jeudi 28 janvier 2021
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L’impact des écrans sur le cerveau divise les experts

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L’exposition des enfants aux écrans est souvent pointée du doigt pour expliquer les retards cognitifs, les difficultés sociales ou les troubles de l’apprentissage et du sommeil.

Mais qu’en est-il vraiment ? Quel est l’impact des écrans sur le cerveau des enfants ? Sur ces questions, l’avis des scientifiques n’est pas tranché.

C’est un fait. Dans un monde hyperconnecté, les enfants sont de plus en plus exposés aux écrans. Le phénomène s’est même amplifié avec les confinements décrétés pour enrayer la pandémie de Covid-19. À tel point qu’au moment du déconfinement, en mai 2020, de nombreux spécialistes ont tiré la sonnette d’alarme sur les dangers des écrans pour les enfants. En tête de leurs préoccupations figurent notamment les impacts sur le cerveau.

« Décérébration » ?

Dans une interview accordée à nos confrères du Monde en octobre 2019, le neuroscientifique Michel Desmurget n’y va pas par quatre chemins. Selon lui, « la multiplication des écrans engendre une décérébration à grande échelle ». Un avis qu’il réitère quelques semaines plus tard dans les colonnes du quotidien L’Est Républicain et sur RMC, auxquels il confie s’inquiéter pour « la première génération dont le QI sera inférieur à la précédente » car, dit-il, « plus les enfants regardent d’écrans, plus le QI diminue ». Alors les appareils numériques rendent-ils « crétins » comme Michel Desmurget semble le signifier dans son livre La fabrique du crétin digital (1) ? « Non », rétorquent certains experts comme Séverine Erhel, maître de conférences en psychologie cognitive à Rennes 2, qui refuse de céder au catastrophisme : « Le problème, ce n’est pas les écrans en eux-mêmes, ni le temps passé devant, ce sont les activités que l’on pratique devant ces derniers », a-t-elle déclaré à L’Express. Face aux remous suscités par ses propos, Michel Desmurget a tenu par la suite à préciser ses propos aux Décodeurs : « Force est de constater que l’usage récréatif qui en est fait aujourd’hui par les jeunes est débilitant. La question n’est pas de les supprimer — professionnellement je les utilise moi-même largement — mais de limiter drastiquement ces consommations débilitantes », a-t-il tempéré. Le danger des écrans divise en tout cas les experts. Ce qui a pour conséquence de maintenir le grand public dans le flou.

Les études se contredisent

Du côté des études, cela va aussi un peu dans tous les sens. Aux études alarmistes succèdent des études plus rassurantes, et inversement. Ainsi, en novembre 2019, une étude publiée dans le JAMA Pediatrics indique que le temps passé sur les écrans modifie la structure du cerveau des enfants. Selon les chercheurs, plus les enfants passent du temps devant des écrans, plus les scores de leurs tests cognitifs sont détériorés : ils ont moins de vocabulaire, plus de difficultés à lire et mettent plus de temps à nommer des objets par exemple. Plus inquiétant encore, les chercheurs ont observé, grâce à des IRM, une modification physique du cerveau chez les gros consommateurs de numérique. Ces derniers ont en effet moins de « substance blanche », pourtant indispensable au développement des fonctions fondamentales. Quelques mois auparavant, en août 2019, une étude de l’Oxford Internet Institute (3) publiée dans le Journal of the American Academy of child and adolescent psychiatry montrait pourtant une « corrélation positive » entre le temps passé devant la télévision et les fonctions psychocognitives. L’effet étant bénéfique « à partir de 5 heures et 8 minutes par jour ». Ces conclusions prenaient alors elles-mêmes le contrepied d’une autre étude de 2018, se basant pourtant sur les mêmes données, qui mettait en cause les écrans dans le développement du cerveau. À l’époque, des chercheurs américains pointaient « un amincissement prématuré du cortex », signe selon eux d’un vieillissement prématuré du cerveau. Et si des dizaines d’études avancent une corrélation entre le temps passé devant les écrans et différents maux (diminution des capacités cognitives, difficultés d’attention, troubles du sommeil, anxiété, obésité…), nombre d’entre elles souffrent de biais méthodologiques qui ne permettent pas de tirer de conclusions définitives.

Principe de précaution

La science a donc bien du mal à trancher. Et en l’absence de certitudes, le principe de précaution doit prévaloir. C’est la raison pour laquelle les autorités sanitaires multiplient les mises en garde comme l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui préconise de bannir les écrans avant 2 ans et de limiter leur usage à une heure par jour entre 2 et 5 ans. Le temps passé devant les écrans ne semble pourtant pas être un problème pour le docteur François-Marie Caron, pédiatre et ancien président de l’association française de pédiatrie ambulatoire (AFPA), qui voit plutôt comme facteur déterminant, le type d’activité devant les écrans : « Si on passe du temps utile devant un écran, ce n’est pas trop. Mais si on passe du temps inutile, qu’on est sédentaire, qu’on ne fait plus d’activité physique et qu’on ne travaille pas à l’école, dans ce cas c’est trop. Il ne faut pas diaboliser les écrans. Ce n’est pas le temps d’écrans qui va poser question, c’est davantage l’utilisation qui peut poser problème. […] S’il (l’enfant) est tout seul devant un écran auquel il ne comprend rien, c’est un temps inutile. Car ce n’est pas un temps pendant lequel il peut favoriser les interactions et le développement de son cerveau ». Un avis partagé par Pete Etchells, de l’université de Bath Spa (Royaume-Uni), dans New Scientist (4) : « Le temps d’écran est un paramètre facile à mesurer, mais il est complètement dépourvu de sens ». Par exemple, jouer à des jeux éducatifs sur un écran n’aurait selon eux pas le même impact sur le cerveau que regarder passivement un dessin animé à la télévision. Quant à l’impact des écrans sur les performances scolaires, aucune étude n’a, pour le moment, établi de lien entre les deux. Une chose est sûre, qu’il soit positif ou négatif, les écrans ont un impact sur le cerveau des enfants. Et il faudra certainement encore quelques années pour avoir le recul nécessaire et trancher en faveur de l’un ou l’autre. Le sujet passionne en tout cas aussi bien le grand public et les médias que le monde scientifique. Preuve en est, le site PubMed qui recense toutes les études en biologie et en médecine dans les revues scientifiques dénombre plus de 1 400 études avec les mots-clés « temps d’écran » et « enfant ».

(1) La fabrique du crétin digital : les dangers des écrans pour nos enfants, Michel Desmurget (Le Seuil), 432 pages, 20 euros.

(2) Associations between screen-based media use and brain white matter integrity in preschool-aged children, Jama Pediatrics, 4 novembre 2019, doi : 10.1001/jamapediatrics.2019.3869

(3) How much is too much ? Examining the relationship between digital screen engagement and psychosocial functioning in a confirmatory cohort study, Journal of the American Academy of child and adolescent psychiatry, 7 août 2019, DOI : https://doi.org/10.1016/j.jaac.2019.06.017

(4) Children benefit from the right sort of screen time, New Scientist, 26 mars 2014.

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