lundi 26 octobre 2020
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Anneliese Depoux :
« Il n’y aura pas de vaccin contre
le changement climatique »

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Depuis le début de la pandémie de Covid-19, les émissions de gaz à effet de serre et la pollution ont baissé.

Cette crise sanitaire aura-t-elle un impact durable sur notre façon d’être face au changement climatique ? Pour le savoir, Monaco Hebdo a interrogé la chercheuse Anneliese Depoux, codirectrice du centre Virchow-Villermé de santé publique à Paris, et membre de l’initiative Lancet Countdown, un groupe international de recherche sur la santé et le changement climatique.

Des parallèles peuvent-ils être tracées entre la pandémie de Covid-19 et le changement climatique ?

S’il est possible de confiner le Covid-19, la pollution, elle, ne s’arrête pas aux frontières. Ce virus nous amène à réfléchir sur les liens entre changement climatique et santé. Le Covid-19 représente un danger concret, proche et immédiat : les gens ont peur de tomber malades. En revanche, on a une tout autre perception du changement climatique. On le voit comme quelque chose qui arrive aux autres, en Afrique ou en Asie du Sud-Est notamment. On le voit aussi comme quelque chose qui surviendra dans très longtemps, et dont on ne verra pas nous-même les effets.

Pourquoi réagit-on ainsi face au changement climatique ?

Face au changement climatique, on présente trop souvent les objectifs de long terme. C’est le défaut des scientifiques, et je m’inclus dedans : on a produit des études qui donnent des horizons à 2050 ou 2100. Ce n’est pas assez engageant pour les populations. Les gens se disent : « A quoi bon ? De toute façon, je ne serai plus là. » On ne craint pas de contagions liées au changement climatique. Or, il n’y aura pas de vaccin contre le changement climatique, car le changement climatique est irréversible.

Comment faudrait-il parler du changement climatique, alors ?

On parle souvent de crise climatique, mais cette terminologie n’est pas appropriée. Comme avec le changement climatique il n’y aura pas de retour en arrière, il vaudrait mieux parler d’urgence climatique, que de crise climatique.

A Monaco, comme dans les autres pays, le gouvernement a pris des mesures fortes pour tenter de stopper cette épidémie : qu’est-ce que cela montre de la part des pouvoirs publics lorsqu’ils sont confrontés à une grave crise sanitaire ?

Pour le coronavirus, on a su mettre en place des moyens, des mesures drastiques, en stoppant, par exemple, l’activité aérienne. Ce sont des mesures inédites, qu’on devrait probablement prendre pour lutter contre le changement climatique. Mais si on a réussi à prendre ce genre de mesure, c’est parce qu’on sait que c’est temporaire. Les gouvernements ont donc pu faire accepter ces restrictions auprès des populations grâce à ça.

Il est donc très difficile d’appliquer des mesures aussi radicales pour lutter contre le réchauffement climatique ?

La transformation de nos modes de vie et de nos économies devra être permanente. Mais les mesures prises pour lutter contre le coronavirus ne sont pas transposables pour s’attaquer au changement climatique. Si on appliquait de façon permanente les décisions prises contre le Covid-19 pour lutter contre le changement climatique, il n’y aurait évidemment aucune adhésion de la part de la population. Mais il y a une réflexion à mener sur l’après-coronavirus en lien avec le changement climatique.

Quelle serait la bonne approche pour mobiliser enfin les populations face à l’urgence climatique ?

Le lien entre changement climatique et santé devrait être fait plus régulièrement. Il s’agit d’un bon axe pour sensibiliser les populations aux impacts du changement climatique. Ce discours est plus concret que les théories scientifiques autour du climat qui paraissent plus abstraites pour les gens. Avec cet axe-là, on met l’accent sur le fait que le changement climatique est un risque dans le présent, local, et qui concerne tout le monde.

Avec le coronavirus, la pollution de l’air est un « facteur aggravant », selon certains médecins et chercheurs (1) : le lien entre changement climatique et santé est donc irréfutable ?

La pollution a un impact sur les voies respiratoires, il est donc possible que cela vienne renforcer les risques. On a trop tendance à voir le changement climatique comme un problème écologique et environnemental, alors qu’on sait très bien aujourd’hui que c’est un problème de santé publique. Je dirige d’ailleurs plusieurs études au centre Virchow-Villermé de santé publique, avec le Lancet Countdown, qui est une initiative lancée par la revue médicale le Lancet. On est une soixantaine de chercheurs du monde entier à travailler sur les impacts sanitaires du changement climatique. On publie nos résultats chaque année, 15 jours avant la COP, pour sensibiliser et alerter les décideurs politiques, en plus de la population.

Que sait-on déjà ?

On sait que le changement climatique a un impact important sur la distribution géographique de toute une série de maladies infectieuses, comme la malaria, la dengue, ou le chikungunya. On voit aussi qu’il y a un accroissement des événements climatiques extrêmes, même en Europe, comme de fortes inondations, par exemple. On a aussi vu de très fortes canicules. Les scientifiques ont montré que ces épisodes de très fortes chaleurs seront plus fréquents et plus longs. En 2003, la canicule a fait plus de 15 000 morts en France, et 70 000 en Europe. Les virus tuent, mais le changement climatique a aussi un impact réel sur la mortalité.

Quoi d’autre ?

La maladie de Lyme est en très forte recrudescence en Europe, aussi. Il y a également l’augmentation de pathologies respiratoires, comme l’asthme, lié au développement de plantes allergènes favorisée (l’augmentation) par le réchauffement climatique. Or, dans les esprits, le lien n’est pas toujours fait entre ces pathologies et le changement climatique. On ne devient pas asthmatique uniquement à cause du changement de notre environnement, car les causes sont évidemment multifactorielles. Mais cela renforce un certain nombre d’impacts sanitaires.

Pourquoi l’urgence du réchauffement climatique ne débouche pas auprès des gouvernements et des populations vers la mise en place de décisions drastiques, contrairement au Covid-19 ?

Même si les impacts sont déjà là, les conséquences du réchauffement climatique semblent encore assez lointaines pour la population. De plus, il ne touche pas tout le monde de la même manière. En revanche, ce virus a touché des chefs d’Etat, des stars, ou des têtes couronnées. On a donc vu qu’il est possible d’être riche et d’être, malgré tout, touché par le coronavirus. En revanche, pour échapper aux conséquences du réchauffement climatique, si on a de l’argent, on peut déménager, on peut s’équiper d’une climatisation… Beaucoup de choses deviennent possibles. Des gouvernants du monde entier ont parmi leurs proches des personnes qui ont été contaminées par le Covid-19, alors que le réchauffement climatique leur semble encore, pour beaucoup, encore loin et abstrait. Et puis, nous, chercheurs, on a peut-être créé une distance sociale entre le changement climatique et la population. Résultat, pour les gens, cela ne leur apparaît pas comme un danger immédiat. Ils pensent que cela touchera les autres avant nous.

Pour lutter contre le réchauffement climatique, faut-il miser sur l’éducation des plus jeunes et de la population en général, ou les directives doivent-elles être imposées par les Etats ?

Il faut les deux. On ne peut pas attendre que les plus jeunes soient informés, même s’il faut, bien entendu, continuer à les éduquer sur cette problématique. Car si on mise uniquement sur la génération suivante, il sera trop tard. Il faut massivement former les hauts dirigeants et les cadres qui vont entrer en fonction, que ce soit à l’université ou dans les grandes écoles. On a aussi vu que, pour que les gens acceptent les mesures pendant cette crise sanitaire, il n’était pas forcément nécessaire qu’ils connaissent dans le détail la manière dont se propage un virus. L’adhésion se fait parce que la menace est imminente, et que la crainte est là. On a besoin de décisions fortes qui viennent de nos dirigeants. Mais je pense que les médecins ont aussi un rôle à jouer.

© Photo DR

« On sait que le changement climatique a un impact important sur la distribution géographique de toute une série de maladies infectieuses, comme la malaria, la dengue, ou le chikungunya »

Lequel ?

Il faut davantage former les médecins qui sont en première ligne face à la population. Ils peuvent aider à faire comprendre certains enjeux, de façon positive. Il existe une notion de co-bénéfice qui est importante. Par exemple, réduire son alimentation carnée, et avoir une mobilité plus active permettent de réduire les risques cardio-vasculaires et aura aussi un impact sur les gaz à effets de serre. L’idée, c’est de faire comprendre ainsi que chacun a un rôle à jouer et que tout le monde peut avoir un impact en adoptant un autre comportement. Si les populations perçoivent ces enjeux-là, il sera alors plus facile de faire passer des mesures plus contraignantes au niveau de nos gouvernements.

Pour le Covid-19, le confinement est accepté, car temporaire : comment faire accepter à la population des changements forts et durables dans le temps, que ce soit sur le plan économique ou des modes de vie, afin de lutter contre le réchauffement climatique ?

Pour susciter l’adhésion, il faut mieux faire le lien entre santé et climat. Cette crise est une occasion de montrer de façon tangible qu’en mettant certaines actions en place, on peut sauver des vies. Car les solutions climatiques sont souvent vues comme des pertes immédiates pour la société : hausse de taxes, réduction de notre consommation… Or, les recherches comportementales montrent qu’en pareille situation, les gens évaluent psychologiquement les gains et les pertes. Les individus sont plus réticents à agir lorsque les pertes sont jugées importantes. Donc, si on parvient à montrer les bénéfices, cela peut susciter une meilleure adhésion.

Cette embellie en termes de réduction de la pollution sera-t-elle durable ou la reprise économique et industrielle va rapidement tout remettre en cause ?

Ce risque existe. Il faudrait donc que les dirigeants ne perdent pas de temps. Ils doivent réfléchir à ce qu’il sera possible de mettre en place dès l’après-coronavirus pour lutter contre le changement climatique. Car il y a le risque qu’après cette période de confinement, les gens aient envie de se rattraper.

Et pourtant, il existe donc un lien très clair entre changement climatique et santé publique ?

Si on veut présenter les choses sous un angle économique, le réchauffement climatique a un coût pour les finances publiques. Avec des maladies chroniques qui peuvent être renforcées : l’asthme, les allergies… Cela nécessite des traitements au long cours, qui représentent un coût pour la sécurité sociale. Donc ça pèse sur l’économie d’un pays.

Monaco étant un pays enclavé dans la France, et à proximité de l’Italie, l’efficacité de sa politique de lutte contre le réchauffement climatique ne peut pas dépendre que d’elle ?

L’affichage politique réalisé par le prince Albert II et Monaco dans la lutte contre le réchauffement climatique est important. Je remarque aussi que, depuis fin janvier 2020, Zéro Emission, un magazine dédié au climat est tourné à Monaco. Donc je sais que la principauté est très impliquée sur cette question-là. C’est une très bonne chose.

Cette crise sanitaire peut-elle avoir un impact positif pour la lutte contre le changement climatique ?

Cette crise a permis une prise de conscience par certains, et, peut-être, par nos dirigeants. Mais il y a le risque d’être très heureux d’être sorti du confinement et de vouloir revenir à la vie que l’on menait avant. Deux voies sont alors possibles. Si on est optimiste, on se dit que cette crise aura eu un rôle de révélateur, et peut-être d’entraînement, qui pourra nous mettre sur la bonne voie. Mais on peut aussi se retrouver confronté à une situation inverse.

Vous êtes optimiste ?

Je suis un peu sur la réserve. Mais je pense qu’il s’est passé quelque chose dans les consciences. Les gens vont réaliser qu’en malmenant notre environnement, on peut prendre le risque de générer la propagation de virus. On voit aussi que la fonte des glaces a provoqué la libération de certains virus du pergélisol. Il y a donc certaines menaces qu’on ne maîtrise pas encore très bien, mais qui peuvent advenir.

Vous pensez qu’il y aura un avant et un après coronavirus ?

J’aimerais bien. Mais je ne peux pas préjuger de ce qu’il adviendra. Le traitement de cette crise sanitaire occupe un espace médiatique qui est très important, qui peut éclipser d’autres mécanismes importants dans la lutte contre le changement climatique. Plusieurs réunions de préparation de la prochaine COP ont été annulées (2). Cette COP est reportée, mais on ne sait pas encore à quand. La date n’a pas été fixée, alors qu’on sait déjà quand sera reprogrammé le Tour de France… Il y a des choses qui ne sont pas très rassurantes.

1) Interrogée par Le Monde, Isabella Annesi-Maesano, membre du collectif et directrice du département d’épidémiologie des maladies allergiques et respiratoires de l’Inserm, rappelle que « la pollution abîme les muqueuses des voies respiratoires et du poumon, ce qui fait pénétrer plus facilement les virus et, par agrégation, les particules fines et ultrafines véhiculent les virus au fond des voies aériennes ». En novembre 2003, une étude de la revue scientifique Environmental Health (à lire sur https://ehjournal.biomedcentral.com/articles/10.1186/1476-069X-2-15), s’est intéressée au lien entre la pollution de l’air et les cas mortels de syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) : les patients contaminés qui habitaient dans des régions modérément polluées avaient 84 % plus de risques de mourir que les patients vivants dans des régions peu polluées.

2) La COP26 qui devait avoir lieu en novembre 2020 à Glasgow est reportée à 2021. Alors que Monaco Hebdo bouclait ce numéro le 28 avril 2020, aucune date n’avait été fixée.

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