jeudi 15 avril 2021
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L’AVIP, un refuge pour les femmes victimes de violences

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Créée en 2014, l’association d’Aide aux Victimes d’Infractions Pénales (Avip) est devenue au fil des années un interlocuteur privilégié des femmes victimes de violences, conjugale ou harcèlement.

Monaco Hebdo est allé à la rencontre de Valérie Campora-Lucas et Nadine Leroy, deux femmes en première ligne face à ce fléau.

Le 1er février 2021, l’Institut monégasque de la statistique et des études économiques (Imsee) et le comité pour la promotion et la protection des droits des femmes ont publié leur deuxième étude consacrée aux violences faites aux femmes à Monaco. Ce rapport fait état d’un rebond de ces faits de violence puisque selon les données de la sûreté publique, 39 cas ont été recensés en 2020 contre 33 une année plus tôt (voir les chiffres par ailleurs). Une augmentation de 18 % qui montre une nouvelle fois que le fléau n’épargne pas la principauté. Ça, c’est pour les statistiques. Car pour se rendre compte de l’ampleur du phénomène et de l’impact de ces violences sur les victimes, il faut pousser les portes de l’Aide aux Victimes d’Infractions Pénales (Avip).

Quarante nouvelles femmes chaque année

Depuis 2014, cette association monégasque accueille au 21, rue de la Turbie, celles et ceux qui ne savent plus comment faire face à la violence de leur conjoint(e). Le premier contact se fait toujours par téléphone (+377 93 25 00 07, ouvert 7 jours sur 7) de manière totalement anonyme — seul un prénom est demandé. Au bout du fil, c’est Valérie Campora-Lucas, la directrice de l’Avip ou Nadine Leroy, une accompagnatrice, qui répond. Par la suite, un rendez-vous peut être fixé dans les locaux de l’association aux victimes qui s’autorisent enfin à parler des violences psychologiques et physiques qu’elles subissent. C’est le cas par exemple de Sophie, qui a vécu sous les coups et la violence de son conjoint pendant quatre longues années [lire son témoignage par ailleurs — NDLR]. Comme elle, des dizaines de femmes, de toutes nationalités et de tous milieux sociaux, se sont rapprochées de l’Avip. « Nous suivons environ 40 nouvelles femmes chaque année et nous avons près de vingt suivis réguliers au niveau psychologique. Nous avons enfin des femmes qui reviennent car leur situation est redevenue difficile », révèle Valérie Campora-Lucas.

Écoute

Bien souvent isolées et coupées du monde par leur tortionnaire, les victimes trouvent au sein de l’association, un lieu de parole et d’écoute. Elles peuvent notamment, si elles le souhaitent, bénéficier gratuitement du soutien d’un médecin psychologue. L’Avip leur apporte également une aide et un accompagnement dans leurs démarches administratives et judiciaires. Car l’association joue un vrai rôle tampon entre les services judiciaires, notamment la sûreté publique, et les femmes victimes de violences, qui n’osent pas spontanément pousser la porte de la police par peur ou par honte. « Quand elles viennent nous voir, on essaie de réunir les preuves et de les préparer à la plainte. Car déposer plainte, ça veut dire raconter sa vie et rentrer dans les détails de sa vie privée et sexuelle. Il faut donc y être préparée », explique Valérie Campora-Lucas. Et alors qu’en France, les femmes victimes de violences se plaignent de ne pas être toujours prises au sérieux quand elles ne font pas l’objet d’une certaine suspicion lorsqu’elles poussent les portes d’un commissariat, « à Monaco, la police est réactive et bien formée », estime l’ancienne cheffe de cabinet du directeur de la sûreté publique.

Preuves

Mais encore faut-il disposer de preuves car selon la directrice de l’Avip, les poursuites judiciaires découlent des informations fournies au moment de la plainte. « Il faut garder des preuves même si ça n’arrive qu’une fois. Parce que ça va être la récurrence des faits qui va aider dans la rédaction de la plainte. […] Beaucoup (de plaintes) sont classées sans suite, parce que la justice n’a pas suffisamment de preuves pour condamner la personne », insiste-t-elle. Un recueil de preuves pas toujours évident lorsqu’il s’agit de violences psychologiques : « C’est très compliqué à prouver. Car bien souvent les auteurs sont charmants devant les autres et sont pervers dans l’intimité. […] Pour qu’elles (les violences psychologiques) soient vraiment reconnues, il faut un certificat d’un médecin légiste », indique Valérie Campora-Lucas. La directrice de l’Avip compte aussi sur les médecins généralistes qui représentent généralement un premier recours pour les femmes victimes de violences. Mais, selon elle, tous ne sont pas encore suffisamment sensibilisés à cette problématique. « Aujourd’hui, je pense qu’il y a un manque de formation, regrette la directrice. Il y a peut-être une peur parce qu’ils doivent jongler avec le secret médical. Logiquement, ils ne peuvent pas dénoncer des faits si la victime n’est pas d’accord. Mais ils devraient prendre leur temps avec une personne sur laquelle ils auraient des soupçons de violence. Ils doivent la mettre en confiance, et lui montrer qu’ils sont présents ».

Valérie Campora-Lucas, directrice de l’Avip
Valérie Campora-Lucas, directrice de l’Avip © Photo DR

« [À propos du nombre de victimes] Comme en France il y a une sous-estimation. Par rapport au nombre de personnes qui portent plainte, il faudrait multiplier par cinq ou six » Valérie Campora-Lucas. Directrice de l’Avip

Spécificités

En plus de ces problématiques, l’Avip doit aussi composer avec quelques spécificités locales. Parce que Monaco est un « village », l’association a en effet dû s’adapter au désir d’anonymat, qui peut empêcher certaines femmes à franchir le pas. Deux entrées ont ainsi été mises en place par l’association. Et pendant qu’une personne est reçue dans le trois-pièces, il est possible de ne croiser absolument personne. Enfin, pour faciliter les échanges, des interprètes sont disponibles pour les victimes étrangères. « Ce qui rentre à l’Avip n’en sort pas sans l’autorisation de la personne. Les gens savent qu’ici, tout est anonyme », assure Valérie Campora-Lucas. Mais, malgré tous ces stratagèmes pour garantir l’anonymat des victimes, la directrice de l’association reconnaît que le manque de confidentialité sur un territoire restreint peut représenter un frein à la libération de la parole des victimes, qui renoncent parfois aussi à porter plainte en raison des moyens financiers de leur agresseur. « Pendant des années, ils leur font comprendre qu’ils ont de très bons avocats et qu’elle risque de perdre la garde de leurs enfants, explique la directrice, nous devons donc écouter leurs peurs et les rassurer. Mais à un moment donné, si on veut s’en sortir, il faut partir », insiste-t-elle. D’autant plus que cette association dispose de moyens pour éloigner les victimes de leur conjoint violent : « Nous avons une subvention de 15 000 euros du gouvernement qui nous permet de les loger rapidement, soit dans des hôtels, soit dans des appartements meublés. Nous travaillons aussi en parfaite synergie avec la Direction de l’action et de l’aide sociale (Daso), qui peut mettre à disposition un certain nombre d’appartements si besoin ».

Libération de la parole

D’une manière générale, la directrice de l’Avip se félicite de voir enfin les femmes parler même si toutes les violences n’aboutissent pas à des poursuites judiciaires. « Il y a beaucoup plus de femmes qui parlent, mais il n’y a pas forcément plus de plaintes, car il y a ce souci de la peur de la plainte et de la matérialité des preuves », constate avec regret Valérie Campora-Lucas. Avant d’ajouter : « Mais même s’il n’y a pas de dépôt de plainte, il faut au moins les séparer de l’auteur. Même si on les incite (à porter plainte), on ne peut pas les contraindre mais au moins on va à la séparation, au divorce. On fait en sorte que les violences s’arrêtent ». D’ailleurs, selon l’ancienne cheffe de cabinet du directeur de la sûreté publique, les chiffres fournis par l’Imsee ne reflètent pas tout à fait la réalité du terrain : « Comme en France, il y a une sous-estimation. Par rapport au nombre de personnes qui portent plainte, il faudrait multiplier par cinq ou six. C’est donc beaucoup plus important ». Qu’à cela ne tienne, la directrice de l’Avip espère que les langues continueront à se délier que ce soit à travers de hashtags ou d’autres moyens. « Il y a du positif aux mouvements #MeToo #Balancetonporc… ils aident certaines femmes à libérer la parole », affirme Valérie Campora-Lucas. Avec un bémol toutefois : « Ce qui me gêne un peu, c’est la médiatisation de certaines affaires. Il ne faut pas que ça parte dans tous les sens car aujourd’hui, les mouvements sont très extrémistes que ce soit dans un sens ou dans l’autre », confie-t-elle en faisant allusion aux affaires Richard Berry et Patrick Poivre d’Arvor (1).

Projets

Dans les projets à venir que l’Avip aimerait mener, il y a la sensibilisation des femmes étrangères victimes de violences, trop souvent esseulées : « Nous avons un gros travail à faire sur les personnes étrangères, notamment au travers d’interventions auprès des clubs étrangers qui existent à Monaco. En général, elles restent entre elles, entre communauté, quelle qu’elle soit et, finalement, elles ne connaissent par leurs droits ». Enfin, en 2021, la directrice sera aussi particulièrement attentive à l’effet de la crise financière car selon elle, « le manque d’argent peut vouloir dire des tensions supplémentaires dans les couples, et donc des violences. Il ne faut pas juste se baser sur la période de confinement, mais aller encore plus loin et voir l’évolution des violences sur l’année 2021 ».

1) L’acteur Richard Berry est accusé d’inceste et de viols par sa fille, Coline Berry-Rojtman. Les faits se seraient produits lorsqu’elle était mineure. Le journaliste Patrick Poivre d’Arvor fait, lui, l’objet d’une enquête pour viols après les accusations de l’écrivaine Florence Porcel.

Qui contacter en cas de violences ?

Les femmes victimes de violences à Monaco ont plusieurs possibilités de donner l’alerte. Pour les situations d’urgence, elles peuvent composer le 17 ou le (+377) 93 15 30 15. Pour les demandes d’aide ou de renseignements, elles peuvent appeler le 0 800 91 90 10 (gratuit et 7j/7j). Pour contacter l’AVIP, deux possibilités s’offrent à elles : par téléphone au (+377) 93 25 00 07 ou par mail (). Enfin, pendant le premier confinement, deux dispositifs supplémentaires avaient été mis en place, et sont toujours actifs. Une victime peut se rendre dans une pharmacie monégasque pour donner l’alerte. Et pour les personnes qui ne pourraient pas téléphoner, la sûreté publique a mis en place un e-mail d’alerte : .

Les violences faites aux femmes en chiffres (1)

  • 39 : 39 cas de violences commises envers les femmes ont été enregistrés par les services de police monégasques en 2020. 72 % des victimes résidaient en principauté.
  • 36 ans : C’est la moyenne d’âge des femmes victimes de violences à Monaco. L’âge moyen des auteurs est de 42 ans.
  • 64 % : Dans plus de 64 % des cas, il s’agit de violences physiques et pour 10 % de violences sexuelles.
  • 54 % : Dans 54 % des cas, les violences sont commises par le conjoint ou l’ex-conjoint de la victime.
  • 50 : C’est le nombre de procédures ouvertes pour des cas de violences envers les femmes l’année dernière. Vingt-trois cas font actuellement l’objet de poursuites judiciaires, dont six pour des faits commis en 2020, treize pour des faits commis en 2019, et quatre pour des faits commis avant 2019.
  • 1 : Comme le nombre de condamnation prononcée pour des faits de violences envers les femmes. Une ordonnance de protection a également été prise et huit affaires ont été classées sans suite.
  • 42 : C’est le nombre de femmes victimes de violences prises en charge par l’AVIP en 2020.
  • 36 % : Les violences physiques concernaient 36 % des cas de violences recensés à l’AVIP. 31 % étaient des violences psychologiques, 19 % du harcèlement, et 14 % des violences sexuelles.

1) Chiffres 2020 communiqués le 1er février 2021 par l’Institut monégasque de la statistique et des études économiques (Imsee).

Pour lire notre prochain article de notre dossier sur la lutte contre les violences faites aux femmes, cliquez ici.

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