dimanche 17 octobre 2021
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Franck Baille : « On observe un retour à l’identité et aux racines »

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Présent depuis 25 ans en principauté, l’Hôtel des ventes de Monte-Carlo a brillé pendant l’été 2021, en dépassant les 10 millions d’euros pour ses quatre ventes. Parmi les tendances observées, son directeur, Franck Baille, note une affinité des collectionneurs pour des pièces d’Histoire, qui renouent avec une part d’identité.

Quels ont été vos résultats cet été à Monaco ?

Nous sommes au-dessus de 10 millions d’euros, frais compris, pour les quatre ventes de cet été 2021. À propos de ce chiffre, il est important de préciser que notre politique est de donner les estimations de l’adjudication, car nous ne sommes pas des commerçants. Les frais perçus par la suite sont des honoraires.

C’est-à-dire ?

La course aux résultats entre les différentes maisons peut fausser l’appréciation. Si nous vendons un objet pour un million d’euros par exemple, et que nous annonçons qu’il est parti à 1,3 million, plus les frais, la personne qui va avoir le même objet chez elle, estimé à 800 000 euros, ne va pas comprendre l’écart de prix. Cette course à l’échelle est très mauvaise. Elle pollue le principe de la cotation des objets. Parfois, on peut avoir des problèmes avec des personnes qui ont des objets identiques, et qui ne comprennent pas bien les estimations que nous allons leur faire après.

Comment expliquer ces bons chiffres ?

Les ventes se sont confortées grâce à notre mode opératoire dans le domaine des ventes aux enchères publiques. Les ventes via les plateformes Internet se sont beaucoup développées, par exemple. Nous sommes présents sur trois plateformes — Invaluable, Auction et DrouotLive — et nous sommes en train de créer la nôtre. Il ne faut pas oublier que les clients étaient inactifs, du fait de la situation sanitaire, mais qu’ils étaient disponibles. Mais ce n’est pas tout. L’intérêt pour le marché ne cesse de s’accroître depuis des années. Les perspectives de clientèle sont de plus en plus larges, dans des domaines qui s’élargissent comme la bande dessinée (BD) par exemple, même si nous ne l’abordons pas nous-mêmes [à ce sujet, lire l’interview de Florian Bourguet, expert en bandes dessinées (BD) et en culture populaire : « Avec les cartes Pokémon, il y a un facteur nostalgie qui marche à fond », publiée dans ce dossier spécial — NDLR].

Qui sont ces nouveaux clients ?

Depuis un certain nombre d’années, le fossé s’est malheureusement creusé sur le plan sociétal, et nous évoluons dans un monde à plusieurs vitesses. Beaucoup de fortunes se sont créées, et la place de Monaco génère des contacts beaucoup plus privilégiés dans le domaine des enchères. On voit arriver de nouveaux clients importants, sur place.

« Les ventes via les plateformes Internet se sont beaucoup développées. Nous sommes présents sur trois plateformes — Invaluable, Auction et DrouotLive — et nous sommes en train de créer la nôtre »

Des secteurs marchent mieux que d’autres ?

Nos spécialités sont les bijoux, les montres et l’art moderne. Il est clair que, dans le domaine classique, on observe une petite désaffection pour le mobilier et les objets classiques… Si ce n’est, toutefois, un frémissement pour les très beaux objets du XVIIIème siècle. Des confrères recommencent également des ventes thématiques dans ce domaine-là. On a pu le constater.

Pourquoi ?

Cela s’explique par la situation sociologique actuelle en Europe : on observe le retour à l’identité et aux racines, le besoin de s’identifier à un passé, à une histoire, et à un besoin de s’accrocher. Et la France, la principauté, tout comme les pays limitrophes, figurent encore parmi les plus grands greniers du monde. Elles ont connu des périodes très riches, comme l’académisme, le romantisme, l’impressionnisme, le post-impressionnisme, ou encore le classicisme.

Cette clientèle est donc européenne ?

Le regard de la clientèle étrangère est assez émerveillé, aussi. Par exemple, dans notre rubrique de bijoux, nous avons des acheteuses chinoises qui s’offrent des pièces très marquées historiquement, situées entre 1850 et 1950. Ce sont des bijoux qu’on ne vendait pas forcément très bien il y a dix ans, comme un diadème ou une broche trembleuse. Il s’agit de bijoux qui ne sont pas forcément portables, mais qui ont une connotation historique. Cela prouve qu’il y a une demande par rapport à l’Histoire.

La clientèle chinoise émerge ?

Cela fait un moment, déjà. Il faut savoir que la France a été l’un des premiers « pilleurs » du patrimoine chinois en 1860, avec l’Angleterre, notamment en ce qui concerne le palais d’Été. La clientèle chinoise recherche donc une partie de ces objets. D’ailleurs, c’est un bataillon de Toulouse qui était intervenu en 1860 [ce palais a été construit par l’impératrice Cixi à partir de 1886, à proximité de l’ancien palais d’Été qui a été incendié en octobre 1860 par le corps expéditionnaire franco-anglais pendant la seconde guerre de l’opium — NDLR]. On a donc retrouvé des milliers d’objets de provenance impériale dans de nombreuses familles du sud-ouest, car, à cette époque, tout le monde s’était servi dans l’armée.

L’émergence de nouveaux clients s’accompagne de plus de vigilance de votre part ?

En effet, la vigilance est double : du point de vue de la crédibilité financière des acheteurs, et de leur crédibilité morale et intentionnelle. Nous devons assurer un certain nombre d’obligations par rapport à la circulation de l’argent et de sa provenance. Les identités sont relevées et nous allons jusqu’à l’identification Internet, avec les renseignements à reprendre dans nos bases de données. Si nous avons le moindre soupçon, nous nous rapprochons des autorités de tutelle.

Les vendeurs sont actifs en cette période ?

Oui, car il y a toujours les “turnovers” de la vie. Nous intervenons souvent dans des situations difficiles. En effet, nous entrons en position d’intrusion dans des situations personnelles : des divorces, des décès, une situation économique qui flanche… Mais il n’y a pas que ça, bien sûr. Il y a aussi des ventes volontaires. Il y a des collectionneurs qui décident, un jour, de vendre, pour passer à autre chose, ou parce qu’ils changent de goûts. Ce qui est sûr, c’est qu’on n’arrête pas : ça rentre toujours. Notre intérêt n’est pas de trouver des acheteurs, mais des produits de vente.

Le numérique vous permet donc d’étendre vos domaines de vente ?

Le numérique permet de se diversifier. Mais les vrais amateurs n’achètent pas forcément à distance. Un objet d’art est un mariage. Il faut être au contact, il faut l’avoir touché.

Il y a donc une part d’affect ?

Oui, il y a de l’affect dans tout. Même quand vous allez au restaurant. Notre marché est un marché de passionnés. C’est un peu la course au trésor, et il y a des records, des prix assez extraordinaires qui sont atteints, chez nous, et chez d’autres maisons. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons développé les ventes privées. La période y est propice.

« La place de Monaco est très importante pour la sculpture. Nous obtenons des résultats formidables, car c’est un domaine d’amateurs pointus »

Quelles ont été vos plus belles ventes pendant l’été 2021 ?

En bijoux, lors des ventes de juillet 2021, je retiens la vente d’un collier diamants et saphirs cachemire adjugé à 1 850 000 euros, et une bague en saphir cachemire également, de 18,42 carats, adjugée à 1 110 000 euros. En vente de bijoux, nous sommes dans le peloton de tête, à l’échelle  européenne.

Et dans les autres domaines ?

Nous organisons aussi des ventes d’archéologie deux à trois fois par an. Nous avons récemment vendu une mosaïque d’art romain, préemptée par les musées nationaux, pour le musée de Vienne. Elle a été adjugée à 310 000 euros. Mais c’est un domaine très délicat.

Pour quelles raisons ?

Pour des raisons de provenances, et de trafics. Nous avons donc souscrit un contrat avec Art Loss Register à Londres, qui trace les objets volés et spoliés. Nous avons aussi passé un accord avec les carabiniers italiens, qui étudient nos catalogues et délivrent un courrier au terme de l’examen, si des choses leur paraissent suspectes.

Quelle est la singularité du marché monégasque par rapport aux autres places mondiales ?

Nous bénéficions de l’attractivité d’amateurs et de clients qui transitent à Monaco. Des résidents disposent également de collections insoupçonnées. Ce sont des collectionneurs discrets, mais qui s’intéressent à de nombreux domaines et spécialités.

Quelles sont vos perspectives pour les prochains trimestres ?

Des ventes de sculptures et d’art moderne se profilent. La place de Monaco est très importante pour la sculpture. Nous obtenons des résultats formidables, car c’est un domaine d’amateurs pointus. En juillet 2021, par exemple, nous avons vendu le Centaure Marbre (1994), de César (1921-1998), qui était exposé à l’Europa résidence. Il a été adjugé à 780 000 euros, hors frais. Nous avons aussi vendu une œuvre d’Antonio Canova (1757-1822), adjugée à 2 millions d’euros, hors frais également.

Pour lire la suite de notre dossier sur le marché des ventes aux enchères à Monaco, cliquez ici.

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Monaco Hebdo