lundi 20 septembre 2021
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Marché de l’emploi : une reprise timide

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Secteur tertiaire en perte de vitesse, gel des embauches dans le privé, vague de licenciement dans l’industrie… La crise a touché de plein fouet le marché de l’emploi. En 2009, la barre des 1 000 demandeurs d’emploi à Monaco a été dépassée. Mais une reprise s’amorce dans certains secteurs. BTP, hôtellerie, tertiaire ou entreprises privées… Tour d’horizon des recruteurs en 2010.

L’époque du plein emploi à Monaco est bel et bien révolue. Loin des années fastes 2004-2005 citées en exemple par la direction du travail. Crise oblige, Monaco a connu son lot de turbulences sociales et de vagues de licenciements en 2009. Une véritable hémorragie dans les industries avec environ 1 000 emplois supprimés, intérim inclus, selon l’union des syndicats de Monaco (USM). Fragilisées par les délocalisations, les industries manufacturières de Fontvieille ont été les plus touchées. A l’image d’Innoge, une entreprise de plasturgie installée rue du Gabian, dont la production à Monaco devrait progressivement s’arrêter pour une délocalisation en Angleterre, en Allemagne et en Inde. Mais au-delà de l’industrie et de ses déboires bien connus, tous les secteurs, ou presque, semblent avoir été frappés. Plus ou moins durement. « En 2009 on a enregistré une baisse des offres d’emploi déposées d’environ 20 %. Il y a eu aussi 30 % de demandeurs d’emploi supplémentaires. On a dépassé la barre des 1 000 demandeurs d’emploi en 2009 », précise Sophie Vincent, chef du service de l’emploi, qui confirme également une perte sèche d’emplois dans l’industrie. « En revanche dans le secteur des bureaux, activités administratives, banque ou finance, ce n’était pas nécessairement des licenciements. Mais plutôt des CDD non renouvelés. » Un bilan qui dénote singulièrement avec les propos optimistes de l’ancien ministre d’Etat, Jean-Paul Proust, qui annonçait en janvier dernier lors de ses vœux à la presse « qu’il n’y avait pas eu de destruction d’emploi à Monaco. » Des propos qui avaient suscité la surprise de la fédération patronale monégasque (FPM). Et forcément, la révolte des syndicats. « En 2009, l’intérim a été le premier secteur touché au moment de la crise », constate de son côté Thierry Chausse, responsable de l’agence Expectra. Autre signe : le nombre total de salariés dans le privé qui a baissé pour la première fois depuis 10 ans. Passant de 44 736 au 31 décembre 2008 à 44 265 au 31 décembre 2009.
Mais après la morosité financière de 2009, l’emploi à Monaco semble se relever doucement. Un constat quasi unanime. Aussi bien dans les cabinets de recrutement et agences d’intérim monégasques qu’au service de l’emploi.

930 demandeurs d’emploi au 31 mars

Pas d’optimisme béat pour autant. Au service de l’emploi, on parle de « frémissement » ou de « reprise timide. » Surtout depuis le mois de mars. Car selon les derniers chiffres, au 31 mars on comptait encore 930 demandeurs d’emploi dont ­ 10 % de monégasques, 50 % de résidents, et 40 % issus des communes limitrophes (1). Mais une dynamique semble vraiment en marche. « Il y a un redémarrage au niveau des offres d’emploi dans le commerce, l’hôtellerie et la restauration ainsi que dans le secteur tertiaire avec notamment un léger mieux dans les banques », indique Sophie Vincent. Un regain d’activité encore trop récent pour être chiffré précisément.

Création de 339 entreprises en 2009

Pour identifier les secteurs d’avenir et porteurs d’emploi à Monaco, il faut notamment se pencher sur les 339 entreprises créées en 2009 à Monaco (contre 389 en 2008). Le gouvernement en dévoile le détail. La répartition est la suivante : 136 entreprises en nom personnel, 198 sociétés dont 167 SARL, 29 SAM et 2 sociétés en commandite simple (SCS). Mais aussi 3 succursales de sociétés étrangères et 2 bureaux administratifs. Selon le département des finances et de l’économie, les principaux secteurs d’activité concernés sont le BTP, les services aux entreprises, le commerce de détail et de gros et le shipping. Un chiffre qui a fait débat au sein de la FPM, notamment pour son président Philippe Ortelli qui annonçait à Monaco Hebdo que « le ministre d’Etat a dû transformer des sociétés de personnes SCS, SNC, travailleurs indépendants en SARL, comme des créations de sociétés ». Alors que Jean-Franck Bussotti, membre du groupe de réflexion Monaco 2029, et président de l’union monégasque des industries et métiers de la métallurgie (Unimet), ajoute : « Ce qui compte, c’est le différentiel créations/radiations. Il serait malheureusement de – 48 en 2009 selon l’expansion économique. Ce 1er trimestre montre une nouvelle baisse des revenus de l’Etat sur la TVA et l’impôt sur les sociétés par rapport à 2009, qui était déjà une mauvaise année. »

Tertiaire : nouveau souffle

A noter que le secteur tertiaire montre aussi quelques signes de reprise. « Après la crise de 2009, les entreprises sont en restructuration. Depuis janvier 2010, on a donc constaté une demande importante de nos clients en CDI pour les cadres et les cadres supérieurs notamment dans le secteur informatique », explique Nathalie Campillo, responsable de l’agence Manpower tertiaire. Un constat partagé par le responsable de l’agence Expectra, Thierry Chausse. « Dans le secteur tertiaire, il y a de plus en plus de demandes pour des postes spécifiques tournés par exemple vers l’ingénierie ou l¹informatique. Il y a également des secteurs florissants comme la télécommunication, la biotechnologie, l’environnement, le shipping ou encore la finance. Il y a aussi un vrai changement de mentalité dans le recrutement. Les employeurs nous demandent de plus en plus des postes très spécialisés. On fait davantage appel à nous comme cabinet de recrutement plutôt qu’agence d’intérim ». Alors que dans les banques les besoins et les compétences demandés semblent aussi de plus en plus ciblés

Banque : des besoins ciblés

« Dans le secteur bancaire, les embauches sont plutôt orientées vers des postes de commerciaux, en charge de développer le fonds de commerce de manière à augmenter les ressources des banques. Il peut y avoir aussi des besoins sur des métiers plus pointus et très spécifiques. Comme par exemple, le “compliance officer” qui est la personne en charge du contrôle de la conformité et de la lutte contre le blanchiment des capitaux. Ou bien encore des responsables du contrôle de gestion », explique Denis Iozia, directeur des ressources humaines de la compagnie monégasque de banque (CMB). Avant d’ajouter. « Pour les activités de support, comme le back office par exemple, les effectifs des banques sont généralement suffisants. Il n’y a pas donc pas de nécessité à embaucher dans ce domaine. D’autant qu’il y a une automatisation du traitement des opérations grâce à l’informatique. Des volumes plus importants peuvent être absorbés sans pour autant embaucher du personnel supplémentaire pour les traiter. » Mais, sans surprise, le secteur qui connait un véritable boom de l’emploi, c’est le bâtiment.

BTP : le plein emploi

Chefs de chantier, conducteurs de travaux, ingénieurs ou maçons : autant de postes qui sont aujourd’hui à pourvoir en Principauté, grâce à la politique de grands travaux engagée par Monaco. Jusqu’en 2020, plus d’une dizaine de chantiers publics sont programmés. Pêle-mêle : le nouveau centre hospitalier Princesse Grace (CHPG), le Yacht-club, le centre de gérontologie clinique ou encore le musée national villa Paloma. Aux chantiers publics et autres privés s’ajoutent les travaux initiés par la direction de l’amé- nagement urbain (DAU). « Il y a une grosse demande d’une main d’œuvre de second œuvre. Peinture, plomberie et rénovation », souligne le responsable d’une agence d’intérim située à Fontvieille. Autant de bâtiments qui, une fois créés, abriteront notamment des entreprises de services et dynamiseront un temps le secteur tertiaire. Mais cette forte demande de main d’œuvre dans le BTP ne sera pas éternelle. L’exiguïté du territoire monégasque limitant inexorablement les surfaces constructibles. En revanche, à Monaco Télécom qui compte 287 salariés dont 14 de nationalité monégasque, la tendance est, pour le moment, au gel des embauches. « Toute ouverture de poste est d’abord privilégiée en interne. Ce n’est qu’après qu’on fait appel au service de l’emploi. Mais on n’a pas de besoins actuellement », explique Marc Maury directeur des ressources humaines.

75 % de salariés français dans le privé

Avec ses 4 200 entreprises présentes sur le territoire, selon les chiffres du gouvernement, Monaco reste bien sûr un très gros bassin d’emploi et un véritable poumon économique pour les communes limitrophes. D’ailleurs la région française voisine est le premier pourvoyeur de salariés pour Monaco. Au 31 décembre 2009, 44 265 salariés ont été comptabilisés dans le privé. 75 % viennent de France dont 25 % des communes limitrophes et le reste des autres communes des Alpes-Maritimes (Nice Cannes ou Antibes par exemple). Et avec un taux de chômage très réduit, (environ 90 Monégasques étaient demandeurs d’emploi au 31 décembre) et une priorité à l’embauche imposée par la loi, la situation semble assez idéale pour les monégasques. Pourtant le non-respect de la « préférence nationale », et la discrimination à l’embauche dans le secteur privé a longtemps donné lieu à de nombreux débats musclés au Conseil national.

Pédagogie dans les entreprises

Au 1er janvier 2009, 984 salariés Monégasques étaient employés dans le secteur privé sur un total de 44 736 salariés. 1 200 dans le secteur public. Il y a peu d’évolution d’année en année. « Mais une grande partie des monégasques créent eux-mêmes leur entreprise ou sont dans les professions libérales », note de son côté Sophie Vincent. La règle de la priorité de l’emploi est pourtant ancienne. C’est la loi 629 qui réglemente les conditions d’embauchage et de licenciement en Principauté. Un texte qui date du 17 juillet 1957 fixant l’ordre de priorité d’embauche, à compétences égales, et de licenciement pour cinq catégories : les personnes de nationalité monégasque, les étrangers mariés à une monégasque et non séparés légalement, les étrangers nés d’un auteur direct monégasque, les personnes domiciliées à Monaco et y ayant déjà occupé un emploi et enfin les étrangers domiciliés dans les communes limitrophes. « On fait beaucoup de pédagogie avec les entreprises et les nouveaux employeurs. Et on dément cette idée de la protection du monégasque au-delà du licenciement. Le respect de la priorité d’emploi est l’une des missions principales du service de l’emploi. Il s’agit d’un contrôle effectué quotidiennement, et lorsque l’on constate qu’elle n’est pas respectée, on peut être amené à refuser l’embauche d’un candidat non prioritaire, ce qui arrive assez régulièrement », explique Sophie Vincent. Mais Monaco abrite aussi un grand nombre d’entreprises étrangères pour lesquelles recruter en fonction de la nationalité ne fait pas nécessairement parti de la culture inhérente à l’entreprise.

(1) Dans ces chiffres ne sont comptabilisés que les demandeurs d’emploi inscrits au service de l’emploi à savoir les monégasques, leur conjoint ou leurs enfants, les personnes domiciliées à Monaco, et celles habitant l’une des quatre communes limitrophes : La Turbie Roquebrune-Cap-Martin, Cap d’ail et Beausoleil qui ont donc déjà eu un leur permis de travail monégasque.

Un délai d’insertion de 90 jours pour les jeunes

C’est l’un des défis majeurs annoncés par Stéphane Valeri lors de son entrée au gouvernement. Mieux intégrer les diplômés, monégasques ou résidents, au marché de l’emploi. Au-delà des conventions d’embauche déjà engagées avec la compagnie monégasque de banque (CMB) et Monaco Télécom, le conseiller de gouvernement aux affaires sociales a annoncé sa volonté de multiplier les ponts avec les entreprises privées. Notamment avec la société des bains de mer (SBM) ou encore avec Single Buoy Moorings. Une commission sur l’insertion professionnelle des jeunes diplômés est d’ailleurs désormais opérationnelle. Au service de l’emploi, c’est la cellule emploi jeune créée en 1999 qui est en charge de ces questions. Jeunes monégasques, enfants du pays et enfants des communes limitrophes issus du système scolaire monégasque âgés de 16 à 26 ans peuvent s’y inscrire. Une cellule chargée de trois missions : la recherche d’un stage pendant les études, la recherche d’une entreprise pour faire un contrat d’apprentissage et l’aide à l’obtention du premier emploi. Selon le service de l’emploi, sur l’année 2008, le délai moyen d’insertion dans le milieu professionnel pour les jeunes inscrits, tout type de profil, est de 90 jours.

Pénurie d’espace et tarifs prohibitifs

Manque de surfaces, cherté des locaux, lenteurs administratives… Les difficultés pour entreprendre à Monaco sont bien connues. Ce qui peut décourager de nombreux entrepreneurs.

Parmi les 136 entreprises en nom personnel créées en 2009, figure celle de Thierry Passeron. Un jeune entrepreneur monégasque de 37 ans. Avec sa société baptisée Monte-Carlo Computing, il a décroché l’été dernier le prix de la jeune chambre économique (JCE) lors du 14ème concours d’entreprise. Cet ancien salarié de Texas Instrument à Villeneuve Loubet a empoché une enveloppe de 21 000 euros grâce à cette compétition. Et ses outils de travail sont minimalistes. Pas de locaux ayant pignon sur rue. Ni salariés à sa charge. Thierry Passeron travaille seul, chez lui. « Je fais tous mes développements depuis mon portable. Je ne peux pas recevoir de clients, ni créer une infrastructure », explique-t-il. Et le choix du statut de son entreprise s’est vite imposé. « Pour créer une société anonyme monégasque (Sam), il fallait un très gros capital. Même constat pour une SARL où il fallait un capital de départ de 15 000 euros. C’est aussi beaucoup plus long au niveau des démarches administratives. La société en nom personnel m’a donc permis de démarrer plus rapidement et à moindre frais. »

“Pas encore de salaire”

Ce qui est donc l’une des solutions les plus rapides et les moins chères pour ceux qui se lancent dans cette aventure. Pour le moment, Thierry Passeron met en place son réseau et cherche à grossir sa clientèle. « Je ne me verse pas encore de salaire. Mais je fais en sorte d’avoir des dépenses minimum. Mes investissements se limitent à louer un serveur sur Internet, ce qui ne me coûte presque rien, un ordinateur que j’ai acheté grâce à l’enveloppe du concours, et des frais de représentations pour aller voir les clients. Pour l’instant, j’ai 200 euros par mois de frais fixes. On a également des aides à l’installation de l’Etat qui prend en charge les cotisations Carti Camti ». Un vrai challenge pour ce jeune entrepreneur à domicile qui a choisi un domaine très concurrentiel. Monte-Carlo Computing est en effet spécialisé dans le développement de logiciels sur mesure pour les entreprises, l’intégration de solution open sources pour les serveurs et enfin la gestion et la maintenance de parc informatique. Et au lancement de son projet, Thierry Passeron s’est vite confronté aux réalités monégasques. « Dans les domaines, il n’y a pas pléthore de locaux. Et les tarifs les moins chers que j’ai pu voir sur le marché étaient de l’ordre de 1 400 euros par mois, avec le versement de trois de mois de caution, plus trois mois de loyer d’avance. Il fallait donc presque une enveloppe de 10 000 euros. » Des obstacles dont le gouvernement a d’ailleurs conscience. « Les principales difficultés identifiées pour entreprendre à Monaco sont liées à l’exiguïté du territoire, la rareté et la cherté des locaux, explique Sophie Thevenoux, conseiller de gouvernement à l’économie et aux finances. Face à cette situation et pour préserver la compétitivité des entreprises industrielles, le gouvernement a instauré une “prime industrielle” destinée à alléger le poids des charges locatives des entreprises industrielles de la place. »

Outils financiers

De plus, le gouvernement a mis en place quelques outils financiers pour encourager l’entreprenariat. Sophie Thevenoux rappelle les principales aides : « Un dispositif d’aide au financement a été mis en place pour accompagner les entreprises dans leur développement : aides à l’exportation (assurance foire et assurance prospection), financements de l’innovation (fonds monégasque à l’innovation et fonds monégasque Euréka), bonifications de prêts bancaires professionnels dans le cadre d’investissements, pré-diagnostic “propriété intellectuelle” des entreprises financées par l’Etat. Enfin, la société d’aide à la création et au développement des entreprises (SACDE), vise à aider très concrètement l’implantation et le développement de sociétés innovantes, à forte valeur ajoutée, ainsi que leur financement, notamment au travers d’interventions en capital ». A ne pas oublier non plus, le coup de pouce du gouvernement lors du concours d’entreprise organisé par la JCE qui connaîtra cette année sa 15ème édition. Mais ces aides restent pourtant insuffisantes, aux yeux de la FPM (voir interview Jean-Franck Bussotti).

“Le maintien de l’industrie traditionnelle”

Reste à savoir aussi quels types d’entreprises, Monaco souhaite développer sur son territoire à l’avenir. En tout cas, le discours du gouvernement se veut rassurant pour l’industrie traditionnelle, pourtant très menacée. « Le gouvernement a su préserver une grande diversité de secteurs d’activités économiques qu’il est souhaitable de maintenir et qui constitue la force de Monaco. Parmi ceux-ci, une industrie manufacturière traditionnelle s’est développée par le passé, dominée par les activités liées à la transformation des matières plastiques, à la pharmacie et à la cosmétique, au secteur de la mécanique et de l’électronique », explique Sophie Thevenoux. Avant d’énumérer les secteurs d’avenir ciblés par le gouvernement. « A côté de cette industrie traditionnelle, le gouvernement porte une attention particulière aux industries légères non polluantes, peu consommatrices de surfaces et qui génèrent de la valeur ajoutée avec par exemple des secteurs comme le luxe, l’horlogerie ou la haute technologie, spectromètre. Il entend surtout favoriser les entreprises qui appartiennent à des familles qui viennent s’installer en Principauté avec leurs affaires. La Principauté a toujours été ouverte à l’international et les entreprises de la place doivent naturellement faire preuve de compétitivité. »

“L’attractivité économique du pays diminue”

Jean-Franck Bussotti, membre du conseil fédéral de la fédération patronale monégasque (FPM), président  de l’union monégasque des industries et métiers de la métallurgie (Unimet) et membre du groupe de réflexion Monaco 2029, analyse l’avenir des entreprises monégasques, leur compétitivité et les obstacles liés à l’entreprenariat à Monaco.

Monaco Hebdo : Quelle est votre vision de la situation de l’économie monégasque et des industries ?
Jean-Franck Bussotti : L’Europe déploie des efforts colossaux pour réindustrialiser et aider ses entreprises. Les nôtres restent très pénalisées par les coûts élevés des loyers et bas salaires. Le Smic est calculé sur la base d’une formule aberrante dite de « parité théorique », méconnaissant les différences énormes avec la France, et aboutissant à une très forte disparité effective. Notre Smic net mensuel est 31,44 % plus élevé qu’en France, 60 à 80 % avec les allocations familiales pour 2 enfants. Et nos retraites sont 35 à 80 % plus élevées. D’où, selon l’expression de la direction du travail, l’effet de « bassin d’attraction économique »… pour les salariés ! Côté entreprise, chaque salarié au Smic coûte 31,7 % de plus, 34 % avec les jours fériés, pour seulement 11,43 % de temps de travail en plus. Et ceci sans exonérations de charges, flexibilité, ni la myriade de mesures d’aides existant en France. Ce déséquilibre énorme nous place en concurrence déloyale forcée, et incite les entrepreneurs à éliminer ce type d’emploi en délocalisant, ou à supprimer les activités pénalisées. Et cette comparaison est faite par rapport à la France, 2ème d’Europe pour le Smic ! Nous sommes donc certainement -et de loin- leaders mondiaux en la matière. Or, la concurrence mondiale est féroce.
M.H. : Les entreprises implantées à Monaco sont donc de moins en moins compétitives ?
J.-F.B. : La présence à Monaco de certaines filiales de groupes internationaux ne tient plus qu’à un fil, et avec elles des milliers d’emplois essentiels à notre système. La menace est grave. En proportion, 100 emplois perdus ici correspondent à 50 000 en France. La perte de compétitivité entraîne mécaniquement une dégradation du chiffre d’affaires et des marges, donc de TVA et d’impôt sur les sociétés (IS) pour l’Etat… qui simultanément voit le coût de ses constructions augmenter, comme celui de ses prestataires. L’attractivité du pays diminue, comme les créations d’entreprises. Les délocalisations s’accélèrent. Les sommes versées aux pays voisins via nos pendulaires augmentent : plus d’un milliard par an non réinjecté dans notre économie. En proportion, c’est comme si la France se privait de 20 fois son budget défense ! Les effets se multiplient entre eux, et toute nouvelle dégradation pourrait entraîner un effet de spirale incontrôlable.

M.H. : Estimez-vous que le gouvernement soutienne suffisamment l’entreprenariat à Monaco ?
J.-F.B. : Ce n’est pas le sentiment des présidents de branches siégeant avec moi au conseil fédéral de la fédération patronale. Les entreprises sont pourtant les forces vives de la nation. Le budget de l’Etat provient à 50 % de la TVA et 10 % de l’IS. Et chaque entreprise en fait vivre beaucoup d’autres dans son sillage : intérim, restauration, hôtellerie, nettoyage, travaux, bureautique, comptabilité, loyers…

M.H. : Quel est l’impact du manque d’espace pour créer des surfaces commerciales ?
J.-F.B. : Nous regrettons qu’avec la pénurie de m² existant depuis des décennies, plus de locaux professionnels n’aient pas été construits. Combien de créateurs ont-ils renoncé à leur projet ? Combien de milliers d’emplois n’ont pas été créés ? La rareté entretenant la flambée des prix, l’Etat peut jouer un rôle régulateur en construisant pour héberger des entreprises, et créer de l’activité économique. L’opération immobilière reste rentable même avec des loyers raisonnables, et l’Etat bénéficie de toutes les autres retombées. Jadis, dans l’euphorie économique, les refus d’autorisation ou renonciations étaient considérées comme pénalisant le seul créateur. En réalité, c’est tout le pays qui subit la perte annuelle cumulative des revenus de toutes les activités avortées pendant des décennies. Sans doute des centaines de millions de TVA et d’IS.

M.H. : Que pensez-vous des aides du gouvernement ?
J.-F.B. : Des efforts conséquents sont déployés depuis des années par François-Xavier Le Clerc qui est chargé de la gestion des dispositifs financiers d’aide aux entreprises au sein de la direction de l’expansion économique, notamment pour introduire certaines aides existant ailleurs, comme l’aide à l’innovation (Oseo), la Coface ou l’accès à Eureka. Nous sommes loin des réseaux internationaux d’aide à l’exportation de nos voisins, mais l’effort mérite d’être souligné et soutenu par des moyens bien plus importants. Des réunions “industries” ont été tenues fin 2009. Nous espérons qu’elles aboutiront bientôt, notamment en matière d’aide au loyer pour les industries et entreprises exportatrices. Cette aide doit devenir budgétisable, transparente, indifférenciée selon la localisation ou le propriétaire (privé ou public), et assortie d’obligation de remboursement de plusieurs années en cas de délocalisation. Au sein de Monaco 2029, nous avons unanimement conclu à l’importance d’attirer de nouveaux résidents de qualité. Des vrais, s’installant avec leurs familles, achetant logement et locaux professionnels (avec les droits de mutation correspondants pour l’Etat), y installant entreprise ou headquarters, et créant des emplois. Mais si le projet d’entreprise n’est pas rentable, tout le reste tombe. Les aides au loyer doivent donc aussi être bien adaptées à ce type de propriétaire-exploitant dont Monaco a besoin pour assurer son avenir.

M.H. : Est-ce vraiment difficile de créer son entreprise à Monaco ?
J.-F.B. : Au-delà de la pénurie et du coût des surfaces, les créateurs regrettent l’inertie administrative, et les délais d’obtention d’autorisations. Une dirigeante d’entreprise désireuse d’adjoindre du e-commerce à son activité m’expliquait récemment devoir attendre plusieurs mois une simple autorisation d’extension de son objet social. Peut-être certains moyens manquent-ils pour avoir la réactivité d’un pays moderne, désireux de se développer et d’offrir aux entrepreneurs une qualité de service à la hauteur de ses ambitions ? Mais le créateur d’entreprise voudra d’abord optimiser sa rentabilité. Pour l’inciter à créer à Monaco, comment lutter contre des pays de l’Union Européenne ayant un Smic 13 fois plus faible (et 7 n’en ont pas), avec une moyenne de 41, 5h par semaine ? Bloqués par une TVA fixée par des conventions internationales, comment lutter contre des pays de l’UE à TVA dérisoire, créant une concurrence déloyale pour la vente par correspondance et le e-commerce ? Contre les subventions européennes, nationales ou régionales pour des installations dans certaines zones ? Sans parler hors Europe, des productions en zone dollar -dont la faiblesse perdure, réduisant les coûts- ou de l’exonération fiscale des non-résidents existant même dans plusieurs états aux USA.

M.H. : Quelles sont les entreprises qui assureront la prospérité économique de demain ?
J.-F.B. : Le monde est en pleine mutation. Nul ne sait quels secteurs seront florissants d’ici une ou deux décennies. Il faut avant tout préserver la diversité des emplois et activités. Au cas par cas, examiner l’apport en TVA et IS est utile pour jauger l’intérêt d’une activité pour le pays. Il faut privilégier l’accueil d’activités prestigieuses, liées par exemple à la technologie, la recherche, la science, ou au développement durable, même lorsque l’apport financier est moins évident. Savoir quoi privilégier relève d’un subtil mélange d’intérêts supérieurs de la nation. Mais aucun type d’activité ne doit être a priori exclu s’il est non polluant et éthique. Il est vital et urgent de soutenir la compétitivité de nos entreprises, et de conserver notre population cosmopolite de résidents et d’entrepreneurs qui, de l’avis unanime du groupe Monaco 2029, constituent le plus précieux atout de notre pays face aux défis du futur.

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Monaco Hebdo