lundi 20 septembre 2021
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Le Grand Prix face à la crise

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Départ de Grand Prix
© Photo D.R.

La chute d’affluence enregistrée pendant le Grand Prix 2009 se confirme pour cette 68ème édition. Résultat, les stratégies commerciales sont revues. Avec des forfaits plus souples dans les hôtels. Et des tarifs en baisse sur le marché des terrasses ou dans les transports.

Il y aura un avant, et un après crise. Depuis la tourmente financière de 2009, les professionnels du Grand Prix revoient leur politique commerciale. Ce marché, jusque-là très rentable, avec une inflation galopante d’année en année, a radicalement changé de visage. Hôtels incomplets, réservations de dernière minute, tarifs revus à la baisse, ou nuitées vendues au rabais… Cette année encore, quelques jours avant le lancement de la course, les professionnels du secteur ne cachaient pas leur inquiétude. Une baisse d’activité que le directeur général au tourisme, Michel Bouquier reconnaît. A demi-mot. « En 2009, il est vrai qu’il n’y a pas eu l’engouement des années précédentes. Mais 2007 et 2008 ont été des années exceptionnelles. Les réservations étaient bouclées un an à l’avance. Depuis 2009, on a pas de visibilité sur ce point. Et c’est un problème qui s’intensifie encore en 2010. » S’il n’y a pas de chiffres officiels sur les taux d’occupation des hôtels pendant les 4 jours du Grand prix en 2009, un bilan plus large établi au mois de mai témoigne d’une baisse d’affluence significative dans l’hôtellerie monégasque. Plus de 47000 nuitées ont été enregistrées au mois de mai en 2006, contre seulement 44 000 en 2009 à la même période.

“Baisser les prix de 30 à 40 %”

Et l’année dernière, l’un des secteurs les plus durement touchés par la crise financière a été celui du marché des terrasses. Une première pour ce business pourtant très porteur. Et les perspectives pour 2010, ne sont pas plus optimistes. « Il n’y a pas d’amélioration par rapport à l’année dernière. Dans les années à venir, il va falloir réajuster notre stratégie en baissant les tarifs au minimum de 30 à 40 % pour que les prix deviennent acceptables aux yeux des sociétés », explique Emmanuel Hidalgo, de la société Hidalgo Performances. Les stratégies commerciales sont d’ailleurs d’ores et déjà repensées. Ce qui passe par des tarifs qui diminuent significativement « On a baissé tous les prix de 20 %. A une semaine du Grand prix, j’ai loué 5 terrasses contre 10 habituellement. On a pas de visibilité. Le marché est vraiment instable », reconnaît à son tour Véronique Rousseau de la société RC Concepts. Quand d’autres professionnels de l’événementiel estime que c’est tout un segment de clientèle haute gamme qui se raréfie. « On avait senti déjà l’année dernière que le type de clientèle commençait à changer. Avec une clientèle plus populaire, à petit pouvoir d’achat. Il y a dé-sormais beaucoup de demandes. Les sociétés financières étaient des gros clients et représentaient presque 60 % du marché de la F1. Je n’ai jamais vu un Grand Prix pareil. » Avec un effet domino. Tous les secteurs qui, en règle générale, profitent du Grand prix pour gonfler leur chiffre d’affaires en pâtissent à leur tour. « La situation est pire cette année. A une semaine du Grand Prix, on a pas de programme clair, net et définitif. Même sur nos clients habituels », affirme de son côté un des responsables d’une entreprise spécialisée dans la location de limousines. « Depuis 2 ou 3 ans, les écuries ont limité leurs budgets. On est aussi moins forts qu’avant au niveau de la clientèle individuelle, et la durée des séjours a aussi diminué. On est donc obligés de faire des efforts et d’adapter nos prix pour conserver nos clients », note Thierry Derrion, directeur commercial du Marriott hôtel à Cap d’Ail. Un constat de crise donc quasi unanime. Les responsables ? La crise économique d’abord. Et des comptes dans le rouge pour les entreprises. « Les premiers budgets coupés sont ceux de la communication, des relations publiques et de l’événementiel », explique Véronique Rousseau, qui estime d’ailleurs que ce phénomène n’est « pas propre à Monaco. C’est tout l’événementiel qui est en stand by. »

Hôtels trop chers ?

D’autres n’hésitent pas à imputer la faute aux hôtels qui, malgré la crise, continuent de pratiquer des tarifs prohibitifs. « L’hôtellerie reste vraiment trop chère en Principauté. Ce n’est plus acceptable que des clients paient jusqu’à 6 000 euros la nuit », explique notamment Emmanuelle Hidalgo. Fait rare à Monaco, l’an dernier aux derniers jours du Grand Prix, des hôteliers n’ont pas hésité à proposer leurs chambres inoccupées jusqu’à – 50 %. Une pratique que ne nie pas Michel Bouquier, mais qui, selon lui, relève de l’exception. « Je pense que cela concerne davantage les hôtels familiaux. C’est sans doute moins vrai dans les grands hôtels. Mais c’est loin d’être une tendance généralisée. Tout simplement car c’est un exercice très délicat et très dangereux, dans la mesure où les clients qui ont payé plein tarif peuvent l’apprendre. Je ne pense pas que les hôteliers prennent ce risque. Pour eux, c’est très dommageable. Les hôteliers joueraient avec le feu et ça desservirait aussi Monaco. C’est se tirer une balle dans le pied. » Alors pour certains professionnels, c’est tout un marché et toute une stratégie qu’il faut repenser. Beaucoup estiment d’ailleurs que revoir les tarifs et les prestations dans les hôtels monégasques est une absolue nécessité. Mais le directeur général au tourisme est formel. Pas question de faire un « Grand Prix au rabais. » Seule concession envisagée : revoir la stratégie commerciale dans les offres. « On ne peut pas se permettre de détruire le mythe Grand Prix en le bradant. Ce n’est pas ma politique. En revanche, on peut réfléchir à une nouvelle commercialisation dans la structure marketing. Il faut que les hôteliers intègrent plus de souplesse dans les conditions de vente. Par exemple, au lieu d’exiger des forfaits de 4 nuits minimum, un hôtelier a proposé la nuit de dimanche seule. Il a évidemment tout vendu. Il faut un nouveau modèle plus adapté aux demandes d’aujourd’hui qui ne sont pas les mêmes qu’avant la crise. Inventer des nouveaux forfaits, communiquer sur le Grand Prix en terme de promotion marketing. » Bref, ajuster les offres. Mais ne surtout pas toucher aux tarifs. « Ils n’ont d’ailleurs pas augmenté depuis 2 ou 3 ans. De 1 000 euros la nuit à 7 000 euros pour une suite par exemple. »

“Protéger l’image de Monaco”

Une logique qui participe à la feuille de route développée en mars dernier par Michel Bouquier. Malgré un tourisme en recul de 11 % en terme de fréquentation hôtelière en 2009 (30 % dans le tourisme d’affaires), le directeur général au tourisme expliquait toujours miser sur le luxe et les grosses fortunes. Un créneau que la Principauté ne veut pas délaisser. Préservation de son image oblige. « Le Grand Prix a évidemment un objectif commercial. Mais il n’y a pas que le chiffre d’affaires. Derrière, il y a toute une image à préserver. Il ne faut pas casser le rêve. Ce serait une erreur. Le Grand Prix reste la carte de visite maîtresse de la Principauté dans le monde. Ce côté mythique doit être absolument valorisé et consolidé. » Avant d’ajouter : « Je comprends l’inquiétude des professionnels. Mais mon rôle, c’est d’avoir une vision globale et de protéger cette image. Toucher à ça en le dépeçant, en faisant la course au chiffre d’affaires à court terme, serait la plus grave des erreurs. Il n’est pas question pour autant d’augmenter encore les tarifs, ce qui serait évidemment contre-productif en ces temps de crise. Mais on doit conserver notre capital image. » Le Grand Prix veut donc rester une course mythique. D’exception. Et pour cela, pas question de la solder et d’en faire un évènement discount.

La faute à la concurrence ?

Un autre phénomène expliquerait cette baisse d’engouement pour le Grand Prix de Monaco : l’émergence d’autres circuits aux prestations et aux tarifs plus alléchants. Comme celui d’Abu Dhabi (Emirats Arabes Unis). « Il est bien plus attractif. Avec par exemple des offres, des structures d’accueil, des circuits neufs, et des animations à des tarifs trois fois moins chers que Monaco », explique Emmanuel Hidalgo. « Je crois que Singapour nous a aussi fait beaucoup de mal. Car ce circuit a une forte connotation paillette et glamour. Ils fournissent les mêmes services que nous, mais ils sont beaucoup plus à la hauteur. On pensait aussi que le retour de Schumacher allait ramener une nouvelle clientèle. Mais ce n’est pas du tout le cas », affirme une autre professionnelle du secteur. Une analyse que ne partage pas Michel Bouquier. « Tous ces autres Grands Prix n’ont rien à voir avec celui de Monaco. Ici c’est l’essence même du raffinement. On ne joue pas dans la même catégorie. Je pourrais craindre la concurrence si on commençait à faire cette erreur de rentrer dans cette logique des chiffres. Des circuits comme celui d’Abu Dhabi sont indéniablement très forts en terme de budgets qui sont incomparables avec les nôtres. Mais ici, plus qu’un circuit, c’est Monaco que l’on vend. Je peux affirmer que notre Grand Prix continue de faire rêver partout dans le monde, car le tracé reste unique et mythique. » Ce qui n’empêche pas d’autres professionnels de parler aussi de l’effet coupe du monde de foot, qui se déroulera en Afrique du Sud du 11 juin au 11 juillet. Bref, le foot privilégié par la clientèle, au détriment de la F1.

“Offres sauvages”

Autre phénomène fragilisant les entreprises spécialisées dans le Grand Prix à Monaco : l’offre proposée sur Internet. Un marché parallèle difficile à chiffrer qui touche surtout le marché des terrasses. « Depuis 3 ou 4 ans, il y a de plus en plus d’offres sauvages qui se développent sur Internet. Avec des sites et des entreprises basées en France ou à l’étranger qui se sont spécialisés dans le Grand Prix de Monaco et qui proposent notamment des places VIP sur des terrasses. Il y a beaucoup d’entreprises françaises et d’autres étrangères qui sont, elles, plus difficilement localisables. On en discute avec le gouvernement pour essayer d’endiguer ce phénomène. Car forcément ces entreprises ne représentent aucun profit pour Monaco en terme de recettes de TVA. C’est un gros manque à gagner pour la Principauté », explique Gérald Moyne, de la société First class organisation et vice-président du syndicat patronal monégasque des professionnels de la communication (Sycom). « Il faut impérativement trouver un moyen de freiner cette offre Internet de billets et de terrasses qui dévalorise notre métier. Pour que l’on soit tous sur un pied d’égalité, des solutions sont envisagées. Par exemple, faire en sorte qu’une entreprise qui vienne faire une opération à Monaco soit obligée de s’enregistrer auprès des services fiscaux monégasques pour pouvoir retirer les laissez-passer donnant accès aux immeubles et qu’elles payent au final leur TVA à Monaco. » Une concurrence que les professionnels redoutent aujourd’hui plus qu’avant depuis que leur secteur est affaibli. « Des offres sauvages, j’en constatais encore plus il y a 3 ou 4 ans quand le business du Grand Prix allait très bien. C’est sans doute plus visible aujourd’hui car, à l’époque, on vendait bien. Donc on prêtait moins d’attention à ce phénomène. Mais j’ai l’impression qu’il y en a aujourd’hui beaucoup moins qu’à l’époque », explique de son côté Emmanuel Hidalgo.
Mais derrière le discours assez alarmiste de certains professionnels, le Grand Prix continue d’être pour beaucoup une belle opération financière. Notamment pour les résidents de la Principauté qui ont la chance d’avoir une vue sur le circuit. Ce qui leur permet de vendre des places entre 1 500 euros et 2 500 euros par personne. Alors que pour une location de bateau de 5 mètres il faut compter 70 000 euros pour 5 jours, jusqu’à 200 000 euros pour des bateaux de 20 mètres. Sans oublier des transports privés qui pendant ces 4 jours réalisent une belle marge, malgré des tarifs globalement en baisse. Ainsi un aller-retour Nice-Monaco en hélicoptère chez Héli Air qui coûte 210 euros en temps normal, passe à 350 euros du 13 au 17 mai. Jusqu’à 450 euros pour la journée du dimanche 16 mai. Et bien sûr, les hôtels des communes limitrophes n’oublient pas de doubler leurs tarifs, et de s’aligner sur les prix pratiqués à Monaco.

Les perdants du Grand prix

Reste ceux pour qui le Grand Prix ne permet pas vraiment de gagner plus d’argent. Du 8 mars au 2 juin, dates d’installation et de désinstallation des tribunes, les bars et les restaurants du port Hercule et de la darse sud sont privés de leurs terrasses. Trois mois de pertes d’activité et un manque à gagner que Gilles Gaggia, manager de la Brasserie, chiffre « entre 80 000 à 100 000 euros de perte par mois. » Sans oublier les entreprises et les boutiques situées à proximité du circuit qui ferment leurs portes. Comme cette agence de location de voitures située sur le port. « On est obligé de fermer l’agence pendant 4 jours. Au mois de mai, on enregistre une augmentation de notre chiffre d’affaires d’environ 10 % par rapport au mois précédent. Rien de vraiment significatif. Ce sont des clients qui ont réservé en amont pour toute la période du Grand Prix. Mais ça profite davantage aux agences de location qui sont à l’extérieur de Monaco. » Même constat pour Philippe Clérissi, membre de l’union nationale pour l’avenir de Monaco (Unam), et président du groupement d’intérêt économique du centre commercial de Fontvieille. « Le Grand Prix n’apporte aucune clientèle à Fontvieille Ce n’est donc pas une opération rentable. Notamment parce qu’il y a un flux d’isolement piétonnier qui oriente les visiteurs en dehors de cette zone. Et les Monégasques et résidents partent pendant cette période. Mais, au final, le Grand Prix reste rentable pour tous les secteurs de Monaco en terme d’image. »

Une charte pour éviter les prestations abusives

Des entreprises étrangères qui vendaient du Grand Prix sans aucune expertise. Ou des prestations proposées aux clients qui n’existaient pas. C’est pour éviter ce genre d’arnaques, que les pouvoirs publics ont décidé de réglementer le secteur du marché des terrasses, via un arrêté ministériel de 2001. « Les balcons étaient surchargés. Avec des terrasses de 10 mètres de long qui accueillaient parfois jusqu’à 50 personnes. Dans les années 2000, 2001, 2002, il arrivait aussi que des prestations proposées par certaines entreprises soient totalement abusives. Par exemple, des bouts de balcons étaient loués avec pratiquement pas de vue sur le circuit », explique Gérald Moyne, vice-président du Sycom. « Depuis quelques années, le secteur s’est énormément professionnalisé », ajoute Gérald Moyne. D’ailleurs, depuis fin 2004, une charte de qualité a été lancée, sous l’impulsion du Sycom. Des professionnels qui, via cette charte regroupant une douzaine d’entreprises, ont décidé de mieux signaler leurs compétences et leur savoir-faire par un label appelé “Grand Prix Quality+”. Une appellation qui se gagne en répondant à certains critères de qualité. « Il faut notamment que l’acheminement du matériel sur les balcons soit conforme aux normes de sécurité, que les agents de sécurité ou les hôtesses soient salariés et déclarés auprès de la main d’œuvre à Monaco. Ou encore que la limitation du nombre des personnes par mètre carré, comme prévu dans l’arrêté ministériel de 2001, soit respectée. Bref, faire en sorte que l’occupation se passe dans les meilleures conditions », conclut Gérald Moyne.

Une centaine de marchands sous surveillance

Pour éviter que les tarifs ne flambent de manière démesurée pendant la période du Grand Prix, le gouvernement a décidé d’imposer dans l’enceinte du circuit des tarifs maximums aux commerçants et aux marchands ambulants. « Des contrôles qui se limitent aux sandwichs et aux boissons avec des tarifs maximums à ne pas dépasser », explique Alberte Escande, présidente de l’association des industries hôtelières monégasques (AIHM). Ainsi, une liste de prix maximums applicables aux produits à emporter est établie chaque année. « Cette liste est adressée aux exploitants de stands, aux associations, ainsi qu’aux snacks, bars et restaurants disposant ou pas d’un stand sur la voie publique. » C’est ensuite sur le terrain que les contrôles sont faits. « Des enquêteurs de la direction de l’expansion économique effectuent des contrôles, pendant les quatre jours du Grand Prix, pour s’assurer du respect des tarifs fixés en matière de vente à emporter », précise le gouvernement. Chaque année, environ une centaine d’établissements et de stands sont ainsi contrôlés. Avec des sanctions si nécessaire. « Une liste des commerçants contrevenants est ensuite adressée par la direction de l’expansion économique au département des finances et de l’économie. Les exploitants en infraction peuvent se voir refuser leur demande d’autorisation de stands pour l’année suivante. Il a été convenu que cette année, les tarifs ne feraient l’objet d’aucune augmentation. » En règle générale, tous les établissements augmentent significativement leurs tarifs pendant cette période, mais prennent soin d’appliquer les tarifs normaux pour les résidents de la Principauté. En revanche, pour tout ce qui relève des souvenirs et autres tee-shirts et casquettes vendus sur les nombreux stands de la rue Grimaldi, en général pas de réels abus constatés sur les tarifs. « C’est la concurrence qui autorégule les prix. Car il y a une pluralité de stands, où on retrouve à peu près les mêmes produits. Les commerçants ajustent leurs tarifs à peu près au niveau des concurrents », explique Pierre Brezzo président de l’union des commerçants et artisans de Monaco (Ucam).

“Unique au monde”

Journaliste à la rubrique auto de L’Equipe, Anne Giuntini couvre cette année sa 23ème saison de F1. Pour Monaco Hebdo, elle explique pourquoi le Grand Prix de Monaco n’est pas comme les autres. Propos recueillis par Raphaël Brun.

Monaco Hebdo : Votre parcours ?
Anne Giuntini : J’ai commencé à faire des piges pour L’Equipe en 1984. Avant d’être recrutée à temps plein en 1987. Je couvrais la F1 pour L’Equipe et en même temps pour L’Equipe Mag’. Du coup, je couvre cette année, ma 23éme saison de F1.

M.H. : Que représente le Grand Prix de Monaco ?
A.G. : En tant que journaliste, à priori, on n’a envie de rater aucun Grand Prix. Mais celui de Monaco, je ne voudrais le manquer pour rien au monde. Parce que c’est un rendez-vous traditionnel. Avec une véritable histoire. D’ailleurs, on aurait du mal à imaginer une saison de F1 sans Monaco au calendrier. Car Monaco, c’est particulier.
M.H. : En quoi c’est particulier ?
A.G. : Au fond, il y a deux Grand Prix qui sont spéciaux. Monza, en Italie, parce que c’est le temple de la vitesse. Et puis, il y a Monaco. Car la course se passe dans les rues de la Principauté. Or, ce sont de vraies rues, situées dans une vraie ville chargée d’histoire. Imaginer que des F1, qui sont de véritables fusées, puissent rouler dans une rue où vous pouvez passer en voiture ou en scooter, c’est vraiment extraordinaire. D’ailleurs, c’est unique au monde. Et c’est inégalable.

M.H. : Pourquoi ?
A.G. : Parce qu’à Monaco, le Grand Prix existe depuis longtemps. Avec un tracé qui n’a presque pas changé. Car on a décidé de ne pas toucher à l’Histoire. En fait, la seule chose qui a changé c’est le bruit : car les moteurs des F1 ont évolué, bien sûr. Mais aussi parce que les immeubles, qui renvoient ces bruits, ont grandi. Ce qui est encore plus impressionnant.

M.H. : Aucun Grand Prix de Monaco ne vous a laissée indifférente ?
A.G. : Non. Ils sont tous importants, car il se passe toujours quelque chose de marquant. D’ailleurs, quand j’étais gamine, il n’y avait que trois Grands Prix qui étaient diffusés : le Grand Prix de France, le Grand Prix de Monaco et le Grand Prix d’Italie.

M.H. : Pourquoi on parle de Monaco comme d’un Grand Prix mythique, alors que c’est une course où, souvent, on ne peut même pas doubler ?
A.G. : Honnêtement, ce que je préfère à Monaco, ce sont les qualifications. D’ailleurs, j’ai adoré la période où les pilotes se qualifiaient seuls, sur un tour. Là, Monaco c’était l’expression ultime de l’habileté des pilotes. Car on tirait la quintessence du circuit, où les pièges sont nombreux. Ensuite, c’est vrai que les courses sont parfois un peu monotones. Mais on espère toujours qu’il se passera quelque chose.

M.H. : Par exemple ?
A.G. : Mansell en 1992. On pense qu’il a gagné. Et puis, il a un problème de roue. Et c’est Ayrton Senna qui s’impose. On peut aussi citer l’accident de Fernando Alonso et de Ralf Schumacher en 2005, à la sortie du tunnel. Il faut dire qu’avec la proximité des rails de sécurité, la moindre erreur se paie cash. D’ailleurs, en 1988, Senna avait quasiment course gagnée. Mais en fin de parcours, il ralentit, se déconcentre et tape le rail au Portier. Du coup, il perd la course ! Ce qui prouve qu’il peut toujours se passer quelque chose. Même pour les meilleurs.

M.H. : Monaco c’est spécial, même pour les jeunes pilotes ?
A.G. : Bien sûr. D’ailleurs, déjà à l’époque d’Alain Prost, pour les jeunes pilotes, gagner en Formule 3 à Monaco, c’était quelque chose de fort. Et aujourd’hui, en GP2, c’est la même chose. Car un pilote qui s’illustre à Monaco a de fortes chances de courir un jour en F1.

M.H. : Les courses qui vous ont le plus marquée à Monaco ?
A.G. : 1992. Avec Mansell qui enchaîne les victoires depuis le début de la saison. Du coup, il voulait accrocher Monaco à son palmarès. Mais il n’y parvient pas. Il y a aussi en 1991, l’épreuve de qualification. Ce jour là, Ayrton Senna m’avait raconté avoir eu le sentiment que sa voiture était un prolongement de lui-même. Et qu’il pouvait aller toujours plus vite. J’étais dans le stand McLaren quand Senna s’est arrêté avec le meilleur temps, qui était autour de 1’20. Sur un morceau de papier, il a écrit : 1’19. Et il a donné ce papier au team manager, Jo Ramirez, avec un petit clin d’œil. Senna est reparti en piste et il a fait le tour en 1’19 ! Avant de réaliser que ne plus avoir conscience des limites, c’est se mettre en danger.
M.H. : D’autres courses marquantes ?
A.G. : Oui. Jarno Trulli, en 2004. Une sacrée émotion. Car Trulli est un type extrêmement rapide. Mais c’est aussi un grand sensible et quelqu’un de très attachant. Pourtant, sans vouloir lui coller une étiquette, Trulli n’a pas eu beaucoup de chance dans sa carrière. Et là, il signe une magnifique victoire à Monaco. Et puis, il y a aussi l’an dernier. Avec l’Anglais Jenson Button sur Brawn GP qui n’hésite pas à courir jusqu’au podium, tellement il est heureux. Peut-être est-ce qu’il pensait à un autre grand pilote anglais, Graham Hill, qui a longtemps eu le record de victoires à Monaco, avec 5 titres.

M.H. : Il y a aussi eu des incidents de course ?
A.G. : Bien sûr. Je me souviens en 2006 de Michael Schumacher, rétrogradé en dernière position après avoir perdu le contrôle de sa voiture en fin de qualification à la Rascasse pour éviter que Fernando Alonso ne signe un meilleur chrono. Or, que Schumacher qui est un pilote très habile, perde le contrôle de sa F1 dans ce virage et en plus cale, c’est difficile à croire. J’ai toujours pensé qu’il l’avait un peu fait exprès. Mais je ne crois pas que c’était un calcul de sa part. C’était instinctif pour sauver sa pôle position.

M.H. : Certains pilotes se sentent Monégasques ?
A.G. : Oui. Notamment Nico Rosberg qui rappelle souvent qu’il a grandi à Monaco. Car même s’il est allemand, il est allé à l’école en Principauté. Du coup, il se sent complètement monégasque puisque ses amis et sa vie sont là.

M.H. : Le pilote le plus à l’aise à Monaco ?
A.G. : Le magicien de Monaco, c’était Senna. On peut citer aussi Michael Schumacher. Sans oublier Graham Hill, bien sûr. Mais Senna s’impliquait tellement dans la course, avec une alchimie incroyable entre lui, sa voiture et la piste… Bref, Senna à Monaco, c’était assez magique.

M.H. : Il y a eu des changements cette saison dans la réglementation ?
A.G. : Le gros changement, c’est qu’il n’y a plus de ravitaillement en essence. Les seuls arrêts au stand, c’est pour changer les pneus. Du coup, les voitures partent chargées en essence et sont donc plus lourdes. Ce qui implique un changement dans la conduite, avec des repères de freinage qui sont différents des tours de qualification, où les voitures sont plus légères. Bref, à Monaco il faudra surveiller le premier virage ! Il y a aussi un changement de barème pour l’attribution des points qui ne bouleverse pas les choses. Avec les 10 premiers pilotes qui marquent des points : le premier 25 points et le 10ème, 1 point.

M.H. : Ces changements apportent vraiment un plus ?
A.G. : Difficile à dire. Pour le moment, les courses ont été spectaculaires. Mais c’était surtout dû aux caprices de la météo.

M.H. : Comment vous jugez ce début de saison ?
A.G. : Passionnant. Avec un doublé Ferrari, un doublé Red Bull et un doublé McLaren. Ce qui est très rare. Bref, les courses sont hyper serrées. Alors que l’an dernier Jenson Button gagnait tout. Cette année, on a des vainqueurs différents. Notamment Alonso, Button, Vettel et Webber. Sans oublier Nico Rosberg qui a fait deux podiums. Bref, on a une compétition très serrée. Donc on peut espérer une belle course à Monaco.

M.H. : Les F1 sont vraiment plus écolo aujourd’hui ?
A.G. : Les F1 ont une combustion très performante. Donc une F1 consomme beaucoup, mais il y a peu de déperdition d’énergie. Résultat, une F1 pollue peu. D’ailleurs, un confrère a calculé que 50 ans de F1 en consommation de carburant équivalait à 40 allers-retours Paris-Tokyo en Boeing 747 ! Donc il faut relativiser. Surtout que les manufacturiers de pneus font aussi de gros efforts. D’ailleurs, aux 24 heures du Mans, ils ont consommé 20 % de pneus en moins. Forcément, la F1 qui est à la pointe de la recherche technologique, va aller dans le même sens. Les moteurs sont gelés jusqu’en 2013. Mais les nouveaux moteurs devront consommer moins.

M.H. : La crise a aussi touché le monde de la F1 ?
A.G. : Bien sûr. Mais la crise a eu un effet salutaire. Car certains constructeurs avaient une approche plus marketing que sportive. Du coup, on était parti dans des dépenses pas raisonnables. Avec une décennie de folie, à partir de la fin des années 90. On frisait l’indécence par rapport au transfert de technologie qu’on peut faire ensuite vers la voiture de monsieur tout le monde. Car dépenser beaucoup d’argent sur un moteur, sur des pneus ou une boîte de vitesse, ça peut être utile. Mais dépenser beaucoup pour l’aérodynamisme des F1, c’est moins évident. D’ailleurs, le président de la FIA, Jean Todt, aimerait qu’on limite les dépenses en matière d’aérodynamique qui sont encore énormes. Donc la crise aura provoqué une prise de conscience sur les dépenses excessives. Avec une baisse des budgets des écuries. Il faut dire que le président de la FIA de l’époque, Max Mosley, avait parlé de budgets qui tournaient autour de 400 millions de dollars !

M.H. : Certaines équipes sont menacées ?
A.G. : Je ne pense pas. Mais la crise a servi de prétexte à certains constructeurs pour se retirer de la F1. Comme Honda ou Toyota qui avaient un manque de résultats couplé à de grosses dépenses difficiles à justifier. Mais pour Honda, c’est Brawn qui a pris la suite, avant d’être racheté par Mercedes. Alors que Sauber a été racheté par BMW. Et quand BMW s’est retiré, Sauber est revenu sauver l’écurie. Et puis, grâce à la baisse des coûts, il y a trois nouvelles écuries : Lotus, une écurie malaisienne, Hispania Racing Team et Virgin Racing. Mais elles sont loin des meilleurs.
M.H. : Qui vous a le plus impressionné depuis le début de saison, le 14 mars à Bahreïn ?
A.G. : Nico Rosberg. Car son équipier, c’est quand même le septuple champion du monde, Michael Schumacher. Or, il ne s’est pas laissé intimider. Mais en plus, c’est lui qui tient l’écurie Mercedes. Parmi les jeunes, on peut aussi citer Sebastian Vettel. Button qui arrive dans la même écurie que Lewis Hamilton, est impressionnant aussi.

M.H. : Le retour de Schumacher, c’est vraiment une bonne idée ?
A.G. : Oui. Car c’est un sacré défi. Surtout qu’il n’a plus rien à prouver. Mais 3 ans après, il revient par amour de la course. Pour se mesurer à lui-même. Et être dans la recherche de la perfection. Ce qui est excellent pour la sport et pour la F1. Mais face à lui, la concurrence est dure. Avec Hamilton, Alonso, Button, Vettel, Rosberg… Donc c’est pas surprenant qu’il ne soit pas tout de suite en tête. Il a besoin de temps.

M.H. : Il a une chance à Monaco ?
A.G. : Sur le papier il n’a pas la meilleure voiture. Et il est en phase de retour. Mais vu son expérience, pourquoi pas ?

M.H. : Vos favoris pour ce Grand Prix de Monaco ?
A.G. : Alonso, Hamilton et Vettel auront une énorme faim de victoire. Ils seront à Monaco avec des dents très, très, très longues.

M.H. : Et pour le titre de champion du monde et le titre constructeur ?
A.G. : Aucune idée. Car c’est très compliqué de faire un pronostic. Mais c’est une bonne nouvelle. Car on va avoir une saison extraordinaire, avec beaucoup d’incertitudes. Ce qui est parfait pour la beauté du sport.

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