mardi 27 octobre 2020
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Sport et esport : à la croisée des mondes

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Longtemps éloignés, le sport et le sport électronique, ou esport, tendent à se rapprocher depuis quelques années. Que ce soit sur le plan structurel, économique ou même dans la pratique, le esport connaît une croissance telle, qu’aujourd’hui une intégration aux Jeux olympiques est évoquée. Monaco Hebdo vous invite à une immersion au cœur du phénomène esport.

Le esport est-il un sport ? La question est débattue avec ferveur depuis la fin des années 90-début des années 2000, date à laquelle le sport électronique a commencé à se professionnaliser et se mondialiser. Longtemps, l’image de l’adolescent boutonneux derrière sa manette et son écran a collé à la peau du esport. Mais aujourd’hui, cette image stéréotypée, même si elle a la vie dure, a tendance à s’estomper car le sport électronique est entré dans une nouvelle ère. Comme l’adolescent boutonneux, il a grandi à tel point qu’il est désormais question de l’intégrer dans la plus grande des compétitions sportives, les Jeux olympiques (JO).

Industrie fructueuse

Le esport, future discipIine olympique ? Qui l’eût cru dans les années 70 quand les premières compétitions esport ont vu le jour sous forme de LAN Party (compétition en réseau local). Si aujourd’hui rien n’est encore acquis, l’idée fait en tout cas son chemin au sein des instances. Et son intégration dans une prochaine olympiade n’a désormais plus rien de saugrenu. Il faut dire que le esport n’a jamais été aussi proche du sport traditionnel. Marché des transferts, compétitions nationales et internationales rassemblant des millions de spectateurs, retransmission télé, sponsoring, préparation physique et mental des gamers… Le esport partage aujourd’hui de nombreux points communs avec les sports classiques. Le rapprochement entre ces deux univers s’est d’ailleurs concrétisé avec l’apparition de structures esports dans les clubs sportifs. Le FC Barcelone, le Paris Saint-Germain (PSG), le Bayern Munich… mais aussi des sportifs comme les footballeurs Antoine Griezmann et Gareth Bale ou les pilotes de Formule 1, Romain Grosjean et Fernando Alonso se sont en effet lancés dans l’aventure en créant leur propre équipe esport. C’est aussi le cas de l’AS Monaco qui a créé en 2016 l’AS Monaco Esports pour toucher de nouveaux publics et conquérir de nouveaux marchés (lire interview par ailleurs). Car avec des recettes avoisinant le milliard d’euros en 2019, le esport est devenu une industrie fructueuse dans laquelle beaucoup de monde cherche à s’engouffrer.

Marché des transferts

Pour atteindre un public le plus large possible, les clubs n’hésitent d’ailleurs pas à sortir de leur terrain de jeu favori. Ainsi, après avoir effectué ses premiers pas dans le esport sur les célèbres jeux de football, Pro Evolution Soccer, FIFA ou Rocket League (un mélange de jeux de football et de voitures), l’AS Monaco s’est petit à petit lancée sur des jeux esport à succès tels que League of Legends, Fortnite, Dragon Ball FighterZ ou encore Super Smash Bros. Des jeux de combat très éloignés de l’univers footballistique. « C’est une question de choix et d’opportunités. Le esport est un milieu qui marche beaucoup aux opportunités, explique Loïc Potages, manager général de l’AS Monaco Esports, même s’il n’y a pas de lien avec le football, ça a un lien avec le côté compétitif. L’AS Monaco, c’est une image très compétitive avec un rayonnement international. Et les jeux de combat au final même s’il n’y a pas de lien direct avec le foot, sont des jeux ultra-compétitifs qui ont été développés pour ça ». Et pour être les plus performants possible et atteindre leurs objectifs, les clubs esports se livrent une vraie bataille pour recruter les meilleurs joueurs de chaque jeu. Car comme dans le sport en général, il existe un marché des transferts dans le sport électronique, « mais pas sur la totalité des jeux » précise Loïc Potages : « Il y a des jeux sur lesquels c’est extrêmement développé avec des transferts qui peuvent avoisiner les centaines de milliers d’euros. Mais cela dépend vraiment beaucoup des jeux, de leur visibilité, des investissements faits par les clubs ». Chaque structure dispose d’un directeur sportif et d’un manager général chargés de dénicher les perles de demain, objets de toutes les convoitises. Loïc Potages précise comment les joueurs sont recrutés par le club de la principauté : « C’est beaucoup des connaissances. Il faut connaître les jeux, les joueurs, quelles sont les qualités nécessaires pour qu’un joueur soit performant sur un jeu. On étudie les équipes, les joueurs disponibles. Et dès qu’ils sont disponibles, on les approche, on leur propose le projet et ensuite on entre dans une phase de négociations normale. D’autres équipes les contactent et au final le joueur fait son choix ». Une démarche que l’on retrouve habituellement dans les sports classiques tels que le football, le basket ou encore le rugby. Le marché des transferts dans le esport ne connaît pas de frontières comme le souligne Loïc Potages : « Le esport est un milieu qui se veut international, qui veut se développer en Europe, aux États-Unis… Si on veut être très compétitif, et avoir toujours une équipe pour présenter le club au plus haut niveau, c’est compliqué de se limiter et de fermer les frontières. On a tellement de bons talents à l’international qui ont la capacité de représenter les clubs français ». Comme pour le football, l’AS Monaco Esports n’hésite donc pas à aller chercher des pro-gamers à l’étranger pour faire briller ses couleurs sur la scène internationale.

© Photo Monaco Hebdo.

Avec des recettes avoisinant le milliard d’euros en 2019, le esport est devenu une industrie fructueuse dans laquelle beaucoup de monde cherchent à s’engouffrer

Le pro-gamer, un sportif à part entière

Loin du cliché de l’adolescent boutonneux derrière son écran, le joueur esport ou pro-gamer est dorénavant considéré comme un sportif à part entière. Il suit une préparation physique, s’entraîne plusieurs fois par jour, entre 35 et 50 heures par semaine, pour travailler ses réflexes, sa concentration, ses tactiques. Car s’il reste plusieurs heures assis devant un écran, il se doit d’avoir une bonne forme physique et mentale pour pouvoir être performant. Outre la préparation physique, le esportif dispose aussi d’un suivi médical digne d’un sportif de haut niveau. À l’ASM, les membres de l’équipe esport bénéficient des mêmes structures et du même staff technique que les footballeurs professionnels. Un atout majeur par rapport aux autres équipes qui ne sont pas affiliées à un club sportif. « Tout ce qui est le suivi physique, mental, psychologique… c’est quelque chose dont on a un savoir-faire. Avec le club de foot, on a déjà les effectifs pour gérer ça. On applique notre connaissance du football à l’esport en adaptant bien sûr. Au final, on a déjà une bonne base de connaissance et d’application que l’on peut transmettre aux joueurs esport », se félicite le manager général de l’AS Monaco Esports. Mais si les pro-gamers de l’ASM portent les couleurs de la principauté et utilisent les ressources du club de foot, ils n’ont pas encore le statut de salarié. « Les joueurs ont des contrats à l’année, qui se renouvellent au fur et à mesure », précise Loïc Potages. Avant d’ajouter que « le statut de salarié n’existe pas vraiment dans le esport. Chaque pays a un peu ses législations. Il y a encore un flou juridique de ce côté-là. France Esports [association qui rassemble les acteurs du sport électronique en France – N.D.L.R.] essaie de développer un réel encadrement avec les CDD esports. C’est quelque chose qui est en voie de développement ». Concernant leur rémunération, les pro-gamers touchent « de 800 euros pour un joueur amateur qui se lance dans le milieu à plus de 50 000 euros par mois pour les meilleurs joueurs sur certains jeux ». Une rémunération certes loin des standards des footballeurs professionnels mais, somme toute, confortable pour des joueurs, dont l’âge d’or se situe en général à 20-21 ans selon Matthieu Dallon, créateur de l’E-sport world convention (ESWC) et président de l’association France Esports. La carrière d’un pro-gamer est toutefois éphémère (elle se termine aux alentours de 25 ans en fonction des jeux), car au fur et à mesure de l’avancée en âge, que l’on manie un ballon ou une souris, nos réflexes déclinent. Il faut alors penser à une reconversion.

Des millions de spectateurs

Comme tout athlète de haut niveau, le esportif participe aussi à des compétitions qui battent chaque année des records d’audience. Ainsi, en 2019, la finale des Mondiaux de League of Legends qui avait lieu à l’AccorHotels Arena à Paris a été suivie, en moyenne, par 21,8 millions de spectateurs à travers le monde. Les cybercafés et salles de spectacle ne sont d’ailleurs plus assez grands pour accueillir des tournois. Désormais, le esport remplit des stades entiers comme le Stade national de Séoul en 2014, la Mercedes-Benz Arena de Berlin en 2015, le Staples Center de Los Angeles en 2016 ou encore le stade national de Pékin en 2017, où près de 40 000 personnes se sont massées pour assister à la dernière manche des championnats du monde de League of Legends. Avec le confinement dû à l’épidémie de coronavirus, le esport a aussi bénéficié d’un coup de projecteur inattendu qui lui a permis de s’ouvrir à de nouvelles audiences. En l’absence de compétitions sportives classiques — les championnats et tournois étant suspendus pendant la crise sanitaire — de nombreux athlètes professionnels ont troqué les crampons pour la manette et se sont affrontés sur un terrain virtuel. C’est le cas notamment du pilote de Formule 1 (F1) monégasque, Charles Leclerc, qui a participé avec d’autres pilotes à plusieurs Grands Prix virtuels. En Espagne, ce sont les joueurs de football qui ont organisé un tournoi sur FIFA 20 et récolté plus de 180 000 euros pour lutter contre la pandémie de Covid-19… À chaque fois, des dizaines voire des centaines de milliers de spectateurs ont suivi les performances de leurs sportifs préférés sur Internet. Cette visibilité mondiale attire de plus en plus les sponsors, qui n’hésitent plus à investir massivement dans le sport électronique. À Monaco, le club peut compter sur trois sponsors. Nicecactus, une entreprise basée à Sophia Antipolis et spécialisée dans l’organisation d’événements et la création de guides autour des jeux. Playzer qui est spécialisé dans la création de contenus vidéo et de clip vidéo de musique. Enfin, Konami également partenaire du foot, qui permet à l’ASM de participer à l’eFootball.Pro, une compétition efootball. D’autres marques, plus éloignées de l’univers du sport électronique, investissent également ce nouveau marché fructueux pour toucher de nouveaux publics. C’est notamment le cas de Renault qui s’est associé à l’un des leaders du esport européen, Vitality.

Loïc Potages, Manager Général de l’AS Monaco eSports. © Photo Monaco Hebdo.

« Le dopage c’est quelque chose qui se développe oui mais jusqu’à présent, dans le esport, c’est un phénomène qui a été assez cantonné aux États-Unis » Loïc Potages, manager général de l’AS Monaco Esports

Le esport aussi touché par le dopage

Cette arrivée massive d’argent dans le sport électronique ces dernières années s’est toutefois accompagnée de certaines dérives, dont est aussi victime le sport traditionnel. Les enjeux professionnels et économiques sont désormais tels que certains franchissent la ligne rouge. Des gamers ont en effet parfois recours à un petit coup de pouce médical pour booster leurs capacités de concentration et de réflexion. L’existence du dopage dans le milieu du esport a été révélée pour la première fois en 2015 par Kory « Semphis » Friesen, joueur pro spécialiste de Counter Strike. « On n’en parle pas, mais tu le vois chez certains, dans leur comportement. L’absence de réaction suite à une victoire, les pupilles dilatées, les mains qui tremblent. Plein de petites choses qui trahissent le truc. […] Je n’en ai plus rien à faire, nous étions tous sous Adderall [médicament issu de la famille des amphétamines – N.D.L.R.] », avait déclaré le Canadien au cours d’une interview accordée à la chaîne YouTube Launders CSSTRIKE. À l’époque, ses propos avaient fait grand bruit dans le milieu. En France, selon Nicolas Besombes, chargé de recherches pour l’association France Esports, « la scène esportive n’est pas forcément très réglementée ». Si l’Agence française de lutte contre le dopage peut être amenée à réaliser des tests lors de n’importe quelle compétition, le esport semble pour le moment épargné par les contrôles : « On ne dispose pas d’organisme indépendant qui pourrait vérifier tout cela. C’est un peu à chaque organisateur de fixer ses propres règles et limites sur la question », avait confié Nicolas Besombes à nos confrères de Vice en 2019. À Monaco, l’encadrement médical et sportif fait beaucoup de prévention auprès de ses joueurs. « On fait une sensibilisation. On suit les joueurs assez régulièrement pour savoir comment ils évoluent de ce côté. Mais c’est le même principe que pour tous les sports. Si les joueurs sont là aujourd’hui, c’est qu’ils ont développé leurs capacités sans avoir besoin de bonus externes ou de produits. L’objectif, c’est qu’ils continuent comme ça », indique Loïc Potages. Le manager général de l’AS Monaco Esports reconnaît n’avoir jamais été confronté à un cas de dopage jusqu’à présent : « Le dopage c’est quelque chose qui se développe oui mais jusqu’à présent, dans le esport, c’est un phénomène qui a été assez cantonné aux États-Unis ». Il confirme également que les contrôles anti-dopage sont encore rares dans le milieu : « Il y a des contrôles aléatoires pour certaines compétitions mais ce n’est pas encore en vigueur sur toutes les compétitions. C’est vraiment un choix des développeurs et des organisateurs de tournois de faire ces contrôles ».

Nouvel eldorado

Toujours plus de spectateurs, d’écrans, de sponsors… On l’a bien compris, le esport est aujourd’hui devenu une attirante poule aux œufs d’or. Jamais l’économie du sport électronique n’a brassé autant de millions. Jamais elle n’a suscité autant de convoitise. Cette arrivée progressive et massive d’argent dans ce milieu a poussé certains experts à tirer la sonnette d’alarme en mai 2019. Dans une longue enquête publiée par le site Kotaku, spécialisé dans le jeu vidéo, ces derniers mettent en cause le modèle économique du sport électronique. Ils y dénoncent notamment le bidonnage des chiffres d’audience, volontairement gonflés, pour attirer les sponsors et investisseurs. Selon ces experts, si le esport apparaît désormais comme une économie florissante, il serait en réalité une bulle spéculative prête à exploser à tout moment. D’importants investissements seraient réalisés sans aucune garantie de bénéfices en retour. Loïc Potages préfère, de son côté, voir le verre à moitié plein. Le manager général de l’AS Monaco Esports se félicite en effet de l’arrivée d’investissements dans le sport électronique. « Le fait qu’il y ait de gros investisseurs permet à tout le monde de connaître le milieu. Si le esport n’avait pas reçu tous ces centaines de milliers d’investisseurs, en serait-il là aujourd’hui ? », s’interroge-t-il. « Je pense qu’un tri va se faire au fur et à mesure entre les personnes qui vont investir de manière intelligente, faire les bons choix, développer une bonne structure d’encadrement… et l’image autour de la structure qui leur permettra de perdurer, d’avoir un pied dans un milieu sain ». Loïc Potages estime enfin que « d’ici quelques années, peut-être cinq ans, il y aura vraiment tout ce qu’il faut pour avoir un milieu sain » et ceux qui auront investi intelligemment « pourront continuer à se développer ». Selon lui, il n’y aurait aujourd’hui pas de raison de s’inquiéter outre mesure. Le esport semble donc promis à un bel avenir. Deviendra-t-il une discipline olympique ? Pour l’heure, impossible de le savoir. Mais pour le manager général de l’AS Monaco Esports, le simple fait que « les JO s’y intéressent prouvent et donnent un peu plus de légitimité à la compétition esport ». Pour le club de la principauté, les objectifs sont d’une autre nature. Mais comme pour le football, ils sont très élevés : « L’objectif, c’est de continuer à se développer, de s’établir en tant que structure de référence en Europe et à l’international […] On a déjà de très bonnes performances, des très bons résultats des équipes. On veut poursuivre sur cette lancée et continuer à sécuriser tous les tournois ».

Pour voir la suite de notre dossier sur l’équipe esport de L’AS Monaco cliquez ici

Vidéo notre rencontre avec l’équipe esport de l’AS monaco

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