lundi 26 octobre 2020
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Écologie : ce que nous dit
le confinement globalisé

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Sans évoquer avec cynisme les bienfaits positifs de la crise actuelle en matière d’écologie, de nombreux constats peuvent être faits, néanmoins. Partout dans le monde et à Monaco, les émissions d’oxydes d’azote baissent, le bruit des villes également. Quels enseignements tirer de tout cela, pour qu’il y ait réellement « un avant » et « un après » ?

Qui n’a pas vu ces images d’animaux se baladant dans les centres urbains ? Des cygnes dans les canaux de Venise, en seulement quelques semaines ? De ces images de la NASA montrant les chutes drastiques d’émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère terrestre ? Loin de parler d’effets positifs de ce drame sanitaire, force est de constater que la planète respire un peu mieux, actuellement. Pour s’en persuader, quelques chiffres à l’appui. « La pandémie aurait ainsi entraîné une réduction de 200 millions de tonnes des rejets de CO2 du pays sur la période. En cause : une baisse de 15 % à 40 % de la production dans les principaux secteurs industriels, limitant l’utilisation du charbon, du pétrole ou de l’acier »  (1). Selon le site FlightRadar24, qui compile les données des vols aériens, le nombre de vols commerciaux a chuté de 70 % en quelques semaines passant d’environ 100 000 par jour à 30 000 à la fin du mois de mars. A Paris, l’air n’a pas été aussi pur depuis 40 ans. Airparif, dans son étude sur l’impact des mesures de confinement, a relevé « une amélioration de la qualité de l’air de l’ordre de 20 à 30 % dans l’agglomération parisienne, consécutive à une baisse des émissions de plus de 60 % pour les oxydes d’azote ». En région Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca) également, les baisses de dioxydes d’azote (NO2) sont flagrantes. Pour l’association AtmoSud, en charge du calcul de ces données, le constat est le même. « Le confinement et les restrictions de sorties ont engendré une baisse remarquable du trafic automobile et les observations des semaines précédentes se confirment en ce début de mois d’avril, avec notamment une baisse significative des concentrations en oxydes d’azote (NOx) sur l’ensemble de la région aussi bien sur les sites dits « trafic » (-50 %) [situé sur un axe routier – N.D.L.R.] que de fond urbain (-30 %) [situé dans un endroit plus reculé – N.D.L.R.] », indique AtmoSud, en charge par ailleurs des mesures de la qualité de l’air monégasque mais dont l’interprétation des données est réalisée par la principauté. A Monaco, la Société monégasque d’électricité et de gaz (Smeg) atteste des mêmes évolutions vers le bas concernant la consommation d’énergie des particuliers et professionnels. « La baisse de consommation atteint une valeur de -19 % pour les jours ouvrés et -12,5 % pour les week-ends. […] Nous estimons à -23 % la diminution de la demande de nos clients professionnels, ce qui reflète la chute de leur activité », a chiffré la Smeg, dans les colonnes de Monaco-Matin. Alors demain, moins de voitures, moins d’avions, moins d’usines ?

« Il n’y a aucune raison de se  réjouir de la situation actuelle, et ce n’est pas une baisse ponctuelle de la pollution qui va régler la question du changement climatique » Valérie Masson Delmotte. Climatologue

Vingt fois moins de morts en Chine

L’air se purifie et cela a, déjà, des effets considérables sur la santé publique. Comme le note Marshall Burke, enseignant en science des écosystèmes à l’université de Stanford (États-Unis), et cité dans Le Monde diplomatique : « La réduction de la pollution de l’air due à l’épidémie de Covid-19 en Chine a sans doute sauvé vingt fois le nombre de vies perdues du fait de la maladie. Il s’agit moins d’en conclure que les pandémies sont bénéfiques, que de mesurer à quel point nos systèmes économiques sont mauvais pour la santé. Même en l’absence de coronavirus. » Le lien de cause à effets peut être aisément établi : l’activité industrielle à haute intensité, le trafic routier, et les échanges internationaux sont en grande partie responsables de la pollution de l’air. Pour autant, à l’origine, ce sont des destructions d’habitats naturels et d’écosystèmes qui favorisent les pandémies. C’est le constat de Sonia Shah, journaliste d’investigation américaine, autrice de plusieurs ouvrages sur les pandémies : « La destruction des habitats menace d’extinction quantité d’espèces, parmi lesquelles des plantes médicinales et des animaux sur lesquels notre pharmacopée (2) a toujours reposé. Quant à celles qui survivent, elles n’ont d’autre choix que de se rabattre sur les portions d’habitat réduites que leur laissent les implantations humaines. Il en résulte une probabilité accrue de contacts proches et répétés avec l’homme, lesquels permettent aux microbes de passer dans notre corps, où, de bénins, ils deviennent des agents pathogènes meurtriers. » (3) De même qu’une fois ces barrières franchies, les flux intenses de transports humains et de marchandises permettent une prolifération avec une célérité sans précédent. Une aviation commerciale qui devrait rester confinée pendant encore quelque temps, pour ne pas activer de seconde vague épidémique. « Si c’est le cas, ce retour au rythme de croisière d’avant-crise porterait le risque de nouvelles crises pandémiques mondiales. De nombreuses souches de coronavirus ne demandent en effet qu’à s’activer »  (4), comme le note Raymond Woessner, professeur honoraire de géographie à l’université de la Sorbonne. Mais si le diagnostic peut être partagé sur l’origine des maux, quel remède apporter ? Elisabeth Borne, passée du ministère des transports à celui de la transition écologique et solidaire, avait instauré en 2019, une taxe sur l’achat de billets d’avion, passant de 1,50 à 18 euros pour les vols au départ de France, à l’exception de la Corse et l’Outre-mer. Cette « écotaxe » devrait entrer en vigueur dans le courant de l’année prochaine. Une taxe à laquelle s’oppose AirFrance, car elle craint pour sa compétitivité. Comment envisager une relance économique intégrant les impératifs écologiques et environnementaux ?

© Copernicus Sentinel data (2019-20), processed by KNMI/ESA

Carte de l’agence spatiale européenne comparant les concentrations de dioxydes d’azote (NO2), marqueurs de la pollution de l’air, en Europe entre mars 2019 et mars 2020.

Relocaliser la production agricole, médicinale, et industrielle

Pour Benoît Leguet, directeur général de l’Institut de l’économie pour le climat (I4CE), « il faudra relancer l’activité et préserver les filières de l’économie bas carbone qui sont plus structurées aujourd’hui, mais qui restent très dépendantes des incitations publiques ». Dans un récent article auquel celui-ci a contribué, intitulé Investir en faveur du climat contribuera à la sortie de crise, l’I4CE invite l’État français à « un plan de financement public de 7 milliards d’euros par an associé à une trentaine de mesures. Ce plan permet de déclencher annuellement 19 milliards d’euros d’investissements publics et privés favorables au climat ». Au-delà de l’investissement public, il s’agit également de prévenir d’autres crises à venir. De nombreuses voix font entendre également la nécessité d’une relocalisation de grands pans de la production afin de recouvrer une indépendance perdue dans la mondialisation. Même la Fédération des industries des équipements pour véhicules (FIEV), qui compte 120 adhérents pour 71 000 employés, a appelé au lancement d’un pacte de relocalisation pour l’ensemble de la filière. Un contre-pied qui fait sens pour un secteur caractéristique de l’éparpillement de la production à la surface du globe. Il en va de même pour la fabrication de médicaments. « Les médicaments ne doivent pas être gérés comme une marchandise banale. La logique de réduction de coûts, poursuivie depuis trois décennies, a ses limites comme en attestent les risques qu’elle fait peser pour l’approvisionnement en produits sanitaires », souligne David Simonnet dans La Tribune, administrateur de Polepharma, laboratoire pharmaceutique situé dans le Loiret. Dans un ordre d’idée similaire, la mairie de Venise a acté la fin du tourisme de masse, malgré la manne financière que représente ce secteur pour la ville flottante. Avec environ 30 millions de visiteurs par an, elle fait partie des premières destinations touristiques au monde. La mairie a fait savoir qu’elle envisage un tourisme différent à l’avenir. « Ce sera l’occasion d’évoluer vers un tourisme intelligent. Avec des touristes qui prennent le temps de comprendre et de s’éloigner des circuits frénétiques d’une autre époque », a déclaré Simone Venturini, adjointe au développement économique à la mairie de Venise.

« Aucune raison de se réjouir »

On ne peut jamais parler d’effets positifs d’une crise sanitaire qui engendre des morts. De plus, comme le notait la climatologue, Valérie Masson Delmotte, « il n’y a aucune raison de se réjouir de la situation actuelle, et ce n’est pas une baisse ponctuelle de la pollution qui va régler la question du changement climatique » (5). Mais de ces moments de tensions, de peurs, et d’effondrements peuvent surgir de nouveaux modèles. D’un retour à une globalisation des échanges débridée couplée à une technosurveillance massive et généralisée, à une économie locale respectueuse de l’environnement et des humains, plusieurs horizons sont possibles. « Nous ne réagissons pas toujours aux chocs en régressant. Dans le cadre d’une crise, il nous arrive de grandir — vite », notait en 2008 l’essayiste canadienne Naomi Klein, autrice de La stratégie du choc. Pour autant, si la crise de 2008 était d’une toute autre teneur, puisque due à la dérégulation du secteur financier, il n’est pas évident que tous les enseignements en aient été tirés. Le seront-ils cette fois ?

1) Stéphane Mandard, Audrey Garric, Coronavirus : une décrue historique des émissions de CO2 est-elle amorcée ?, Le Monde, 13 mars 2020.

2) Ouvrage réglementaire « recensant les critères de pureté des matières premières ou des préparations entrant dans la fabrication des médicaments (à usage humain et vétérinaire) voire leur contenant et les méthodes d’analyses à utiliser pour en assurer leur contrôle », selon l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM).

3) Sonia Shah, Contre les pandémies, l’écologie, Le Monde diplomatique, mars 2020.

4) Raymond Woessner, Aéronautique : le Covid-19 signe-t-il la fin des privilèges ?, The Conversation, 19 avril 2020.

5) Cité par Mathieu Vidard sur France Inter dans sa chronique éditoriale : « Le coronavirus est-il en train de tuer l’écologie ? »

Annabelle Jaeger-Seydoux,

directrice au sein du gouvernement monégasque de la Mission pour la transition énergétique (MTE), envisage plusieurs leviers pour poursuivre sa mission.

Continuation de la transition énergétique en confinement :

« La veille du confinement, on recevait les réponses à nos appels d’offres sur le développement des boucles thalassothermiques en principauté. On développe des boucles d’eau de mer pour le quartier de la Condamine et du Larvotto. Aucune de nos actions de transition énergétique n’a été mise de côté. Et celle-ci sur le développement des boucles thalassothermiques est un des gros leviers de la transition énergétique. On aurait pu se dire que c’est une procédure de marché public un peu complexe : on l’a parfaitement tenue et maîtrisée et on est en cours dans le cadre du confinement. On a réceptionné réponses à nos appels d’offres, auditionné les candidats, on analyse les offres avec les prestataires, on va commencer à négocier avec les candidats. […] En 2022, il ne pourra plus y avoir l’utilisation du fioul dans les bâtiments en principauté. L’alternative, c’est d’utiliser l’énergie de la mer pour chauffer et refroidir les bâtiments, ce qu’on fait déjà dans le quartier de Fontvieille. Pour faire l’exploitation et la maintenance de ces deux nouveaux réseaux, on cherche un exploitant. »

Capitaliser sur le télétravail et la dématérialisation :

« Ma grande question c’est : comment capitaliser sur certains des acquis de ce confinement pour essayer de faire différemment. La première chose qui me vient à l’esprit c’est le télétravail. On était dans une dynamique lancée, mais lancée à un rythme tout à fait raisonnable et modéré (rires). Je fais le vœu qu’on puisse capitaliser sur cette expérience et avoir le télétravail comme un des leviers de la transition énergétique. […] Un actif qui réaliserait 15 % de son temps en télétravail, c’est un gain de 30 % de son bilan carbone mobilité. […] L’autre levier sur lequel j’aimerais qu’on puisse capitaliser c’est la dématérialisation. De fait, dans l’administration, quasiment du jour au lendemain, on a dématérialisé beaucoup de procédures qui ne l’étaient pas encore. On y est passé, je pense, à au moins 90 %. Il y a des choses bien sûr, sur lesquelles il faudra revenir en arrière pour sécuriser certaines choses. Cela a été un accélérateur qui sera bénéfique à la transition énergétique. […] Un autre levier, c’est la commande publique. On peut actionner le levier de la relance économique tout en signifiant quelques contraintes qui sont bénéfiques en termes de transition énergétique, parce qu’on diminue le transport ou l’impact carbone de nos approvisionnements par exemple. »

Pour lire la suite de notre dossier sur l’impact écologique du confinement cliquez ici

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