jeudi 16 septembre 2021
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À Monaco, une prostitution légale, mais encadrée

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Si le fait de se livrer à la prostitution est tout à fait légal à Monaco, le proxénétisme et le racolage sont en revanche strictement prohibés.

Comment la sûreté publique veille-t-elle au respect de la loi ? Les réponses de Laurent Tournier, adjoint au chef de la division de police judiciaire.

La prostitution est-elle interdite à Monaco ?

À Monaco, l’exercice de la prostitution n’est pas répréhensible en soi. « N’importe quelle fille est autorisée à se prostituer, à partir du moment où elle ne reverse pas l’argent à quelqu’un, et à partir du moment où elle ne racole pas sur la voie publique », explique Laurent Tournier, adjoint au chef de la division de police judiciaire. En d’autres termes, seuls le proxénétisme et le racolage sont interdits en principauté et passibles d’une amende et d’une peine d’emprisonnement : « Le racolage actif est un délit. Donc les sanctions, c’est six mois à trois ans d’emprisonnement, plus une amende. Nous sommes sur ce type de sanction pour tout délit ». Et pour veiller au bon respect de la loi, la sûreté publique procède à de nombreux contrôles et vérifications. « Nous nous attachons à connaître les prostituées, assure le numéro 2 de la police judiciaire. Nous leur expliquons que nous ne les embêterons pas pour travailler. Nous les laissons travailler, et si elles ont un souci elles peuvent nous appeler. En revanche, il ne faut pas qu’elles contreviennent à la loi ». L’identification et l’enregistrement des prostituées exerçant en ville s’effectuent par l’intermédiaire de contrôles d’identité opérées par les forces de l’ordre. « Nous sommes amenés à discuter avec elles, à connaître leurs habitudes, savoir comment elles sont pour pouvoir échanger le cas échéant dans un sens ou dans l’autre ». Avec toujours un mot d’ordre : la discrétion. « Nous ne voulons pas voir, comme sur la promenade des Anglais à Nice, une rangée de prostituées dans la rue. Cela ferait désordre, prévient le commandant Tournier. Il ne faut pas que la prostitution se voit. Si on veut rester dans la loi, il faut le faire discrètement. C’est ce qu’on s’attache à leur expliquer ».

« N’importe quelle fille est autorisée à se prostituer à partir du moment où elle ne reverse pas l’argent à quelqu’un, et à partir du moment où elle ne racole pas sur la voie publique » Laurent Tournier. Adjoint au chef de la division de police judiciaire

Quel est le profil des prostituées à Monaco ?

À Monaco, les profils des travailleuses du sexe sont très variés selon Laurent Tournier : « Il y a un peu de tout. On peut, par exemple, trouver des femmes qui travaillent et qui, occasionnellement, vont se prostituer pour arrondir leurs fin de mois parce qu’elles ne gagnent pas assez (d’argent) dans leur métier ». Ces prostituées occasionnelles, comme elles sont communément appelées dans le jargon, résident bien souvent dans le département mais il peut arriver que les prostituées viennent parfois de l’étranger. « Nous avons aussi des personnes qui travaillaient auparavant dans le nord de la France, à Paris ou en région parisienne et qui essaient de s’installer dans le Sud. Généralement, elles viennent sur une période de six mois-un an et ensuite, soit elles restent, soit elles repartent ». D’autres, en revanche, viennent de beaucoup plus loin d’Europe de l’Est, d’Amérique du Sud ou encore d’Afrique. « Mais elles arrivent rarement directement à Monaco. Elles ont toujours eu une étape avant et ensuite, elles s’installent dans la région », précise Laurent Tournier. En principauté, les prostituées sont majoritairement, pour ne pas dire exclusivement, des femmes. « Je ne dis pas qu’il n’y en a pas, mais nous n’avons jamais été confrontés à des gigolos, affirme le commandant Tournier. Parfois, il peut arriver qu’il y ait des transsexuels, mais ça reste relativement faible en proportion ».

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© Photo DR

« Il y a un peu de tout. On peut, par exemple, trouver des femmes qui travaillent et qui, occasionnellement, vont se prostituer pour arrondir leurs fin de mois » Laurent Tournier. Adjoint au chef de la division de police judiciaire

Combien de prostituées sont enregistrées en principauté ?

Il y a une dizaine d’années, une cinquantaine de prostituées étaient enregistrées chaque année en principauté [lire notre article « La principauté n’est pas une destination de tourisme sexuel » sur notre site Internet : https://www.monacohebdo.mc/actualites/judiciaire/la-principaute-nest-pas-une-destination-de-tourisme-sexuel/]. Mais il semblerait que ce chiffre ait drastiquement baissé depuis. « Nous enregistrons plus ou moins une vingtaine de prostituées par an. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y en a pas qui partent entre-temps, explique Laurent Tournier. Car c’est un métier que l’on exerce juste un certain temps. C’est-à-dire qu’elles vont travailler 3 ou 4 ans, et ensuite, elles repartent chez elles ». Dans ces conditions, difficile d’établir avec précision le nombre de travailleuses du sexe exerçant en principauté. Et encore plus en période de crise sanitaire. La fermeture des établissements de nuit et l’absence de touristes en raison de la pandémie de coronavirus a en effet eu pour conséquence de faire chuter le nombre de prostituées en principauté. « En 2020, avec le Covid-19, ce chiffre [d’enregistrements — NDLR] a été divisé par quatre, confirme le numéro 2 de la police judiciaire monégasque. Et cette année, ce sera encore pire, car aucun établissement de nuit n’est ouvert. Nous sommes en avril 2021 (1) et nous sommes toujours à zéro ».

Comment la sûreté publique lutte-t-elle contre les réseaux de proxénétisme ?

Si l’exercice de la prostitution est bien autorisé en principauté, le proxénétisme est en revanche condamné. La sûreté publique veille donc à ce que les prostituées exerçant sur le territoire soient totalement indépendantes. « Nous faisons de la prévention en essayant de les connaître, en discutant avec elles, souligne Laurent Tournier. Nous procédons également à des vérifications. Un travail policier est systématiquement effectué derrière. Nous vérifions, par le biais de notre officier de liaison français, si ces personnes sont connues en France. S’il y a des problèmes de traite d’êtres humains ou des problèmes de trafics de stupéfiants, éventuellement, car c’est le même milieu ». Toute anomalie constatée à l’issue de ces vérifications d’usage entraîne automatiquement l’ouverture d’une enquête de police judiciaire. « Nous prenons ces informations comme une base de renseignements, et nous nous attachons à les vérifier. Cela implique alors la surveillance des activités de la prostituée, de ses relations… », détaille le commandant Tournier précisant au passage n’avoir, pour le moment, jamais été confronté à ce cas de figure. « Une enquête sur un réseau de proxénétisme a bien été initiée en 2020, mais l’information s’est avérée erronée. Ce n’est pas quelque chose que nous rencontrons à Monaco », assure-t-il. Le démantèlement d’un réseau de trafic de drogue et de proxénétisme franco-monégasque l’année dernière [lire notre article « Un réseau de trafic de drogue et de proxénétisme démantelé à Monaco » dans ce numéro] démontre toutefois que la principauté n’est pas à l’abri de ce genre d’affaire. Laurent Tournier l’assure également, toutes les prostituées exerçant à Monaco sont majeures. « Si tel devait être le cas [prostituée mineure — NDLR], nous basculerions alors dans le volet social de la protection de mineurs avant de tomber dans le réseau de prostitution. Si nous sommes amenés à contrôler un mineur de nuit, nous prévenons automatiquement le parquet », indique-t-il. En l’absence d’infraction, le mineur sera placé au foyer de l’enfance princesse Charlène dans l’attente de retrouver son tuteur légal.

« Nous enregistrons plus ou moins une vingtaine de prostituées par an. […] En 2020, avec le Covid-19, ce chiffre a été divisé par quatre. Et cette année, ce sera encore pire, car aucun établissement de nuit n’est ouvert » Laurent Tournier. Adjoint au chef de la division de police judiciaire

Comment la sûreté publique lutte-t-elle contre « l’ubérisation » de la prostitution ?

Avec l’émergence des réseaux sociaux, de sites Internet dédiés et autres messageries cryptées du type Snapchat et Telegram, la prostitution a évolué. Et les réseaux se sont adaptés à ces nouveaux modes de communication. Fini l’époque où les prostituées racolaient en ville, désormais ce « commerce » s’organise surtout sur Internet. Recrutement des victimes, publication d’annonces, mise en relation avec les clients, prise de rendez-vous… Tout se fait en quelques clics ou SMS, sans quitter son domicile. On parle d’ailleurs aujourd’hui d’« uberisation » de la prostitution, en référence au célèbre service de voitures avec chauffeur (VTC) et livraison de repas à domicile. À Monaco, pour contrer ce phénomène en pleine expansion, la police accorde une attention particulière au proxénétisme hôtelier et à la cyber-prostitution. Les autorités ont ainsi créé au sein de la division de police judiciaire, une unité dédiée à la lutte contre la criminalité technologique. « Des fonctionnaires spécialement formés travaillent en lien notamment avec l’Agence Monégasque de Sécurité Numérique (AMSN). Ils vérifient sur Internet tout ce qui peut être infraction, détaille Laurent Tournier. Bien souvent sur Internet, on trouve des réseaux d’escorts avec la mention “Monaco”. Mais si on pousse un peu les vérifications, on constate qu’il n’y a aucun lien avec la principauté. En réalité, le client va commander une escort en République Tchèque, à Paris, ou ailleurs… qui va ensuite le rejoindre par avion à Monaco ». Dès qu’une infraction est constatée sur Internet quelle qu’elle soit (prostitution, vente de faux papiers, escroquerie…), l’unité de lutte contre la cybercriminalité est saisie pour vérifier les informations. Mais, à ce jour, aucune infraction concernant la prostitution n’a été relevée en principauté, selon la sûreté publique. Outre le web, une vigilance particulière est également portée au proxénétisme hôtelier comme le révèle le commandant Tournier. « Depuis 2014, la loi oblige les hôteliers à nous transmettre toutes les fiches hôtels, c’est-à-dire les identités de tous leurs clients relevées sur présentation des pièces d’identité. Toutes ces données sont ensuite croisées avec le fichier de recherche Interpol et cela nous permet ainsi de savoir qui est connu et comment. » Les données sont également croisées avec les fichiers de la sûreté publique « et si quelque chose ressort, nous effectuons le même type de vérifications et de surveillance que nous pouvons réaliser si on nous donne un renseignement ou une information ». Quant à la prostitution via le réseau de locations d’appartements Airbnb — qui prend de l’ampleur de l’autre côté de la frontière — la principauté semble, pour le moment, épargnée selon Laurent Tournier. « Nous avons très peu de Airbnb à Monaco. La nature de notre population cadre mal avec la location d’un bien sur un site comme Airbnb », assure-t-il.

1) Cette interview a été réalisée vendredi 16 avril 2021.

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Monaco Hebdo