mardi 30 novembre 2021
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Fessées, gifles…
Faut-il légiférer ?

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Alors que le Conseil de l’Europe souhaite faire interdire par tous les États membres les punitions corporelles dans les familles, le comité des droits de l’enfant de l’ONU a exhorté Monaco à se doter d’une loi spécifique sur les châtiments corporels à l’égard des enfants. La Principauté doit donc trancher : faut-il proscrire et sanctionner la fessée ?

Une fessée qui lui a coûté cher… En octobre dernier, un père de famille de 44 ans a été condamné par le tribunal correctionnel de Limoges à 500 euros d’amende. Motif de la sanction ? L’homme avait donné plusieurs fessées à son fils déculotté de 9 ans car celui-ci ne lui disait plus bonjour depuis plusieurs jours. « Un geste violent doublé d’une humiliation » pour la justice française, qui a de surcroît condamné le père à verser 150 euros à la mère « pour préjudice moral. » Après cette affaire, les réactions sur la pertinence ou non de légiférer dans ce domaine ont fusé.

Arsenal suffisant
Il faut dire que certains pays européens ont déjà un train d’avance en la matière. 23 pays membres du conseil de l’Europe ont interdit toute forme de châtiment corporel à l’égard des enfants dans leurs lois (voir encadré). Ce qui n’est pas le cas de Monaco. Ni de la France d’ailleurs qui admet même dans sa jurisprudence un « droit de correction » au sein de la famille. Voilà pourquoi le Comité des droits de l’enfant de l’ONU a épinglé Monaco dans un rapport récent. Les experts onusiens ont regretté « le manque de législation interdisant explicitement les châtiments corporels à la maison, et dans les institutions » à l’égard des enfants. Leur souhait ? « Promouvoir des formes positives, non violentes et participatives d’éducation. »
Or, pour Christian Barilaro, président de la commission de l’éducation et de la jeunesse du conseil national, il n’y a pas de raison d’agiter le chiffon rouge et de renforcer les textes en la matière… « On ne peut pas faire de mauvais procès à Monaco en matière de protection de l’enfance. La législation monégasque en droit positif dans ce domaine est établie. L’arsenal législatif est à l’heure actuelle suffisant. » Pour lui, pas de doute. « Tant sur la scène internationale (1) que par ses politiques nationales », la principauté dispose de lois efficaces pour protéger les enfants.

Les châtiments corporels selon l’ONU
Reste à comprendre qu’est-ce qui se cache derrière le terme assez effrayant de « châtiments corporels » ? Fessées et autres gifles infligées par des parents sont-elles incluses ? Difficile dans ce domaine de savoir où fixer la limite. Chaque pays a d’ailleurs défini sa propre version (voir encadré). Dans une observation générale parue en 2006, le comité onusien les définit en tout cas ainsi : « Tout châtiment impliquant la force physique et visant à infliger un certain degré de douleur ou de désagrément. Aussi léger soit-il. La plupart de ces châtiments donnent lieu à l’administration d’un coup (“tape”, “gifle”, “fessée”) à un enfant, avec la main ou à l’aide d’un instrument de type fouet, baguette, ceinture, chaussure, cuillère de bois, etc. », indique le comité, qui inclut également « donner un coup de pied, secouer et projeter un enfant, le griffer, le pincer, le mordre, lui tirer les cheveux, lui tirer les oreilles ou encore lui infliger une brûlure. »

1 à 5 jours d’emprisonnement
Pour répondre aux critiques de l’ONU, si la délégation monégasque (2) a, certes, admis que le code pénal monégasque ne contient pas d’incrimination spécifique sur les châtiments corporels — « ne serait-ce que parce que la définition des châtiments corporels est protéiforme » — celle-ci estime en revanche que les textes en vigueur à Monaco sont suffisamment protecteurs. « Aujourd’hui, n’importe quel acte de violence à l’encontre d’un enfant est passible d’une peine de 1 à 5 jours d’emprisonnement et il existe une série de circonstances aggravantes permettant de prendre en compte la gravité de la violence exercée. Est ainsi passible d’une peine de 1 à 5 ans d’emprisonnement toute blessure ou coup volontaire porté à un mineur de moins de 16 ans ou toute autre violence ou voie de fait, ainsi que la privation d’alimentation. La peine encourue pourra aller de 5 à 10 ans d’emprisonnement si les coups et blessures ont été suivis d’une mutilation ou de toute autre incapacité permanente grave. » Dans le code pénal plusieurs articles (238, 243, 244 notamment) répriment donc les violences graves et légères portées à un mineur de moins de 16 ans. Y compris celles infligées par les parents, ou toute autre personne ayant autorité sur l’enfant ou en ayant la garde. Les instituteurs dans les écoles sont donc inclus dans le lot. « Il y a des organismes en Europe qui considèrent que Monaco n’est pas suffisamment protecteur puisque d’autres pays européens ont des législations beaucoup plus coercitives en matière d’abolition des châtiments corporels. Je ne pense pas que ce soit le cas », rajoute Christian Barilaro.

« Société totalitaire »
Pour Pascale Podevin, psychologue à Monaco, légiférer « mérite de poser clairement l’interdit, aux adultes et donc aux parents aussi, de frapper un enfant. Cela définit socialement les limites du corps et les droits de l’enfant. » L’opposition au conseil national est plus nuancée. « Toute violence est inacceptable, qu’elle soit physique ou morale, envers les jeunes ou bien envers les personnes âgées. Je m’interroge cependant sur les répercussions réelles de telles lois, estime l’élu Jean-Louis Grinda. Les parents doivent apprécier chaque situation et juger de la sanction à appliquer. Comme dans tous les domaines, il y a une gradation à trouver. Interdire l’excision ou le port du voile intégral me semble quand même plus important que de traîner un parent au tribunal pour une fessée certes malheureuse mais isolée. La loi ne peut intervenir dans tous les actes de la vie quotidienne ou alors nous nous dirigeons insidieusement vers une société totalitaire. »

« Arme supplémentaire »
Pour la petite histoire, si le père de famille condamné à Limoges pour avoir fessé son enfant s’est retrouvé devant les tribunaux, c’est sur dénonciation de la mère à la police. « Il faut remettre les choses dans leur contexte. Ce couple est séparé, et dans une relation manifestement très conflictuelle. L’enfant a dû se plaindre à sa mère. Celle-ci en a peut-être profité pour enfoncer son ex-compagnon. Ce genre de situation conflictuelle peut aller beaucoup plus loin. Avec des accusations de pédophilie à l’égard d’un des deux parents. Uniquement parce que l’on veut faire payer quelque chose au père ou à la mère, alerte encore Christian Barilaro. Au final, c’est l’enfant qui se retrouve victime de l’égoïsme des parents, eux-mêmes complètement aveuglés par les différends qui les opposent. Ils prennent l’enfant en otage de leur impossibilité de communiquer. » Bref, il ne faudrait pas que de telles lois offrent une arme supplémentaire aux parents divorcés ou séparés qui se bagarrent… Et ce, au détriment de l’enfant.

(1) Côté texte internationaux, la Principauté est depuis 1993 partie à la convention des Nations Unies sur le droit des enfants. Le département des relations extérieures devrait dans les prochains mois ratifier la convention de Lanzarote sur la protection des enfants contre l’exploitation et les abus sexuels.
(2) Composée notamment de Carole Lantieri, représentante permanente de Monaco à Genève.

Châtiments corporels : chacun sa version

34 pays — dont 23 membres du conseil de l’Europe — ont intégré une loi spécifique interdisant les châtiments corporels à l’encontre des enfants. « La Suède a été le premier pays, dès 1979, à légiférer en la matière, rappelle Christian Barilaro. Les deux derniers étant le Sud Soudan en 2011 et le Honduras en 2013. » Sauf que chaque pays a fixé ses limites et sa définition des châtiments corporels. La législation allemande, par exemple, inclut non seulement les coups mais aussi le fait de « pousser ou tirer violemment, tordre l’oreille, tirer les cheveux, ou encore attacher l’enfant. » La Grèce de son côté estime que « les châtiments corporels ne font pas partie des mesures disciplinaires autorisées par le code civil. » La législation autorise en revanche les parents à user « de mesures de correction » mais seulement lorsque celles-ci sont nécessaires « d’un point de vue pédagogique et qu’elles n’affectent pas la dignité de l’enfant. »

Le comité des droits de l’enfant épingle Monaco

Dans un récent rapport, le comité des droits de l’enfant de l’ONU a étudié à la loupe le cas monégasque et pointé du doigt plusieurs failles. Parmi les inquiétudes des experts : la pornographie enfantine sur le web. Le comité note que sur les 21 cas de violences sexuelles enregistrés à Monaco en 2012, 15 avaient trait à l’exploitation sexuelle de mineurs, notamment sur Internet. Le comité a par ailleurs regretté l’absence d’un service d’assistance téléphonique sur ce sujet. En réponse, la délégation monégasque a indiqué que la sensibilisation aux dangers d’Internet intervient en milieu scolaire dès l’âge de huit ans et que le code pénal monégasque a été enrichi de nouvelles incriminations. Notamment la sollicitation en ligne d’enfants à des fins sexuelles (grooming). Autre faille pointée du doigt : l’éducation sexuelle dispensée aux adolescents « qui n’est pas systématique » ou encore l’augmentation de la consommation de drogues et d’alcool chez les adolescents. Le comité épingle également le récent amendement au Code de procédure pénale qui permet aux enfants de moins de 13 ans d’être placés en garde à vue pour les besoins de l’enquête. « Ce qui est assez bas en comparaison de celui qui prévaut dans les autres pays européens », souligne le Comité qui demande ainsi à ce que l’amendement soit abrogé ou que soit relevé l’âge de la responsabilité pénale. En réponse la délégation monégasque a indiqué que la garde à vue ne peut intervenir « qu’en cas de soupçon sérieux de commission ou de tentative de commission d’un crime et pour les crimes passibles d’une peine de plus de cinq ans d’emprisonnement. » Selon les autorités monégasques, la garde à vue des mineurs reste donc « exceptionnelle et parfaitement encadrée. »

Stop à la main leste ?

Faut-il bannir les fessées, gifles et autres petites tapes ? Quelles sont les conséquences physiques et psychologiques sur les enfants. Monaco Hebdo donne la parole aux élus du conseil national, aux psychologues et aux parents.

petit garçon qui tend la main

Elles sont souvent qualifiées de « violences ordinaires » ou de « punitions éducatives ». Tantôt banalisées et tolérées par les uns. Tantôt fermement condamnées par les autres. Gifles, petites tapes et autres fessées infligées aux enfants par leurs parents font régulièrement l’objet d’âpres débats entre pro et anti. Dans un sondage de l’Union des familles en Europe (UFE) datant de 2007, 87 % des Français avouaient avoir eu recours au moins une fois à la fessée. Y voyant là un « aspect éducatif ». Ces violences ont-elles alors des effets néfastes pour l’intégrité physique et psychique des enfants ? Ont-elles des vertus dissuasives ou éducatives ?

« A usage exceptionnel »
Alors que certaines organisations (voir encadré) prônent la tolérance zéro sur cette politique de « la main levée » et condamnent fermement ce que la jurisprudence française appelle un « droit de correction », pour de nombreux parents, en venir à ces gestes est souvent considéré comme le « dernier recours », après plusieurs tentatives infructueuses de se faire obéir. Comme en témoigne ce père de famille : « La fessée, doit rester un outil, à usage exceptionnel, lorsque, malgré les mises en garde, les limites sont dépassées. Quand la fessée part, bien souvent, c’est soit parce que les enfants ont dépassé la limite, et les enfants la cherchent cette limite, soit parce qu’ils ont commis un acte très dangereux pour eux ou envers un autre enfant. »
Même analyse pour Ingrid de Bruyn, présidente de l’association des parents d’élèves de Monaco (APEM). « Je ne suis pas particulièrement pour la fessée. Car les parents disposent d’autres moyens pour amener leurs enfants à ce qu’ils souhaitent. Cependant, il peut y avoir des situations où l’enfant dépasse très largement les bornes et une fessée apparaît comme le seul moyen d’obtenir gain de cause, estime-t-elle. Il faut bien entendu que cela reste un acte très isolé et que cela ne devienne pas un mode de fonctionnement entre parents et enfants. Etant donné qu’ils sont sans cesse à la recherche de limites, la fessée apparaît comme un ultime recours lorsque les paroles ne suffisent plus. » Pour cet autre père de famille, qui avoue avoir parfois la main leste, la petite tape a l’avantage de mettre « un coup d’arrêt » à la bêtise de l’enfant. « C’est donc une mesure efficace à court terme car l’enfant stoppe tout de suite sa bêtise. En revanche, je sais pertinemment que mon geste ne l’empêchera pas de recommencer plus tard ou un autre jour. »

Gifle « brutale et humiliante »
Psychologues et parents sont en tout cas d’accord sur un point. Gifle et fessée n’ont pas le même degré de gravité. Ni le même impact sur l’enfant. « Une gifle a sans doute un impact plus dur pour un enfant qu’une fessée car cela touche le visage. Je pense qu’il peut le vivre davantage comme une humiliation », estime Christian Barilaro, président de la commission éducation et jeunesse au conseil national. Même sentiment pour la psychanalyste française spécialiste de la petite enfance Etty Buzyn. « Je ne situe pas la petite tape sur la main, la fessée et la gifle sur le même plan. Elles n’ont ni le même sens ni la même portée pour l’inconscient de l’enfant. La gifle, toujours brutale et humiliante, devrait être proscrite. Le visage représente l’identité et il est, en outre, le lieu des sens – le regard, la voix, l’ouïe – qui servent à communiquer. » (1)

Angoisse parentale
Autre nuance fondamentale : la fréquence de ces punitions corporelles. Il convient de distinguer les corrections infligées « à titre exceptionnel » et la punition corporelle récurrente — quasi automatique — considérée comme un mode éducatif ou pédagogique. Bref, faire la part des choses entre parents dépassés et pères fouettards… « Il est très important de distinguer le geste qui part sous le coup d’une angoisse parentale légitime face à un danger auquel l’enfant s’expose et la correction administrée sans état d’âme, au nom d’une quelconque pédagogie, explique encore Etty Buzyn. Donner exceptionnellement une légère tape à un enfant qui refuse de se plier aux règles de sécurité les plus élémentaires est sans rapport avec le fait d’utiliser le corps de son enfant à la manière d’un défouloir. Mais les réprimandes physiques ne doivent en aucun cas être considérées comme « la » solution éducative. »

Parents excédés
Pourtant selon, les plus fervents opposants aux « châtiments corporels » y compris les plus modérés, pas de doute. Ces violences sont le signe d’« un échec éducatif » ou en tout cas d’une « faille » dans le dialogue ou l’autorité parentale. Ces gestes sont souvent aussi la résultante d’une perte de self-contrôle, de parents excédés ou en colère. Ils n’auraient de surcroît aucune vertu éducative ou pédagogique (voir l’interview de Pascale Podevin). D’autant plus si le geste n’est pas accompagné d’explications. Au Conseil de l’Europe, qui a lancé en 2008 une vaste campagne contre les châtiments corporels faits aux enfants, on préfère mettre en avant la nécessité de faire évoluer les mentalités en faisant la promotion d’une parentalité positive et non violente. Pour condamner la banalisation de ces violences même modérées, l’institution strasbourgeoise a donc lancé un slogan choc : « Quand on frappe les adultes, c’est une agression. Quand on frappe les animaux, c’est de la cruauté. Quand on frappe les enfants, c’est pour leur « bien ». »

La violence « stratégie acceptable »
Inefficaces comme moyen de discipline, ces violences apprendraient en outre aux enfants qu’elles sont une stratégie acceptable et juste pour résoudre les conflits. Ou pour obtenir ce que l’on veut des autres. Ainsi, selon certains psychologues, si l’enfant voit que l’adulte fait usage de violence lorsqu’il est en colère, il aura tendance à reproduire ce même comportement si l’un de ses camarades le met en colère. Mieux vaut ainsi selon eux lui apprendre à résoudre autrement un conflit. Par la parole et la négociation par exemple. L’enfant doit apprendre aussi qu’on ne doit pas user de sa supériorité physique sur un plus petit, et l’adulte doit lui en donner l’exemple.

Humiliations verbales
Pour de nombreux observateurs, les violences verbales peuvent toutefois engendrer de bien plus grands dégâts que toute autre violence physique. « Des humiliations verbales, des dépréciations ou bien le manque de considération et de valorisation sont bien plus traumatisantes pour un enfant que des fessées », souligne une psychologue monégasque. « Les violences faites à un enfant peuvent revêtir d’autres formes que les coups, estime aussi l’élu de l’opposition Jean-Louis Grinda. Elles échappent à la rigueur de la loi tout en laissant parfois beaucoup plus de traces… »

(1) Extrait d’une interview accordée à www.psychologie.com

« Une petite claque pour vous, une grosse claque pour lui »

Certaines institutions ont décidé de mener une « croisade anti-tape ». C’est le cas de la Fondation pour l’enfance qui en juin dernier a diffusé sur les chaînes télévisées et sur Internet un spot choc de 30 secondes. Celui-ci montre un enfant giflé par sa mère parce qu’il faisait du bruit pendant qu’elle était au téléphone. La scène est ensuite projetée au ralenti pour montrer l’effet ressenti par le petit garçon, accompagnée de la mention : « Une petite claque pour vous, une grosse claque pour lui ». « Un cerveau d’enfant est fragile… Et quand on sait que 50 % des parents français donnent la première claque avant l’âge de 2 ans, il serait temps d’en prendre conscience », explique Gilles Lazimi, médecin du centre de santé de Romainville (Seine-Saint-Denis) et coordinateur de cette campagne. De son côté, le Conseil de l’Europe a lancé en 2008 une campagne pour inviter les Etats à adopter une loi interdisant toute formes de châtiments corporels envers les enfants. Avec comme slogan « Levez la main contre la fessée ! »

« Ce ne sont pas des gestes éducatifs »

Pascale Podevin, psychologue clinicienne et psychothérapeute (enfant-adolescent-adulte) à Monaco explique les conséquences des gifles, fessées et autres tapes infligées aux enfants par leurs parents.

Fille qui prend une gifle

Monaco Hebdo : En France, 85 % des parents confient avoir recours aux gifles, fessés, et autres petites tapes… Un Français sur 2 considère qu’il ne s’agit que de simples « punitions éducatives ». Ces violences dites ordinaires semblent donc être plutôt banalisées par de nombreux parents et tolérées par la société… Est-ce un tort ?
Pascale Podevin : Les anciennes générations qui ont pris des gifles et des fessées ont tendance à dire en effet qu’ils n’en sont pas morts… Mais, en fait, c’est un tort énorme de banaliser ces gestes à l’égard des enfants.

M.H : Pourquoi ?
P.P. : Certains parents peuvent considérer que « cela ne fait pas de mal ». Mais oui, « ça fait mal ! » et l’on peut considérer aussi que cela ne règle rien. Pour l’enfant, cela représente une brimade et cela lui donne un sentiment d’humiliation. Ce ne sont pas des gestes éducatifs. Et ces violences ordinaires n’ont pas à mon sens de vertu dissuasive. Elles sont souvent la résultante de l’énervement, de la peur, de l’exaspération et surtout la résultante d’un grand désarroi des parents. Ce n’est pas parce qu’un enfant ment qu’on doit lui donner une gifle. Quel sens ? Quel rapport ? On peut faire comprendre autrement à son enfant ses torts. Tout est une question de dialogue, d’exemples, de confiance et de compréhension. Il ne s’agit pas d’un échec de l’éducation mais d’un échec de la confiance et de l’autorité. Ces gestes apprennent en fait à l’enfant ce que l’on ne voudrait pas qu’il fasse ou subisse ailleurs à l’école, avec ses copains, ou avec un futur conjoint… A savoir devenir violent avec l’autre comme réponse systématique ou être toujours en position de soumission ou passif.

M.H. : De nombreux parents disent toutefois donner une fessée à leur enfant à titre exceptionnel, lorsqu’ils sont à bout de nerfs… Cela ne fait pas d’eux des mauvais parents ou des parents maltraitants ?
P.P. : Il ne s’agit pas de culpabiliser les parents qui font vraiment ce qu’ils peuvent généralement et aiment leurs enfants. Pour schématiser, l’on peut dire qu’il y a deux manières d’avoir recours à ces violences. Certains parents pratiquent en effet la fessée dite « éducative ». Je n’adhère pas du tout ni à cette pratique ni à ce terme.
Avec ce reflexe qui consiste à dire : dès qu’un enfant fait une bêtise, il faut le punir par une tape plus ou moins prononcée sur les fesses. Or, si les enfants reçoivent systématiquement des fessées, au final, cela ne leur fait plus rien. Car ils développent des systèmes de résistance. Et puis c’est une réponse inadéquate comme je l’ai dit précédemment. C’est donc improductif.
Toutefois, la plupart du temps, les parents qui donnent une fessée le font par impuissance ou détresse ou pour se défouler même involontairement sous le coup de la colère ou de la peur. Un enfant qui se penche à la fenêtre par exemple, par peur, la réaction est une claque… Qu’est-ce que cela apprend à l’enfant ? Ce n’est pas de la maltraitance mais ce n’est certainement pas éducatif.

M.H. : Que conseillez-vous aux parents qui se retrouvent face à des enfants très turbulents ?
P.P. : Ils pourraient prendre du recul et s’interroger : pourquoi mon enfant est si agité ? S’il est très turbulent, c’est qu’il est par exemple soit hyperactif, soit qu’il cache une anxiété ou bien, il ne fait que refléter un climat ambiant… Avant d’accuser, agir, intervenir ou punir un enfant, il faut donc que les parents se posent des questions. Il peut avoir un problème particulier. Il y a un toujours un sens derrière l’acte d’un enfant. Ils peuvent trouver par eux-mêmes les réponses en se posant les bonnes questions ou ils peuvent se faire conseiller ou orienter leur enfant vers des personnes spécialisées dans ce domaine.

M.H. : Ces violences dites « ordinaires » peuvent-elles avoir des conséquences sur leur santé physique et psychologique ?
P.P. : Une seule étude sérieuse de 2012 au Canada intitulée « châtiments corporels et troubles mentaux » (gifles-fessées) indique clairement qu’une certaine proportion d’enfants ayant subi ces gestes développent des troubles psychiatriques avérés avec troubles addictifs, paranoïa par exemple et qu’un dixième de ces troubles pourraient être évités si le mode éducatif des parents était différent… Cela ne veut pas dire que tous les enfants « fessés » auront ces troubles mais simplement que ce n’est pas anodin ni banal et que l’on peut faire autrement. Apprend-t-on à taper les enfants dans les crèches ou à l’école pour les éduquer ?

M.H. : Faites-vous une distinction entre une gifle et une fessée ?
P.P. : Absolument. La gifle, les enfants la vivent encore plus comme une humiliation car cela laisse des marques, touche le visage, donc l’identité. Mais sur le fond le principe de porter atteinte au corps de l’enfant est le même. Un enfant est une personne à part entière mais il a besoin de son parent adulte comme repère… A ce moment-là, quelle référence est donnée et quelle estime de lui l’enfant va-t-il développer ?

M.H. : 32 pays ont décidé d’intégrer dans leur arsenal législatif une loi spécifique sur les châtiments corporels à l’encontre des enfants. Est-ce utile selon vous de légiférer sur ces questions ?
P. P : Imposer une législation a le mérite de poser clairement l’interdit, aux adultes et donc aux parents aussi, de frapper un enfant. Cela définit socialement les limites du corps et les droits de l’enfant. Mais en même temps, il reste indispensable de trouver les moyens de soutenir, voire d’encadrer l’autorité parentale — les enfants aussi ont des devoirs vis-à-vis de leurs parents — beaucoup plus compliquée aujourd’hui pour les parents à exercer… et pas vraiment car ils ne peuvent plus recourir aux châtiments corporels.

M.H. : Diriez-vous que ces violences physiques à l’égard des enfants ont aujourd’hui diminué par rapport aux anciennes générations ?
P.P. : Il semble évident que les grosses violences, de type grosses corrections et martinet, ont diminué mais pas disparues… Hélas. Ces châtiments corporels-là ne sont, heureusement, plus considérés comme des modes éducatifs. En revanche, les violences plus ordinaires, de types claques ou fessées, sont encore très répandues car, au quotidien, les parents sont tout de même assez désemparés. Par ailleurs, les enfants se révoltent beaucoup plus qu’auparavant. Ils disent plus facilement : « tu ne me touches pas » ou bien « je vais le dire à untel si tu me touches ». Donc les parents osent moins, et ont sans doute plus peur aujourd’hui de recourir à ce type de violences. Il est nécessaire de nos jours de recourir à beaucoup plus d’imagination, de paroles, de respect de l’enfant et d’inventer de nouveaux modes de relations et de fonctionnement parents/enfants… Mais ceci est un autre sujet bien vaste…

M.H. : Les parents culpabilisent-ils d’en venir à ces gestes ?
P. P : Globalement oui. Donc cela ne résout vraiment rien ! Le sujet est vaste mais l’on peut résumer en rappelant que l’idée de respect est à double sens, et que l’enfant, souvent, sauf s’il a peur, reproduit les attitudes de ses parents chez lui ou à l’extérieur, qu’être parent est difficile mais que la répétition de modes éducatifs de ses parents n’est pas forcément celle qui conviendra à son propre enfant…

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