vendredi 3 décembre 2021
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Olivier Wenden : « Lions, Bones and bullets dénonce une réalité mondiale inquiétante »

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Vice-président de la fondation prince Albert II, Olivier Wenden explique à Monaco  Hebdo pourquoi le documentaire Lions, bones and bullets (2021) s’inscrit parfaitement dans les valeurs portées par sa fondation. Entretien.

Quel rôle a joué la fondation prince Albert II dans ce projet ?

Nous avons eu un rôle de mécène sur ce projet. Ce film documentaire nous a été recommandé par le réalisateur britannique Richard Peirce, qui avait besoin d’une fin de financement pour boucler ce projet qui a initialement une vocation télé. Nous n’avons pas hésité longtemps parce qu’il adressait un sujet très symbolique et pourtant très problématique et crucial aujourd’hui : le commerce de lions. Il faisait aussi écho à l’une des nouvelles initiatives de la fondation, qui est la cohabitation homme-faune sauvage. Et le lion est le roi des animaux, faune sauvage par excellence.

Pourquoi avez-vous accepté de financer ce documentaire ?

Ce documentaire est assez dur, mais c’est aussi une manière pour nous de sensibiliser le public et les décideurs économiques comme politiques à la réalité de la faune sauvage qui fait l’objet d’un trafic démesuré, atroce, source de braconnage et de commerce illégal avec des dérives surprenantes dans le très mauvais sens du terme. Car dans ce film, on découvre que la loi en Afrique du Sud a été amendée pour ajouter treize espèces sauvages à la liste des espèces domestiques. Ce qui sous-entend que ces treize espèces sauvages font, à présent, l’objet d’un élevage intensif. Je me rappellerai toujours la scène d’ouverture du documentaire où le journaliste, en partie en caméra cachée puisqu’on s’attèle à un trafic illégal, découvre un bon kilomètre de fermes barbelées avec de grandes cages où survivent péniblement adultes comme enfants.

Comment sélectionnez-vous les projets que vous soutenez ?

Les critères sont à peu près les mêmes pour tous nos projets. Nous ouvrons chaque année, du 1er juin au 30 juin, un appel à projets sur le site Internet de la fondation. Une grille de critères est listée. Depuis deux ans, nous listons également des thèmes d’intérêts prioritaires pour la fondation pour gagner en cohérence et en impact. Toutes les ONG, tous les particuliers et entreprises peuvent déposer un projet. Bien sûr, nous écartons les projets commerciaux, les projets strictement humanitaires, éducatifs ou relevant des droits des femmes et des enfants… Non pas que ces sujets ne nous intéressent pas mais ce n’est pas dans notre mission, ni dans nos statuts. Nous devons nous concentrer sur l’environnement au sens large : lutte contre le changement climatique, préservation de la biodiversité et accès à l’eau. Une fois cet appel à projets terminé, les quelque 300 projets que nous recevons en moyenne sont filtrés par notre équipe scientifique, puis soumis à un comité d’experts internationaux, scientifiques et techniques, nommés par le souverain. Ce comité se réunit deux fois par an pour émettre des avis sur les différents projets soumis. Leurs recommandations sont ensuite transmises au conseil d’administration, qui entérine le choix ou le refus du financement d’un projet.

À quelle hauteur avez-vous soutenu ce projet ?

C’est un soutien de l’ordre de 25 000 euros donc c’est assez faible, au final, en termes financier. Néanmoins, nous avons souhaité nous engager et leur offrir une plateforme pour l’avant-première à Monaco lors du festival de télévision de Monte-Carlo, avec un accueil dithyrambique du public et des professionnels.

La princesse Charlène, originaire d’Afrique du Sud et grande défenseure de la faune sauvage, est-elle intervenue en faveur de ce documentaire ?

Le couple princier y est très sensible, puisque le souverain s’était déjà rendu une année avec la princesse aux Rhino Conservation Awards. Cette distinction récompense annuellement les défenseurs des rhinocéros. C’est l’association des rangers d’Afrique du Sud qui remet ce prix. Le souverain et la princesse apportent un soutien continu par des messages vidéo notamment, pour sensibiliser à cette cause et essayer d’enrayer la réalité du commerce de cornes. On constate aujourd’hui que certains éléphants naissent sans défenses, ce qui serait peut-être une des adaptations de l’espèce à cette dure réalité (1).

Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce projet ?

Ce qui nous a séduit, c’est la réalité d’une situation intolérable. Parmi nos missions, nous avons la sensibilisation du grand public. Dans le passé, nous avons pu subventionner des films de réalisateurs français, tels que Jacques Perrin et Luc Jacquet, avec une approche plus onirique, plus poétique, plus naturaliste des sujets. Et de temps en temps, nous l’avions fait notamment avec Ten Billion (2015), il est bon aussi de soutenir un documentaire un peu plus incisif, un peu moins grand public, qui décrit de manière assez crue la cruauté, la cupidité, et l’impact négatif sur la biodiversité et à long terme même, sur l’économie du pays puisque tous ces sujets sont abordés dans le documentaire.

Avez-vous eu un droit de regard sur ce documentaire ?

Non, ce n’est pas une commande de la fondation. Nous apportons un soutien à une œuvre. Nous avons totalement respecté le travail du réalisateur.

Est-ce le rôle d’une fondation comme la vôtre de participer à un projet dénonçant la législation d’un pays étranger et ne faut-il pas y voir une forme d’ingérence ?

Non, clairement pas. Nous n’aurions pas choisi ce film s’il était une atteinte à un pays ou une législation. Ce n’est pas ça. Ce film va beaucoup plus loin. Il dénonce un trafic illégal à l’échelle internationale, de manière très documentée, très factuelle. Il s’agit davantage d’un appel à la raison pour les consommateurs en premier lieu, et les touristes également puisque ces fermes d’élevage font aussi l’objet de visites. Le dernier film de Jacques Perrin, Mia et le lion blanc (2018), présenté à Monaco faisait d’ailleurs déjà écho à cette cruelle réalité de l’élevage intensif. Dans ce film, des étrangers venaient chasser des grands fauves. Avec Lions, Bones and bullets, on est sur le même thème mais de manière plus enquête que film documentaire. On refuse que la faune sauvage devienne un objet de commerce ou une simple commodité que l’on pourrait échanger sans respect. Ce n’est pas un film qui s’attaque à un pays, nous ne l’aurions pas fait. Néanmoins, Lions, Bones and bullets dénonce une réalité mondiale inquiétante.

© Photo Jagged Peak Films

« Nous n’aurions pas choisi ce film s’il était une atteinte à un pays ou une législation. Ce n’est pas ça. Ce film va beaucoup plus loin. Il dénonce un trafic illégal à l’échelle internationale, de manière très documentée, très factuelle. Il s’agit davantage d’un appel à la raison »

Quel est son objectif ?

Déjà, nous n’avons pas été la seule ONG. Une foultitude d’ONG a défendu ce film, qui devrait être diffusé sur la BBC. Il a vraiment une vocation de sensibilisation du très large public, d’une manière peut-être un peu plus crue que d’autres approches. Nous souhaitons aussi avoir une prise de conscience en tant que consommateurs tout d’abord, touristes dans un deuxième temps et décideurs enfin pour voir comment accompagner les transitions pour des éleveurs, des fermiers qui se lanceraient dans cette idée. C’est ce que nous essayons d’ailleurs de faire à notre petite échelle sur un sujet tout aussi polémique dans notre région mais bien moins dramatique, avec la cohabitation entre l’homme et la faune sauvage dans le Mercantour. Comment cohabiter avec les loups, avec les ours… Ce sont des sujets que nous connaissons mieux car c’est notre quotidien. Le but est donc d’établir le dialogue. Et nous l’avons fait avec un succès notoire avec notre initiative homme-fauve sauvage en établissant le dialogue entre les chasseurs, les agriculteurs, les décideurs politiques pour trouver des terrains d’entente et un modus operandi qui conviennent à tout le monde, dans le respect de chaque partie et de l’animal.

Que pensez-vous du résultat final de ce documentaire ?

Pour avoir échangé sur ce film, nous pensons qu’il est juste et équilibré. C’est la chose la plus importante sur ces sujets-là. Il faut trouver un équilibre, c’est-à-dire évoquer les vrais sujets, parler des solutions qui existent, parler d’autres approches qui se développent dans les différentes zones concernées, faire part aussi des solutions et des difficultés auxquelles les fermiers font face et qui les conduisent à évoluer dans ce sens… Je trouve que ce documentaire est assez équilibré sur le prisme économique, sur le prisme commercial, l’appât du gain à court terme et malheureusement, cette mise en retrait du moyen et du long terme et du respect de la nature au sens large, et de la faune sauvage au sens premier.

Le film documentaire est-il devenu un nouveau moyen de sensibiliser le grand public ?

La sensibilisation par l’image, par l’exposition, par les conférences s’inscrit, depuis toujours, pleinement dans le plan d’action de la fondation et de l’institut océanographique. L’institut a une vocation de médiation et aujourd’hui, plus que jamais, l’image est un des moyens de percer ce public et de l’atteindre. L’évolution que nous constatons, c’est que le film traditionnel sorti en salles ne s’essouffle pas mais, en parallèle, s’est développé tout ce qui est télé et plateforme, voire support mobile. Le format a fortement évolué en 15 ans. Nous sommes passés de 90 minutes à des formats de plus en plus courts aujourd’hui, avec des 52 ou des 26 minutes. Cette évolution suit les attentes du public, et notamment des plus jeunes.

Avez-vous eu des retours depuis la projection de Lions, Bones and bullets lors du dernier festival de télévision ?

Oui, notamment lors de l’avant-première. C’est de la surprise teintée un peu d’horreur. C’est-à-dire qu’on n’imagine pas nécessairement cette réalité. Il y a donc cette prise de conscience de plein fouet et comme le documentaire est équilibré, ça nous amène à réfléchir sur le pourquoi de cette situation et les solutions qui permettraient de l’enrayer. On le ramène beaucoup à des initiatives plus locales, notamment dans le Mercantour, avec la cohabitation avec les loups et la faune sauvage en général, la réhabilitation du parc, le sanctuaire Pelagos pour les mammifères marins. Nous avons d’ailleurs relancé durant l’été le whale watching [observation des baleines, en français – NDLR]. Vous pouvez aujourd’hui partir du Yacht Club de Monaco et faire 45 minutes de navigation pour aller découvrir le sanctuaire Pelagos et des mammifères magnifiques : les dauphins, les raies manta, les tortues… Nous pouvons aussi évoluer dans des activités gagnantes-gagnantes pour l’environnement et pour le développement économique.

D’autres documentaires autour de la protection des animaux sont-ils en projet ?

Non, pour l’instant nous n’avons pas encore été sollicités. Luc Jacquet a des projets avec la principauté de Monaco et la fondation prince Albert II mais pour le moment, rien n’est finalisé. Si ce n’est, Naïs au pays des loups qui sera diffusé sur France 3 [en décembre 2021 — NDLR] et projeté en avant-première à Monaco. Depuis deux ans, en partenariat avec le festival de télévision, nous avons aussi mis en place des projections, hors compétition, de films, de courts-métrages, de documentaires, de dessins animés sur le thème environnemental au sens très large avec à chaque fois une projection en présence de l’acteur, du réalisateur pour nourrir un échange avec le public. Cela se couple très bien avec le concours de photographies environnementales que nous avons lancé l’année dernière et qui a vraiment bien marché avec une reconnaissance même dans le National Geographic États-Unis. Nous avions reçu 6 000 photos donc nous allons renouveler l’expérience.

1) Selon une étude scientifique parue le 22 octobre 2021 dans la revue Science, le braconnage aurait un effet direct sur l’ADN des éléphants. Lire l’étude « Ivory poaching and the rapid evolution of tusklessness in African elephants » sur le site Internet : https://www.science.org/doi/10.1126/science.abe7389.

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Monaco Hebdo