vendredi 3 décembre 2021
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Lions, bones and bullets : Un documentaire choc sur le commerce des os de lions

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En Afrique du Sud, le commerce des os de lions est à l’origine de nombreuses dérives, ce qui a poussé le réalisateur Anton Leach à se pencher plus sérieusement sur le sujet. Le résultat, c’est un documentaire poignant et inquiétant à la fois, qui a été projeté en avant-première lors du dernier festival de télévision de Monte-Carlo. Avec la coproductrice Jasmine Duthie, il explique à Monaco Hebdo les ambitions de cette enquête.

Lions, bones and bullets (en français : “Les lions, les os et les balles”). Trois mots pour décrire une cruelle réalité. Projeté en avant-première lors du dernier festival de télévision de Monte-Carlo en juin dernier, le film documentaire signé Richard Peirce avait fait sensation en mettant en lumière le commerce des os de lions en Afrique du Sud. Ce trafic, principalement à destination de l’Asie où les os sont utilisés en médecine traditionnelle, génèrerait un chiffre d’affaires annuel estimé à 100 millions de dollars. Ce marché est donc lucratif mais aussi dangereux puisqu’il est associé à de nombreuses dérives, au premier rang desquelles l’élevage en captivité. Dans la lignée du film Mia et le lion blanc, qui dénonce le business de la chasse aux fauves, le documentaire de Richard Peirce fait état d’un trafic moins connu mais tout aussi cruel, qui menace aujourd’hui l’espèce du roi de la savane.

De la chasse aux « trophées » au commerce des os

Présents en principauté à l’occasion du festival de télévision, la coproductrice de Lions, bones and bullets, Jasmine Duthie et le réalisateur Anton Leach sont revenus pour Monaco Hebdo sur l’origine du projet. « L’auteur, c’est Richard Peirce. Il est le personnage principal et l’enquêteur. Il a écrit un livre qui s’intitule Cuddle me, kill me (1). Nous avons lu le livre, et nous étions un peu partagés à l’idée de faire un documentaire basé sur un livre. Mais nous nous sommes vite rendu compte de sa nécessité, car il y a eu du changement avec les lions », raconte Anton Leach. « En Afrique du Sud, à l’origine, les lions étaient élevés en captivité afin d’être abattus par des touristes dans le cadre de chasse aux trophées. Lorsque ces chasses ont été médiatisées, cela a provoqué un scandale mondial, et les États-Unis ont alors décidé d’interdire l’importation de trophées de lions », précise Jasmine Duthie. Résultat, « ce grand marché » comme le qualifie la coproductrice a progressivement connu une désaffection et laissé place à un autre trafic, tout aussi cruel : « Des milliers de lions sont restés en captivité en Afrique du Sud. Leurs éleveurs, qui souhaitaient continuer à en tirer de l’argent, ont alors commencé à trouver un nouveau marché en exportant leurs os vers le Vietnam et le Laos pour les médecines traditionnelles chinoises [en Asie, les os de lions sont prisés pour leurs vertus supposées contre les rhumatismes ou l’impuissance notamment – NDLR]. Ce qui est étrange, car les lions n’ont jamais existé à l’état sauvage en Chine ! ». Cet intérêt du marché asiatique pour le roi des animaux n’a pourtant rien d’anodin puisque le commerce des os de tigres, traditionnellement utilisés dans la pharmacopée chinoise, y est interdit depuis maintenant plusieurs années. « Il y avait donc un vide à pourvoir. Comme il n’y avait plus la possibilité d’élever des tigres, ils se sont orientés vers les lions et l’Afrique du Sud, où il est légal d’exporter des lions », déplore Anton Leach.

14 000 lions détenus en captivité

Face à cet engouement grandissant pour les os de lions, le réalisateur britannique a donc décidé de s’intéresser de plus près à ce nouveau marché et a rapidement découvert, avec stupéfaction, qu’élever des lions pour leurs os était une pratique tout à fait légale en Afrique du Sud. Au pays de la princesse Charlène, les lions au même titre que d’autres espèces sauvages comme les léopards, les buffles ou les rhinocéros peuvent en effet être élevés dans des fermes où ils vivent dans des conditions bien souvent déplorables comme ont pu s’en rendre compte les équipes du documentaire. « Pour moi, en filmant cela, l’une des choses choquantes est d’assister aux productions de masse de ces animaux. Dans certaines fermes, comme elles ne s’intéressent qu’à la récupération des os, les animaux ne sont pas bien nourris. Ce sont des conditions vraiment cruelles. Et le pire, c’est que les éleveurs restent convaincus que ces animaux sont heureux et s’amusent », confie, non sans émotion, le réalisateur Anton Leach. « À une époque où la tendance est à la protection des animaux en voie de disparition, comment l’Afrique du Sud a-t-elle pu légaliser l’élevage et l’exportation d’un nouveau produit, et lui donner une réglementation, un système de quotas pour se développer sur le marché ? C’est tout le commerce des espèces sauvages qui est en jeu », s’interroge pour sa part Jasmine Duthie. Selon les chiffres officiels du gouvernement sud-africain, 14 000 lions seraient ainsi détenus en captivité dans plus de 300 fermes. Une estimation bien en deçà de la réalité selon Anton Leach, qui s’est rendu dans trois provinces d’Afrique du Sud, où l’élevage de lions existe (Free State, Limpopo, Nord-Ouest) : « En moyenne, une lionne peut avoir deux à quatre lionceaux dans une portée et cela trois fois par an. Lorsque vous retirez les jeunes lionceaux à leur mère, elles peuvent, à nouveau, avoir des lionceaux trois mois plus tard. En faisant un rapide calcul, il est possible pour une femelle d’avoir en moyenne six lionceaux par an. Il est donc difficile de tenir le compte ». Le recensement est d’autant plus compliqué qu’un certain nombre d’animaux en captivité meurent de maladies, telles que la tuberculose, en raison de leurs conditions d’élevage. Des maladies potentiellement transmissibles à l’homme, comme le rappelle la coproductrice : « L’Organisation mondiale de la santé (OMS) affirme que la tuberculose est la maladie la plus infectieuse et la plus tueuse d’êtres humains en Afrique du Sud. Les lions ont plein de tuberculoses. Et cette maladie peut être transmise par les animaux à l’homme. Avec les os de lions, les êtres humains peuvent donc attraper la tuberculose. Sans réglementation, ce marché est très dangereux », insiste-t-elle.

Cake au lion

Mais ce n’est pas tout, en plus du risque sanitaire, les règles élémentaires de sécurité ne seraient pas toujours bien respectées dans ces fermes. « L’autre grand problème, c’est l’exploitation des travailleurs pauvres en Afrique du Sud. Ils ont besoin d’un travail et sont prêts à faire n’importe quel job, explique Jasmine Duthie. Il y a quelque temps, un ouvrier d’une ferme de tigres en Afrique du Sud a été tué par un tigre, car il faut savoir que les normes de sécurité sont médiocres, pour ne pas dire inexistantes ». Et ce genre d’accident ne serait pas si rare à en croire le réalisateur, Anton Leach : « Beaucoup de blessures sont dues au travail. Les travailleurs sont exposés à des dangers énormes parce que beaucoup sont désespérés ». Au cours de leurs trois années d’enquête, les investigateurs ont également découvert la fraude à la consommation en Asie, où les os de lions sont vendus au marché noir comme étant des os tigres  (2). « En Chine et au Vietnam, les consommateurs pensent, en réalité, acheter des produits dérivés issus du tigre, malgré le fait que le commerce autour de cet animal soit illégal dans ces pays », s’indigne Anton Leach surpris par la facilité à se procurer de tels produits. « Je tiens à souligner à quel point il est facile pour un homme blanc, parlant anglais, d’acheter un produit illégal dérivé du tigre, qui est en réalité probablement du lion. Nous avons aussi roulé pendant trois heures dans la jungle pour rencontrer un producteur de gâteau du tigre, un produit dérivé qui se consomme de la même manière qu’un gâteau. Il nous a avoué qu’il mettait de l’opium dans ce gâteau, d’où clairement l’effet ressenti chez les consommateurs qui pensent que le produit a des vertus ! ». L’exploitation financière du lion durant toute sa vie, de sa naissance jusqu’après sa mort, est bouleversante pour les auteurs, qui espèrent faire évoluer les mentalités grâce à ce documentaire : « Dès le moment où le lion est lionceau, les touristes étrangers participent à l’exploitation de ces animaux en captivité en payant pour avoir l’opportunité de prendre une photo ou de les caresser. Une fois plus grand, l’éleveur va trouver d’autres moyens pour exploiter l’animal en organisant sa chasse. Enfin, il se retrouve avec le squelette du lion et donc, encore une fois, une opportunité supplémentaire de faire de l’argent en revendant les os en Extrême-Orient ».

Le réalisateur de Lions, bones and bullets (2021) Anton Leach, et la coproductrice, Jasmine Duthie. © Photo Lions, Bones & Bullets | Yavor Gechev

Faire bouger les lignes

Jasmine Duthie et Anton Leach attendent aussi des décisions fortes du gouvernement sud-africain pour, enfin, mettre un terme à cette exploitation commerciale des animaux sauvages. « Les autorités ont formulé une recommandation le 2 mai 2021. Le ministre de l’Environnement sud-africain a annoncé son intention d’interdire l’élevage de rhinocéros, de buffles, de lions », se félicite la coproductrice avant de se montrer prudente. « Ce n’est pour le moment qu’une annonce. Une annonce similaire a déjà été faite à deux reprises dans le passé par d’autres ministres de l’Environnement pour abolir ce genre de commerce. Mais l’opposition de l’association Wildlife Ranching South Africa est très forte et unie, ce qui explique pourquoi aujourd’hui rien n’a changé ». Avec ce documentaire choc, Jasmine Duthie espère donc faire bouger les lignes : « Nous remercions le souverain [le prince Albert II – NDLR] et sa fondation qui soutiennent des causes humanitaires et environnementales. Nous avons fait ce film en tant que production indépendante afin de pouvoir raconter l’histoire d’une manière pure et éthique. Nous essayons de faire prendre conscience au monde qu’il n’est pas acceptable d’élever des animaux sauvages ». Car, selon elle, toute la vie sauvage est menacée : « Ce commerce amène à du braconnage, et les animaux vont être menacés d’extinction. Pas seulement les lions. […] Allons-nous créer des espaces pour la vie sauvage ou allons-nous élever les girafes comme les lions ? », s’interroge-t-elle. De son côté, le réalisateur Anton Leach compte beaucoup sur les médias internationaux pour diffuser le documentaire et sensibiliser ainsi le plus grand nombre. « Comme le gouvernement a fait des recommandations pour changer, nous avons besoin que ce film soit diffusé dans le monde entier pour exercer une pression sur l’Afrique du Sud, afin de rendre les choses concrètes. Car on peut imaginer que c’est de l’hypocrisie écologique », pense le Britannique.

Menaces

La projection en avant-première de Lions, bones and bullets lors du dernier festival de télévision de Monte-Carlo en juin 2021 a ouvert « la porte à moitié », estime-t-il. Reste désormais à l’ouvrir complètement en trouvant d’autres diffuseurs comme la BBC, qui devrait prochainement le mettre à l’antenne. Les plateformes de streaming, de plus en plus friandes de documentaires, représentent aussi une piste intéressante pour Anton Leach : « L’objectif est de le diffuser sur des plateformes comme Netflix, à l’image des documentaires My Octopus Teacher (2020) ou Seaspiracy (2021), qui sont des films qui retiennent l’attention. Des documentaires comme le nôtre sortent à un bon moment car les gens sont engagés, surtout les jeunes générations ». Le réalisateur garde enfin dans le viseur le marché asiatique afin de susciter une prise de conscience chez les populations concernées par ce trafic. Les plus à même, selon lui, de changer le cours des choses. « Mais ça va être dur car il y a beaucoup de contrôle gouvernemental », reconnaît-il. Cette diffusion grand public pourrait-elle alors les mettre en danger, alors que des séquences ont été filmées en caméra cachée pour les besoins de l’enquête ? « Nous n’avons pas reçu de menaces durant le tournage mais cela va probablement arriver maintenant que le documentaire est sorti, redoute Anton Leach. Ce qui était important pour nous, c’était de garder ce film secret jusqu’à l’avant-première. Car dans le film, nous mettons à jour ce que font ces gens. Nous sommes allés sous couverture au Vietnam et au Laos pour filmer les lieux où nous pouvions obtenir le produit. Et comme il y a beaucoup d’argent en jeu, nous allons potentiellement mener des gens à la faillite, dont des éleveurs. Et ce ne sont pas des citoyens lambdas dont on parle. Tout le monde n’élève pas des lions ! Avec l’avant-première et la diffusion dans les médias, ces gars, excusez mon langage, vont se faire dessus et ne vont pas être très contents ».

© Photo Christian Sperka

La princesse Charlène s’engage contre le commerce de cornes

L’image a fait le tour du monde. En mai 2021, la princesse Charlène a posté sur son compte Instagram une photo d’elle aux côtés d’un rhinocéros visiblement blessé, accompagnée d’un message en anglais disant : « Merci de ne pas nous oublier ». Avec ce cliché pris par le photographe animalier Christian Sperka, à l’occasion d’une visite dans une réserve animalière située dans la région nord du KwaZulu-Natal, une province côtière sud-africaine, l’épouse du prince Albert II marquait alors son engagement dans la lutte contre le braconnage des rhinocéros. « J’ai vécu l’angoisse et la détresse des rhinocéros quand nous devons les écorner, afin que les braconniers ne les massacrent pas. Je ferai tout pour protéger les rhinocéros, y compris recueillir des fonds et éduquer mes enfants sur la conservation des rhinocéros », avait ainsi déclaré la princesse consciente du chemin qu’il reste à parcourir pour protéger cette espèce aujourd’hui menacée de disparition. « En protégeant les rhinocéros, nous conservons leur habitat, ce qui est bénéfique pour les populations et la faune, nous soutenons nos communautés locales et assurons un héritage pour les générations futures ». Victime de braconnage à cause du trafic illégal de sa corne, notamment en Afrique du Sud, pays dont est originaire la princesse, le rhinocéros est classé dans la catégorie « vulnérable ou en danger critique d’extinction » par le Fonds mondial pour la nature (WWF), qui précise que « leurs cornes, désormais plus prisées que l’or ou la cocaïne, sont leur malédiction ».

1) Cuddle me, kill me. A true account of South Africa’s captive lion breeding and canned hunting industry, de Richard Peirce (éditions Struik Nature, mai 2018), 200 pages, 15,30 euros (édition « papier »), 5,90 euros (édition numérique).

2) La fondation EMS et l’organisation Ban Animal Trading dénoncent aussi cette fraude à la consommation dans un rapport publié en juillet 2018 : The extinction business. South Africa’s lion bone trade. À lire ici : http://emsfoundation.org.za/wp-content/uploads/THE-EXTINCTION-BUSINESS-South-Africas-lion-bone-trade.pdf

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Monaco Hebdo