vendredi 22 octobre 2021
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Charlotte Casiraghi : « Je trouve vraiment dommage qu’aucune librairie indépendante n’existe à Monaco »

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Elle incarne le développement et la promotion des belles lettres en principauté, notamment comme présidente et fondatrice des Rencontres philosophiques de Monaco, Charlotte Casiraghi s’est confiée en exclusivité à Monaco Hebdo.

De la place du livre à Monaco, à l’absence de librairies indépendantes, en passant par son projet littéraire avec Chanel et les auteurs qui l’inspirent, elle a répondu à nos questions.

Vous venez de lancer le projet des Rendez-vous littéraires rue Cambon, en partenariat avec Chanel : comment vous est venue l’idée, avec Virginie Viard, la directrice artistique de Chanel depuis février 2019 ?

Virginie Viard souhaitait que cette collaboration incarne véritablement les valeurs de la maison Chanel en développant de nouveaux projets qui mettent en avant la culture et l’héritage de la maison. La littérature a été pour nous une évidence. Le regard que Gabrielle Chanel [dite Coco Chanel — NDLR] (1883-1971) et Karl Lagerfeld (1933-2019) portaient sur la mode a été baigné par une immense culture et un dialogue permanent avec la création littéraire. Celle-ci a joué un rôle clé dans leurs parcours. Les poètes et les artistes ont accompagné, et encouragé, Gabrielle Chanel dans la création de manière profonde et intime, et nous voulions souligner à travers ce projet cet aspect de sa personnalité.

Quel est votre objectif ?

L’ambition et la mission de ces rendez-vous sont toutes simples : faire vivre le lien entre la littérature et la mode, et célébrer le soutien réciproque que ces deux formes artistiques se prêtent. Un lien qui s’opère notamment autour de la question de l’émancipation féminine. L’écriture et le vêtement ont permis aux femmes de se libérer des codes et des préjugés, et d’exprimer leurs désirs avec audace. Dans le cadre privilégié de ces rendez-vous, nous pourrons accueillir des lecteurs et des lectrices qui présenteront le travail de grandes figures féminines ayant écrit au sujet de l’émancipation. Nous aurons à cœur de faire découvrir au public des auteurs plus ou moins connus, et ce, à travers le regard de figures contemporaines de la littérature.

© Photo Chanel

« Le courage de Lou Andreas-Salomé est remarquable, et je m’en inspire beaucoup. Elle ne s’est jamais souciée d’avoir bonne ou mauvaise réputation. Elle n’avait pas peur de déplaire ou d’être incomprise »

Dédié à Lou Andreas-Salomé (1861-1937), le premier rendez-vous évoque le destin d’une femme qui a imposé sa singularité à travers l’écriture : vous a-t-elle inspiré personnellement ?

Oui. Lou m’a beaucoup inspirée quand je l’ai découverte à la fin de l’adolescence. J’admirais beaucoup le fait qu’elle ait tenu tête aux plus grands génies de son temps, et qu’elle ait réussi à le faire parce qu’elle s’était construite intellectuellement. C’est la découverte de la philosophie qui lui a donné des ailes et l’a encouragée à ne plier devant aucun préjugé, notamment à l’égard des femmes. Ceci a alimenté un désir insatiable de liberté chez elle. Son courage est remarquable, et je m’en inspire beaucoup. Elle ne s’est jamais souciée d’avoir bonne ou mauvaise réputation. Elle n’avait pas peur de déplaire ou d’être incomprise.

Comment valoriser la littérature, et le livre dans son ensemble, en principauté ?

C’est une vaste question. Je trouve que beaucoup de choses remarquables sont faites à Monaco pour mettre en valeur la littérature et les livres. Notamment à travers la fondation prince Pierre qui invite chaque année de grands écrivains, mais aussi de jeunes talents. Le prix du « Coup de Cœur des Lycéens » est aussi une merveilleuse initiative pour faire participer les jeunes de Monaco. Je pense également à la médiathèque de Monaco, qui met à disposition un choix de livres considérable et de grande qualité. C’est un lieu important à Monaco, et accessible à tous. Il met véritablement en valeur la littérature, en invitant régulièrement des auteurs à venir parler de leur œuvre, et en permettant ainsi des échanges approfondis entre les lecteurs de tous âges et les auteurs invités. La littérature et les livres sont mis à l’honneur également à travers de nombreux prix décernés aux auteurs et aux maisons d’édition, notamment le prix de la principauté, remis conjointement par les Rencontres philosophiques et la fondation prince Pierre de Monaco à un auteur pour l’ensemble de son œuvre philosophique, pour honorer une œuvre singulière qui a ouvert des voies inédites et une vie d’écriture. Les Rencontres philosophiques décernent aussi une mention honorifique à une maison d’édition ayant particulièrement soutenu l’écrit philosophique.

Il n’existe plus de librairie indépendante à Monaco, et aucun projet d’installation n’est programmé à ce jour : estimez-vous nécessaire qu’une librairie indépendante voit à nouveau le jour en principauté ?

Je trouve cela vraiment dommage qu’aucune librairie indépendante n’existe à Monaco. La lecture appelle un lieu intime, et échanger avec son libraire est important. Une librairie ne se résume pas à la vente de livres. C’est aussi un lieu d’accueil et de vie, où l’on vous conseille et vous oriente dans le choix de vos prochaines lectures. Car chaque librairie fait un choix, propose une sélection de livres, et c’est cela qui est intéressant. La vitrine d’une bonne librairie ne se contente pas de proposer les meilleures ventes du moment : elle met en avant une sélection de trésors dénichés par le libraire en personne. C’est cela que je recherche en allant flâner dans les librairies.

© Photo Chanel

« La vitrine d’une bonne librairie ne se contente pas de proposer les meilleures ventes du moment : elle met en avant une sélection de trésors dénichés par le libraire en personne. C’est cela que je recherche en allant flâner dans les librairies »

Pourriez-vous encourager l’ouverture d’une nouvelle librairie indépendante à Monaco ?

Oui, je ne peux qu’encourager une telle initiative. Ce n’est pas un projet concret pour moi, pour l’instant, mais j’y pense très souvent.

Quels sont les livres qui vous ont le plus marqués ?

Une place essentielle. Je vis entourée de livres. J’achète environ une vingtaine de livres par mois. Je les lis rarement tous, mais je ne me sens pas nécessairement coupable de trop en acheter. Les livres qui m’ont le plus marqués sont sans doute Les Malheurs de Sophie (1858) lorsque j’étais enfant. Et par la suite : Les Fleurs du mal (1857) de Charles Baudelaire (1821-1867), Lettre à un jeune poète (1929) de Rainer Maria Rilke (1875), mais aussi les Pensées (1670) de Blaise Pascal (1623-1662), Le Rouge et le Noir (1830) de Stendhal (1783-1842), Les Essais (1580) de Michel de Montaigne (1533-1592)… La voix de Marguerite Duras (1914-1996), celle de Colette (1873-1954), mais aussi des poètes, comme Victor Hugo (1802-1885) et Arthur Rimbaud (1854-1891).

Quelles sont les vertus associées à la littérature ?

Elles sont innombrables. Elle fait baisser mon rythme cardiaque, déjà ! La lecture me plonge dans une atmosphère indescriptible. C’est un voyage, un temps suspendu. Un temps pour soi. C’est aussi un face-à-face avec la réalité. Et, en même temps, la littérature permet de rêver, de s’évader, de se détacher du quotidien. Mais, avant tout, j’ai l’impression que la littérature permet de lire le monde, de mieux le comprendre. Chaque jour, la littérature ouvre des portes pour moi. Je me sentirais bien seule et limitée dans mes possibles sans les livres, qui sont une véritable nourriture pour mon esprit.

« Je ne peux qu’encourager une telle initiative [l’ouverture d’une librairie indépendante — NDLR]. Ce n’est pas un projet concret pour moi, pour l’instant, mais j’y pense très souvent »

En tant que présidente et fondatrice des Rencontres philosophiques, comptez-vous faire émerger de nouveaux talents à Monaco, notamment grâce aux ateliers et aux rendez-vous que vous proposez ?

Nous invitons des philosophes très différents à chacun de nos ateliers. Nous ne souhaitons pas nécessairement privilégier les philosophes les plus médiatiques ou les plus connus du grand public, ceux qui sont déjà présents sur les plateaux de télévision. Ce qui nous intéresse avant tout, c’est d’inviter des philosophes qui nous livrent des réflexions audacieuses et novatrices. Nous proposons des espaces de pensée pour introduire la philosophie dans la cité de manière rigoureuse et accessible, pour encourager la poursuite de la réflexion, notamment par la lecture de textes philosophiques et par l’invitation au dialogue avec les penseurs qui animent ce chemin de leur talent. Les philosophes que nous invitons sont également présents dans les lycées tous les mois, et en résidence dans les collèges et lycées en mai lors des journées « Les Jeunes philosophent », en association avec la direction de l’éducation, de la jeunesse et des sports. Ceci donne lieu à des moments d’échanges très enrichissants entre les jeunes et les spécialistes. Afin de promouvoir la réflexion et redonner à la pensée philosophique un rayonnement public, nous remettons aussi chaque année un prix à l’ouvrage d’un auteur contemporain publié en langue française, qui présente de nouvelles interrogations et offre de nouveaux chemins. C’est une grande fierté de pouvoir participer par ces initiatives au soutien que Monaco apporte à la littérature, à la philosophie et au livre.

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