jeudi 16 septembre 2021
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Laurent Mucchielli : « Jamais aucun attentat n’a été empêché par la vidéosurveillance »

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Laurent Mucchielli est sociologue, spécialiste des questions de sécurité, de délinquance, et de technologies de surveillance. En pleine épidémie de Covid-19, alors que l’on parle de caméras thermiques et de logiciels pour vérifier le port du masque, il dresse pour Monaco Hebdo, un portrait peu reluisant de ces technologies. Et notamment de la dernière en date : la reconnaissance faciale. Efficacité relative, utilité marginale, coût important, usage détourné… Son discours, fondé sur une évaluation scientifique au long cours, remet en cause la doxa au sujet de la technosurveillance.

Que sait-on des premières études sur la reconnaissance faciale ?

Aux États-Unis, on réfléchit à ça depuis très longtemps, en particulier depuis les attentats du 11 septembre 2001, pour protéger les lieux publics, de type aéroport ou gare. Des expérimentations ont été faites et montrent fondamentalement deux choses. La première, elle paraît triviale, mais la reconnaissance faciale, comme d’autres formes de surveillance, fonctionne toujours avec des gens qui sont consentants, ou pour lesquels ça n’est pas destiné. Ou encore qui sont trop naïfs ou trop stupides, pour savoir que c’est un risque par rapport à ce qu’ils comptent faire.

Un exemple ?

Exemple typique : s’il existe encore des voleurs suffisamment stupides pour commettre un vol à visage découvert alors même que ce lieu public est vidéosurveillé avec de la reconnaissance faciale et des petits panneaux qui indiquent, ceux-là ont des chances d’être identifiés comme ça. Par contre, ce que montrent les études, c’est qu’il n’y a rien de plus facile que de tromper la reconnaissance faciale, dès lors qu’on a anticipé qu’elle existait, et qu’on va tout simplement se masquer le visage. De manière très concrète, il suffit de mettre une casquette, une fausse barbe, et des lunettes de soleil, et c’est terminé. Il n’y a plus aucune reconnaissance faciale qui fonctionne.

Aucun algorithme n’est capable de reconnaître le visage, même par les pommettes ?

En aucun cas. Et contrairement à ce que peut prétendre le marketing des industriels qui joue en fait sur notre crédulité à tous. Cette crédulité vient de la société dans laquelle nous vivons, qui est une société qui entretient ce qui reste, au fond, de la mythologie : c’est précisément la croyance dans le pouvoir des technologies. La technologie est une caractéristique de nos sociétés modernes. Cette crédulité est aussi entretenue tous les jours dans les fictions dans lesquelles nous sommes plongés tous les jours. Nous passons notre temps à regarder des films de science-fiction, des séries policières, toutes remplies de ces technologies, et de cet imaginaire technologique. Qui résout les crimes ? Ce n’est plus l’intelligence humaine du Sherlock Holmes d’autrefois. C’est la machine, le technicien de la police scientifique du 3ème sous-sol, etc. Un certain nombre d’entre nous finissent par croire que Minority Report (2002), c’est la réalité. Et si ce n’est celle d’aujourd’hui, c’est celle de juste demain ou après-demain.

Pour autant, dans cet imaginaire fictionnel beaucoup sont des dystopies, comme la série Black Mirror par exemple : cela n’a-t-il pas l’impact inverse ?

Parce que ces technologies baignent notre vie quotidienne. Le plus manifeste, c’est d’un côté tout ce qui passe par nos ordinateurs, Internet et nos téléphones portables, sur lesquels on peut faire un nombre de choses de plus en plus importantes. Pour qui fait des cours, comme je le fais, à des grands adolescents ou des jeunes adultes, c’est tout à fait frappant. Certains ont quand même des difficultés croissantes à bien faire la part entre le réel et l’imaginaire. C’est extrêmement prégnant, et ça entretient une espèce de crédulité générale. Le marketing arrive en disant : « Mais si, bien sûr, nous avons une machine incroyable qui va saisir 123 points du visage et le reconnaître à 2 kilomètres ». J’exagère pour vous faire comprendre l’idée, mais c’est ça le principe. Et puis, il y aura toujours la génération 1, puis 2, 3, 4, comme pour les téléphones. Et à chaque fois on nous dit que l’objet est plus performant. Mais la réalité que démontrent empiriquement les études américaines, c’est que la délinquance organisée intègre le risque technologique, et trompera toujours n’importe quel type de reconnaissance en se grimant.

L’argument d’une meilleure sécurité ne tient pas, selon vous ?

C’est marginal. Si on le rapporte à l’activité globale sur un territoire donné sur toute l’année, on s’aperçoit que la contribution à l’élucidation policière est marginale. J’ai montré à propos de la vidéosurveillance que la contribution des images pour élucider les crimes et délits, représente une proportion de 1 à 3 % de la totalité des enquêtes qui sont menées par la police ou la gendarmerie, selon les zones de compétences, sur un territoire donné dans toute l’année. Par exemple, une ville peut afficher que son Centre de supervision urbain (CSU) a permis d’arrêter 500 personnes dans l’année. Dit comme ça, ça paraît énorme. Sauf que, ce que ne dit pas la même ville, c’est que l’ensemble des procédures faites par les policiers sur l’année, c’est de l’ordre de 50 000. Donc 500 par rapport à 50 000, c’est 1 %. L’impact est réel. Mais, statistiquement, il est marginal.

Et vous dites que les hors-la-loi s’adaptent en permanence ?

Ceux qui ne s’adaptent pas, sont les gens qui sont les plus naïfs. Ceux qui sont préparés vont intégrer le risque. Il faut se souvenir, même si on est une société sans mémoire, l’impact considérable qu’a représenté l’arrivée du téléphone portable, sa généralisation à l’usage privé, au milieu des années 1990. Pendant quelque temps, les bandits n’ont pas anticipé que les téléphones portables étaient écoutés, que les SMS étaient tracés, etc. Les policiers et les gendarmes ont bouclé un certain nombre d’affaires grâce aux écoutes, par la retranscription, en se faisant envoyer par les opérateurs les listes d’appels, les SMS etc. Mais, au bout d’un certain temps, dans le milieu délinquant, tout le monde l’a su. N’importe quel délinquant un peu organisé achète une puce et en change après son coup de fil. Il utilise des messageries codées. Dès qu’une messagerie est « crackée », une nouvelle arrive sur le marché, encore plus cryptée. C’est un jeu du chat et de la souris classique, du gendarme et du voleur, si on veut. Il arrive que, de temps en temps, les pouvoirs publics prennent une longueur d’avance, avec l’arrivée d’une technologie qui surprend. Mais c’est un fusil à un coup. Ça marche tant que ceux qui sont en face n’ont pas compris. Dès qu’ils ont compris, ils trouvent la parade, et s’adaptent. Il en est de la reconnaissance faciale comme du reste.

Si l’efficience n’est pas un critère à retenir, et sans doute les dirigeants politiques doivent en avoir conscience, quelles autres volontés peuvent se nicher derrière cette surenchère de technologie de vidéosurveillance ?

Pour vous répondre, je vous donne un deuxième exemple. On le sait le maire de Nice, Christian Estrosi, construit toute sa posture, toute sa carrière sur le thème de la sécurité et des technologies de sécurité. Vous vous souvenez qu’en 2019 pour le carnaval, il avait fait un coup de publicité important en disant qu’il réalisait en France la première expérience de reconnaissance faciale. Or, c’est faux. Ce n’était pas une véritable expérience de reconnaissance faciale.

Pourquoi ?

Dans reconnaissance, il y a « reconnaître ». En réalité, il n’y a pas de reconnaissance s’il n’y a pas de connexions des systèmes de vidéosurveillance à des fichiers. Donc, la question essentielle, c’est la nature du contenu du fichier en question. Je ne connais pas le système législatif de Monaco, mais dans le droit français, ce sont les communes, les villes qui maîtrisent le système de vidéosurveillance. Mais par contre, elles n’ont pas accès aux fichiers de police, à l’exception des voitures volées, et d’un ou deux autres petits fichiers pour les polices municipales. Une mairie n’a pas accès à un fichier national de police, ou aux casiers judiciaires. Par conséquent, dans l’expérience réalisée par une entreprise privée pour Christian Estrosi à Nice, le système n’était pas connecté à un fichier de police. C’était une expérience de type « laboratoire », avec des cobayes. On crée des complices de l’expérience que l’on va ficher préalablement, et que l’on va ensuite faire circuler dans la ville, pour voir si le système les reconnaît. C’est pour cela que ça n’a évidemment aucune portée. Par contre, en 2017, une expérience réelle de reconnaissance faciale avait été tentée lors du carnaval de Notting Hill, cette petite ville de la grande banlieue londonienne. Cette fois, le système de vidéo équipé de reconnaissance faciale était effectivement connecté à un fichier de police. Le résultat, c’est que pendant le carnaval le système a lancé, de mémoire 35 alertes en disant : « Cette personne est recherchée par la police ». Et les 35 fois, il s’est avéré que c’était une erreur. 100 % d’erreur ! Ce qui montre bien le décalage qui existe entre les imaginaires et le marketing des entreprises d’un côté, et la réalité de la vie quotidienne de l’autre.

En Chine, la reconnaissance faciale est largement utilisée pour faire de « l’évaluation sociale », mais a priori ce ne devrait pas être l’usage à Monaco : néanmoins, la technologie est-elle toujours neutre en soi, ou les perspectives qu’elle permet tendent un peu naturellement vers l’abus ?

En soi, la technologie est effectivement neutre. C’est un objet froid et inanimé. Ça n’a pas de volonté, pas d’intention. Ce serait de la mythologie de rentrer là-dedans. Par conséquent, un chercheur comme moi n’est ni technophile, ni technophobe. Il ne prête ni bonne intention, ni mauvaise intention. Je ne me retrouve ni dans ce mythe du progrès par la technologie, ni dans la dénonciation de Big Brother qui prête d’office une dimension négative. Le débat est dans son usage. Quand on arrive sur ce terrain-là, il y a la théorie et la pratique. En théorie, nous sommes tranquilles en démocratie. La différence entre un pays comme la France et un pays comme la Chine, c’est son droit et son système législatif. En théorie, en France, on ne peut pas faire un usage, à des fins de contrôle social de la population comme on le fait en Chine.

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« Il est très difficile de revenir en arrière quand on a enclenché certaines évolutions, en particulier sur le thème de la sécurité, qui fait partie des thèmes les plus émotionnels, les plus politisés, les plus idéologisés, et les plus médiatisés »

Et en pratique ?

Mais la pratique, c’est que nos démocraties sont par ailleurs très régulièrement agitées par des débats sécuritaires extrêmement importants. En particulier, à chaque période de pic de terrorisme. Sous couvert de menace terroriste, les démocraties sont amenées à prendre régulièrement des lois d’exception. La dernière démonstration en France, c’est l’état d’urgence et sa prolongation sur presque deux ans, et toutes les lois prises dans l’urgence pendant cette époque-là. Evidemment, le risque est là. La pratique montre que dès que l’on est dans une période extrêmement tendue et d’émotions sur le terrain de la sécurité, il se trouve toujours des élus pour proposer de voter des lois d’exception qui contreviennent aux principes généraux que l’on avait mis en place. On a eu plusieurs fois l’expérience de cela au cours des dernières décennies.

Il y a, à la fois dans le droit et dans la fuite en avant technologique, un côté cumulatif et irréversible : pourquoi est-il si difficile de revenir en arrière ?

Ce que montre l’histoire, c’est qu’il est très difficile de revenir en arrière quand on a enclenché certaines évolutions, en particulier sur le thème de la sécurité, qui fait partie des thèmes les plus émotionnels, les plus politisés, les plus idéologisés, et les plus médiatisés. Par exemple, quand on enclenche l’armement des polices municipales, il est quasiment impossible de revenir en arrière. Lorsqu’on enclenche le fichage d’une population, il est quasiment impossible, politiquement, pour une nouvelle majorité sur une mandature suivante, de dire qu’elle abandonne et qu’elle va détruire tous les fichiers. Ces évolutions sont généralement cumulatives. Au mieux, elles ne sont pas entretenues, ou pas développées. Mais il n’y a quasiment jamais de retour en arrière.

La vidéosurveillance est souvent promue aussi pour combattre un sentiment d’insécurité : est-ce qu’il y a une autre manière de répondre à ce sentiment que par l’accumulation de caméras ?

Oui, bien sûr. Contrairement à un certain nombre d’imaginaires apeurés ou de discours catastrophistes intéressés, la vie quotidienne des habitants dans n’importe quelle commune de France, y compris dans les grandes villes, n’est pas faite d’expositions à des crimes ou à des délits graves. La vie quotidienne est faite de ce qu’on appelle les « incivilités » : agressivité verbale, petites dégradations, petits vols… Nos enquêtes que nous appelons enquête de « victimation » le démontrent très clairement et permettent de le chiffrer. Le risque quotidien pour un citoyen lambda, ce n’est pas d’être atteint dans son intégrité physique, ni d’être victime d’un vol avec violence. C’est d’être victime d’incivilités. Or, les incivilités se voient apporter peu de réponses de la part des pouvoirs publics. On sait que les services de police et de justice sont totalement saturés. Donc, ils ne s’occupent pas en priorité des incivilités. On voit aussi que les polices municipales, qui avaient un boulevard pour faire de la proximité, pour s’occuper de ces petites choses du quotidien, les délaissent de plus en plus pour être dans une imitation, voire une substitution aux forces nationales. Nos enquêtes montrent que les citoyens sont globalement mécontents du fait que l’on traite mal leurs petits problèmes du quotidien, qui certes sont « petits », mais qui sont les plus fréquents.

Quelle solution pour remédier à ce problème ?

La solution, c’est de faire ce qu’on fait dans d’autres pays et qu’en France, on appelle la police de proximité. La police de proximité, c’est quelque chose de très simple. Ça consiste à affecter durablement à un quartier des policiers qui patrouillent toute la journée à pied. C’est l’élément central : on peut tourner toute la journée en voiture dans une ville et avoir le sentiment qu’on a vu la ville dans toutes ses rues, mais on n’a parlé à personne. La proximité, c’est forcément d’être à pied, de telle manière que le citoyen lambda puisse interpeller un policier qu’il connaît, car il le voit régulièrement, pour lui faire état de son problème. L’idée c’est d’avoir une personne qui représente l’autorité publique, qui n’est même pas un policier, qui est dans l’espace public, et que n’importe quel citoyen peut interpeller pour témoigner de son problème. En France, il manque une police de proximité.

Le sentiment d’insécurité est aussi quelque chose d’impalpable ?

Il y a une deuxième dimension du sentiment d’insécurité qui est proprement de l’ordre des représentations et des peurs. On sait que le sentiment d’insécurité est en réalité très fortement lié à un sentiment de fragilité et de vulnérabilité. C’est-à-dire qu’il concerne des personnes pas du tout surexposées aux risques de délinquance, mais des personnes plus fragiles, et donc qui ont plus peur. On sait que l’âge est un facteur de sentiment d’insécurité. On sait que l’isolement, la précarité, les dégradations dans un quartier, ou le bruit la nuit, qui ne sont pas une menace quelconque pour les individus, sont davantage ressentis par les personnes les plus fragiles.

Comment répondre à ça ?

Pour répondre à ça, on voit bien qu’il faut sortir de la sécurité stricto sensu pour s’intéresser à ces fragilités et à ces vulnérabilités. Elles sont liées au vieillissement et à la solitude, et donc, à l’anonymat. Ça pose question à toute notre modernité au fond, ces villes anonymes, où on ne connaît pas son voisin, où on se dit à peine bonjour, où on ne parle à personne dans les transports en commun, etc. Alors que l’on a voté 40 lois, on a construit des murs, et on a mis des caméras. C’est un puits sans fond. Aucune des mesures proposées ou votées en permanence par les élus ne vient systématiquement satisfaire ce sentiment d’insécurité, puisqu’il est d’une autre nature. Si on voulait vraiment lutter contre ça, il faudrait beaucoup plus s’intéresser à ces vulnérabilités, et à ces fragilités. Et venir davantage renforcer les personnes dans leurs relations sociales.

N’y a-t-il pas aussi de la part des dirigeants politiques la volonté d’en faire un argument d’attractivité pour des personnes détentrices de capitaux, qui, par cet amoncellement de sécurité se sentiraient à l’aise dans ce type d’espace contrôlé ?

C’est tout à fait certain. J’ai montré aussi dans mon livre sur la vidéosurveillance (1) qu’il y a un certain nombre d’élus qui font de la politique avec la vidéosurveillance, comme avec la sécurité de manière générale. Ils se sont emparés de ça pour satisfaire une clientèle électorale, rendre effectivement attractif ce qu’ils considèrent comme les vitrines de leur ville, pour le présenter aux investisseurs et aux touristes. En utilisant ce sujet à la fois à des fins personnelles politiques, et, par ailleurs, à des fins d’attractivité de leur ville. Des villes comme Nice, Marseille, ou Monaco, c’est tout à fait clair.

Cette technologie de sécurité et de contrôle de l’espace public fait-elle peser un risque sur les libertés publiques ?

Le problème ne relève pas de la technologie en elle-même, mais de l’usage non-démocratique qui peut en être fait. L’expérience montre que c’est déjà le cas, dans nos démocraties. Il y a un moment donné où il va falloir arrêter de se cacher derrière la Chine pour dire : « Regardez combien nous nous sommes des gentilles démocraties et eux une vilaine dictature policière ». François Hollande a reconnu que l’état d’urgence avait été détourné de son usage, qui était de lutter contre le terrorisme, pour tenter de réduire l’importance des manifestations écologistes lors de la COP21, par exemple. De même que, plus récemment, la vidéosurveillance, et donc la reconnaissance faciale, a été et sera utilisée pour ficher des manifestants, ou des choses comme ça. Dès lors que l’outil sera donné aux forces de polices, il suffira d’une consigne ministérielle nouvelle sous prétexte d’évènements… c’est ça le drame. On sort de la crise des gilets jaunes, qui a été un évènement majeur dans la société française. A chaque fois qu’il y a un évènement comme ça, malheureusement, le fil ordinaire des choses, y compris le fil juridique ordinaire, est tout d’un coup suspendu. Et ces technologies sont, du coup, utilisées à des fins qui ne sont pas celles qui étaient prévues.

En quoi, c’est une atteinte aux libertés publiques ?

Le droit de manifester est un droit absolument fondamental, qui est l’une des composantes de base de la démocratie. A partir du moment où on commence à ficher des manifestants, et que l’on commence à utiliser ce fichage pour tenter d’interdire certains de manifester, on commence à entrer dans les atteintes aux libertés publiques.

Mais à Monaco, il est dit que l’utilisation de la reconnaissance faciale sera utilisée seulement pour les fichés Interpol, par exemple ?

Ça commence toujours avec un argument très raisonnable. En France, la vidéosurveillance a été importée sous prétexte de nous prémunir du terrorisme. Or, ce n’est pas ça qu’il se passe. Chaque fois qu’il y a un attentat, grâce à la vidéo, on a des images après coup, une fois que tout le monde est mort. La seule plus-value, c’est ça : on a l’image, après. Formidable, quelle belle jambe, ça nous fait… Jamais aucun attentat n’a été empêché par la vidéosurveillance.

1) Vous êtes filmés ! Enquête sur le bluff de la vidéosurveillance, de Laurent Mucchielli (Armand Collin, hors collection), 232 pages, 12,99 euros (eBook), 17,90 euros.

Quelle méthodologie utilisée pour ses travaux ?

Laurent Mucchielli a travaillé pendant cinq ans sur ces questions de vidéosurveillance. Il a participé à des appels d’offres de collectivités territoriales en bonne et due forme, pour compiler empiriquement et statistiquement les données liées à la sécurité. « Entre 2012 et 2017, les dates de mes principales enquêtes que j’ai exploitées dans mon livre (1), j’ai une demi-douzaine de collectivités, depuis la petite ville de 8 000 habitants jusqu’à la très grande ville, Marseille, qui m’ont confié un travail, officiellement, qu’on appelle un DLS : un diagnostic local de sécurité, qui est en France une obligation. Toute commune de plus de 10 000 habitants peut se doter de ce qu’on appelle un CLSPD, un Contrat local de sécurité et de prévention de la délinquance, qui a pour but de réunir les différents partenaires publics et privés qui vont faire localement la politique de sécurité et de prévention. […] A Marseille, on était dix à travailler. Et donc dans ce cadre-là, dès lors qu’on a une commande officielle, validée par le CLSPD, c’est-à-dire par l’autorité préfectorale et l’autorité judiciaire, on a une lettre d’accréditation et on peut se présenter à n’importe quel service, national, municipal ou départemental en disant : « Je veux l’accès à telle donnée, telle information, tel fichier, tel registre, telle base statistique ». » C’est de cette manière qu’il a pu accéder à toutes les données qui, d’ordinaire, ne sont jamais rendues publiques. « Les données qui permettraient d’évaluer vraiment les politiques de sécurité, telles que la vidéosurveillance, ne sont pas rendues publiques. Par conséquent, le citoyen lambda ou le journaliste lambda ne peut pas le faire. Il n’en a tout simplement pas les moyens. Il est esclave de ce qu’on veut bien lui donner, lui jeter en pâture, en général de la communication. Les chiffres que ça arrange, mais jamais tous les chiffres. Le communiqué de presse, mais qui ne dit que ce qu’il ne veut bien dire, etc. » Il explique que les DLS sont habituellement « une formalité confiée au secteur privé, à des entreprises qui tournent d’une ville à l’autre en France toute l’année, et qui font, globalement, les mêmes petites compilations statistiques sans grand intérêt, et qui ne froissent personne ». Des travaux et des évaluations valables scientifiquement, mais « qui ne vont pas dans le sens attendu ». Et qui finissent « remisés au placard » à la prochaine campagne électorale, bien que son travail ait été salué pour sa rigueur. En définitive, il regrette surtout que des évaluations ne soient pas régulièrement réalisées sur ces questions, et qu’il ait été le seul à investir ce terrain. « La Cour des comptes a écrit en toutes lettres qu’il n’y avait pas d’évaluation de la vidéosurveillance en France, ni au niveau national, ni au niveau local. La ville de Nice, par exemple, qui depuis des années la développe, n’a jamais fait réaliser la moindre évaluation scientifique indépendante. Jamais. »

Des pouvoirs publics conscients de l’inutilité de la vidéosurveillance ?

Laurent Mucchielli explique que, lorsqu’il a travaillé sur la vidéosurveillance, il a découvert « et je ne le soupçonnais pas, que le fait que ce soit peu utile pour lutter contre la délinquance est en fait bien connu des gens qui travaillent à l’intérieur. Ils le savent tout simplement parce qu’ils voient bien qu’il ne se passe pas ce que la théorie annonce. Celle-ci annonce que des policiers municipaux regardent des écrans et vont voir la délinquance en train de se produire, sauter sur leur radio ou leur téléphone, pour lancer un équipage sur le terrain qui va interpeller directement les délinquants en question. C’est ce que j’appelle « le mythe du vidéo-flag ». Sauf que la pratique que connaissent ceux qui y travaillent, et je le sais car j’ai séjourné dans les centres de supervision, c’est que la plupart de la journée, soit on ne voit rien, soit les caméras ne sont pas au bon endroit, soit elles ne marchent pas, soit tout simplement il ne se passe rien. Car, dans la réalité, il ne se passe pas non plus des choses tous les quarts d’heure à tous les coins de rue. Par conséquent, la plupart du temps, ils n’ont rien à faire. Et donc, face à cette situation, il n’y a que deux solutions : soit on enlève les gens de ces centres de supervision et on les remet sur la voie publique, soit on trouve d’autres manières de rentabiliser le système. Et c’est ce qu’il se passe massivement ces dernières années et que j’ai découvert dans mon travail. On assiste à un détournement massif du système de vidéosurveillance pour faire ce que l’on appelle de la « vidéoverbalisation ». Pour accroître la répression des petites infractions routières du quotidien. C’est un système qui existe à Monaco depuis longtemps, autant que je sache. »

Un usage détourné pour la répression routière

Selon Laurent Mucchielli, pour compenser le coût exorbitant de ces technologies de surveillance aux effets limités, l’utilisation qui en est faite est détournée de son objet initial. « Je l’ai montré pour la ville de Marseille, et c’est exactement pareil à Nice. La même année où la ville va annoncer que 500-600 personnes ont été arrêtées, que la police a demandé à 2 000 reprises des images, dans la même année, j’ai montré qu’il y avait eu 36 000 procès verbaux par vidéoverbalisation sur des infractions routières. Le cœur du fonctionnement quantitatif de la machine, c’est ça. » Puisque la vidéosurveillance ne sert que très peu à combattre crimes et délits, son usage se reporte donc sur la verbalisation routière, « à des fins de rentabilité ». Et, selon lui, « il y a toutes raisons de penser que si la reconnaissance faciale est installée massivement dans tous ces systèmes de vidéosurveillance de l’espace public, ça va venir renforcer ce genre de détournement du système. C’est-à-dire être utilisé, non pas comme c’est annoncé en théorie, pour protéger le brave citoyen des méchants terroristes qui en veulent à sa vie. Pas du tout. Mais pour renforcer le contrôle social de ce citoyen ordinaire, et, en particulier, tout ce qui concerne la circulation automobile. Voire, on peut imaginer dans le futur, même la circulation piétonne. Avec de tels systèmes, on arrivera comme en Chine tout autant à mettre une contravention ou un blâme à un piéton qui ne traverse pas quand il y a le panneau vert pour traverser, même sans voitures ». Laurent Mucchielli invite également à se départir de « ce bon vieux mythe de la grande majorité de braves citoyens et de la petite minorité de méchants délinquants, cette espèce de manichéisme. La réalité c’est que, ne serait-ce que pour rentabiliser les systèmes, ils sont en réalité utilisés déjà pour contrôler et verbaliser aussi le brave citoyen qui, par ailleurs, commet des petites infractions au quotidien, en particulier routières. »

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