cours. Et ces observations vont durer encore pendant un bon moment, afin de pouvoir confirmer que ce type de vaccin est sûr.

Finalement, aujourd’hui, quelles sont les questions majeures qui demeurent à propos du vaccin de Pfizer ?

Plutôt que des interrogations sur la sécurité, la question qui se pose est davantage sur l’efficacité de ce vaccin sur le moyen et long terme. Et aussi l’efficacité sur les personnes âgées. Ce sont les deux vraies questions qui demeurent. Mais, au vu de la vitesse à laquelle a été développé ce vaccin, il est bien sûr trop tôt pour répondre à ces interrogations aujourd’hui.

A quelle date le vaccin de Pfizer pourra-t-il être commercialisé et utilisé ?

Selon la FDA, les dossiers pour demander la mise sur le marché peuvent être déposés 15 jours après la dernière injection. Normalement, la procédure accélérée permet la commercialisation du vaccin deux mois après le dépôt des dossiers. Donc deux mois à partir du 9 novembre 2020, cela porte à après Noël 2020. Mais peut-être y aura-t-il des accélérations possibles dans ce processus.

C’est possible ?

Oui. On a déjà vu des phases 2 qui ont été autorisées, alors que les phases 1 n’avaient pas encore été terminées. Un effort important des autorités sanitaires a vraiment été fait pour accélérer le processus au maximum. Mais ce n’est pas parce qu’il y a une accélération qu’on ferme les yeux sur les effets indésirables. S’il y a un vrai problème avec un vaccin, les essais sont arrêtés. D’ailleurs, cela a déjà été le cas pour plusieurs vaccins contre le Covid-19, actuellement en phase 3. En tout cas, je le répète, ce qui est sûr, c’est que nous n’aurons pas l’information et le recul nécessaire pour garantir que la protection face au Covid-19 est efficace sur le moyen et sur le long terme.

Pour qu’un vaccin soit efficace sur une population comme celle de Monaco, avec ses 38 000 habitants, ou de la France, avec 66,9 millions de personnes, combien de personnes doivent être vaccinées ?

La question est ici celle de l’immunité collective : quelle est la proportion de la population qui doit être immunisée pour pouvoir bénéficier de la protection collective ? Cela dépend de ce que l’on appelle le R0 de la maladie. Le R0 correspond au nombre de personnes moyen qui va être contaminé par une personne qui est infectée. Si on vaccine un grand nombre de personnes, mécaniquement le virus ne peut plus se transmettre, et le R0 diminue. L’objectif à atteindre, c’est que le R0 soit en dessous de 1, car dans ce cas l’épidémie s’éteint. Alors que si ce R0 est au dessus de 1, l’épidémie progresse. Or, en l’absence de mesure barrière, le R0 du SARS-CoV-2, est entre 2 et 4, ce qui est relativement élevé. Pour qu’on diminue suffisamment le R0, afin d’atteindre l’immunité collective, les experts estiment qu’il faut vacciner environ 75 % de la population.

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