lundi 26 octobre 2020
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Valérie Davenet : « Les crises comme cela, il faut en tirer des leçons et des changements de cap »

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L’une des externalités positives du confinement généralisé se trouve être la réduction de la pollution par l’arrêt de chaînes de production, du trafic routier, et de l’activité. Valérie Davenet, directrice de l’environnement, a répondu aux questions de Monaco  Hebdo sur l’analyse de ce moment actuel, et sur les enseignements à tirer de la crise sanitaire en matière d’environnement.

Comment analysez-vous les baisses d’émissions de gaz à effet de serre observées un peu partout ?

On fait des calculs pour l’ensemble de la principauté. C’est la direction de l’environnement qui est en charge de ça. Les rapports nationaux et tous les calculs sur l’ensemble du secteur, c’est sur des N-2. Donc deux ans avant. C’est ce qui est instauré par la convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques. On n’a pas les calculs à l’instant T, comme ils ont via la Nasa. Quand il y a beaucoup d’industries qui arrêtent, ils arrivent à savoir à peu près si c’est 5 % ou 10 % de leurs émissions totales sur un pays plus grand que le nôtre. Ce que nous, on analyse, c’est l’ensemble des polluants atmosphériques qui se rejoint pour certains aussi avec les gaz à effet de serre. Mais pas que. On a deux réseaux. Les réseaux de surveillance de qualité de l’air et de surveillance nationale du bruit. Bruit urbain, pas le bruit de chantier. Effectivement, sur la qualité de l’air, on a des baisses de 30 à 50 % de diminution des oxydes d’azote, qui sont les traceurs de la mobilité.

A quoi est-ce dû, selon vous, ces baisses-là ?

C’est la baisse du trafic routier.

Uniquement ?

Le NO2, c’est vraiment le traceur trafic routier. Après, en parallèle, on a l’ozone qui augmente, parce que les conditions météo sont favorables à des pics d’ozone, avec la chaleur, etc. Mais en tout cas, sur les NOx, ce qu’on appelle des oxydes d’azote, ce sont vraiment les combustions liées au trafic routier. Après, sur le trafic maritime aussi, on a des baisses, mais c’est moins ciblé que sur la globalité de nos mesures.

Et la paralysie de l’activité industrielle, est-ce que cela a un effet, également ?

Il y a des industries. Mais en termes de gaz à effet de serre ou polluants atmosphériques, on n’a pas d’industries lourdes et polluantes. Ce qui se retrouve ici, c’est que la mobilité est fortement descendue la première semaine du confinement, avec un arrêt des activités. Donc, tous les traceurs dus à l’impact atmosphérique et bruit aussi. Sur le bruit, on enregistre une baisse de 3 décibels en moyenne par jour. On analyse aussi les réseaux de surveillance urbains du bruit routier, et on voit de grosses différences. Sur les industries, on va plus voir la partie énergie, avec des baisses de consommation. Ce sont des données qu’on aura via la Société monégasque d’électricité et de gaz (SMEG), à la fin du confinement.

Si la baisse des émissions de NO2 est en partie due à une baisse du trafic routier, comment imaginer l’après-crise au niveau de ce trafic pour le réguler encore plus ?

Il y a tout un plan de mobilité qui est acté par notre département depuis pas mal d’années pour favoriser le transport en commun. Avec la tarification, l’augmentation des cadences, les trains, des parkings de dissuasion, etc. C’est toute une politique globale.

Mais c’est une politique de long terme : n’envisagez-vous pas des solutions plus drastiques sur le court terme, quant à la voiture ?

Pour la partie voiture c’est évident. Pour enlever les voitures, encore faut-il que les gens puissent accéder. Il y a beaucoup de travailleurs qui viennent des communes limitrophes, de Nice etc. Il faut favoriser les transports en commun. Pour la partie environnement, ce qu’on va pousser et qui a été quand même un accélérateur avec le confinement, c’est la mise en place du télétravail pour la partie administration. Il y a eu des lois qui ont été votées pour le favoriser. Dans l’administration, il y a eu un gros effort d’équipements très vite, pour que les services administratifs puissent télétravailler. Typiquement, cela fait partie des solutions, dans la mobilité. Beaucoup de nos services peuvent avoir une partie en télétravail. Donc c’est moins de déplacements, c’est aussi des prévisions de risques : des risques météo, des inondations, des grosses pluies, des grèves etc. On peut prévoir ça à J-1 et dire aux gens : « Demain, vous télétravaillez ». Ça fait partie d’un panel de solutions. Il y a eu beaucoup d’efforts faits en trois semaines. Ça a été impressionnant, et il faut vraiment qu’on continue.

Donc, le recours plus massif au télétravail perdurera après cette crise sanitaire ?

Oui, j’en ai discuté avec pas mal de services autour de moi, notamment les services qui sont liés à la partie informatique, et qui ont justement aidé à augmenter le déploiement des ordinateurs portables. Et ils partagent mon avis. Nous, l’administration, en trois semaines, on a vu qu’on pouvait pour une partie télétravailler, et il va falloir le conserver à long terme, avec des formes différentes, pas du 100 % comme on fait maintenant. Mais en tout cas, avec des aménagements, des conférences par Skype qui se faisaient beaucoup moins aussi avant. Là, tout le monde l’a fait, car on n’avait pas le choix. Du coup, ça peut aider aussi. C’est un équilibre à trouver. Pour la partie environnement, on va pousser pour que ça perdure, à un rythme différent, mais il faut que ça perdure.

On a pu lire que la régularité des pandémies est due en partie à la destruction d’habitats naturels et des écosystèmes qui fait que les microbes d’animaux passent plus facilement aux humains : comment cela peut se traduire à Monaco en termes de recréation de ces habitats naturels ?

Il y a cinq ans, on avait fait une étude sur les changements climatiques et l’impact sur notre territoire à nous. Il y a eu des études sur les risques d’inondation, la montée des eaux, des phénomènes extrêmes. Et aussi sur la partie espèces invasives (1), marines, mais aussi le développement des moustiques tigres avec des maladies qui sont transmises par ceux-ci. Effectivement, les pandémies, dans les changements climatiques et le réchauffement planétaire, il y a les populations qui sont obligées de fuir de chez elles, car elles n’ont plus d’eau ; il y a des risques liés au transit de population. Et des risques de pandémies virales, bactériennes parce que déforestation, perte de biodiversité, et une globalisation des échanges qui font que quand ça part, ça part partout. La globalisation des échanges fait que le monde aura du mal à restreindre des épidémies sur un territoire confiné.

Mais à Monaco, comment peut-on essayer de se protéger de cela ?

Pour Monaco, sur un territoire de 2 kilomètres carrés, c’est ce qu’on va démarrer là. On vient de sortir un document cadre, car ça fait deux ans qu’on travaille là-dessus, c’était de dire il faut recréer de la biodiversité au sein de notre territoire et allier planification urbaine et réintégration de la biodiversité. C’est le sujet aujourd’hui pour dire deux choses : au-delà des pandémies, parce que les pandémies sont sur des périmètres beaucoup plus importants, dire que Monaco est une ville densément peuplée, et que selon les prévisions du GIEC [Groupe international d’experts climatiques – N.D.L.R.], on va prendre entre deux et trois degrés. Ce changement climatique il y est, il y sera, on essaie de le réduire, mais, en même temps, il faut que le territoire s’adapte. Donc, rendre la principauté plus résiliente à ces changements. S’adapter, c’est réintégrer de la nature en ville, c’est réintégrer des écosystèmes, c’est faire de la restauration écologique, c’est lutter contre les îlots de chaleur, etc.

Les plans de végétalisation sont une bonne chose pour lutter contre les îlots de chaleur ?

Oui. Pour ramener de la fraîcheur en ville, permettre aussi de mieux marcher, car on marche mieux quand on n’est pas caramélisé à 50 degrés (rires). Aussi, on lance une étude qui s’appelle « Arbre en ville », où pour chaque arbre, on va voir la captation carbone de l’arbre, mais aussi ses taux d’allergies et la partie humidification de la ville. Ou selon les types de végétaux qu’on peut mettre, on peut améliorer la fraîcheur urbaine et la qualité de l’air. Tout un système créé pour isoler les piétons dans les rues. Bruit, air, chaleur et biodiversité. Une fois qu’on a tout ça, on n’arrive pas à faire changer complètement la donne, mais à « replanifier » différemment des espaces très densément urbains.

Comment ça peut se réaliser concrètement : par l’inscription de ces normes dans les cahiers des charges d’appels d’offres ?

Oui. On vient d’élaborer la stratégie nationale — le document devait sortir avant le confinement — pour la biodiversité à horizon 2030 pour Monaco. Avec un plan d’action : vers quoi s’engage la principauté en termes de biodiversité à 2030. Et derrière, on décline avec une centaine d’actions sur ces dix années. Une grosse partie dépend d’un objectif qu’on a appelé « cadre de vie global », et qui porte sur toutes les actions de « renaturation » de la ville, mais aussi du littoral marin. C’est ce document cadre qui va nous servir pendant 10 ans à dérouler le plan d’action, en y affectant des études, des groupes de travail, et des services.

On parle déjà de la relance économique à suivre, et il y a des tribunes dans plusieurs médias, français notamment, qui disent « une relance oui, mais pas n’importe laquelle » : qu’est-ce que ce serait une relance dite verte selon vous ?

Ce n’est pas mes missions, mais ce que je vois, c’est l’urgence pour les gouvernements de relancer l’économie, les PME, et les gens qui souffrent depuis plusieurs semaines. Ensuite, effectivement, ce que tout le monde s’accorde à dire, c’est que là il ne faut pas repartir comme avant. Il faut que ça serve de leçon, de modèle. Chacun dans ses missions va probablement proposer des choses. Nous, on le voit, sur les circuits courts, on a mis en place des labels « Commerce engagé », « Restaurant engagé » pour favoriser le commerce local et les circuits courts, le zéro plastique, etc. Ces circuits courts, on voit aussi ces producteurs locaux, les gens qui sont à côté, ce sont eux qui aujourd’hui, sont des maillons extrêmement importants dans la survie des gens. Ce sont des leçons qu’il faudra tirer. Parce que la dépendance totale à des structures lointaines qu’on ne maîtrise pas, quand il y a un problème, c’est fini. Il faut être « autonome », proche de chez nous, parce que ça pollue moins, parce que ça fait travailler des petits producteurs, parce que c’est toute une chaîne vertueuse. Ça fait vraiment partie des choses sur lesquelles j’espère que tous les gouvernements auront une réflexion. Il faudra qu’elle ait lieu.

A-t-elle lieu à Monaco, car la principauté est entourée de vallées fructifères par exemple ?

Oui, bien sûr. C’est pour ça qu’il y a eu aussi ce développement de l’entreprise Terre de Monaco, pour faire de l’agriculture urbaine, il y a des réflexions comme ça. Notamment avec la loi bio sur les cantines, ça fait 10 ans que Monaco essaie d’avoir des fournisseurs bio ou locaux dans les vallées pour fournir les cantines et l’hôpital. Tout ça est ancré dans une démarche environnementale depuis pas mal de temps. Au niveau mondial, ce sera important de structurer ces choses-là un peu plus fréquemment que ce qui est fait aujourd’hui.

Vous mentionnez le télétravail : y a-t-il eu d’autres révélateurs dans cette crise sanitaire qui confirment certaines mesures à prendre ?

Le révélateur au-delà des actions, c’est de voir des initiatives super-innovantes à Monaco, comme des entreprises qui vendaient des vêtements qui se sont mis à coudre des masques. Je dis toujours que l’environnement, c’est une source d’innovations. C’est comme cela aussi qu’on peut remettre des modes économiques innovants et différents de ce qu’ils étaient avant.

Ne craignez-vous pas des investissements moindres dans le secteur écologique dans les futurs arbitrages budgétaires, avec des moyens réduits ?

On verra ce qui sera libéré pour 2021. Évidemment qu’il y a des choix à faire. Aujourd’hui, on n’en sait rien. A la direction de l’environnement, on n’a pas encore déposé notre budget prévisionnel pour 2021. Le conseiller-ministre à l’économie et aux finances, Jean Castellini, se focalise sur le rectificatif pour pallier les aides qu’ils doivent accorder aujourd’hui aux gens qui vont en avoir besoin rapidement.

Êtes-vous confiante dans le fait que ce que vous avez pu observer durant cette crise, qui peuvent être des évidences, le soient aux yeux de tous ?

Il faut espérer que des crises comme ça ne soient pas trop graves, et il faudra ensuite en tirer des leçons et engager des changements de cap. Parce que sinon, tout cela revient. J’espère que le monde, dans sa globalité, tirera de cette crise une petite alerte pour revoir sa trajectoire.

(1) Une espèce invasive est une espèce introduite, volontairement ou non, dans un milieu qui n’est pas le sien et devient nuisible à la biodiversité de ce milieu.

Pour lire la suite de notre dossier sur l’impact écologique du confinement cliquez ici

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