samedi 19 septembre 2020
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Écologie et numérique
peuvent-ils faire bon ménage ?

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Transition numérique et transition écologique sont souvent associées. La première doit favoriser la seconde. Pour autant, rien à ce jour ne démontre cette possibilité. Au contraire, le numérique, loin d’être immatériel, pollue beaucoup par son réseau mondial, ses immenses entrepôts de serveurs, réfrigérés, et le déversement continu de nouveaux produits interconnectés, très faiblement recyclés. Mise au point.

Il fut une époque où Monaco possédait de l’industrie sur son territoire. En 1965, 40 % de sa main d’œuvre était employée dans le secteur secondaire (1). Faute de place, mais aussi par choix politique, la principauté a décidé, comme la plupart de ses voisins, de passer à une économie de services, numérisée, supposément moins polluante. Ce qu’on nomme ici en principauté « transition numérique » est en réalité ce que les historiens appellent la quatrième révolution industrielle. L’industrie manufacturière n’est pas morte pour autant : elle a simplement été délocalisée dans des pays tiers. Cette industrie, est, par ailleurs, essentielle à la construction d’une économie numérique. Est-elle réellement compatible avec une société écologique ? Rien n’est moins sûr. Pourtant, c’est souvent l’une des promesses de cette révolution en cours : le numérique est censé « décarboner » les économies des pays concernés. Néanmoins, toutes les révolutions industrielles des siècles précédents ont toutes été sources d’accroissement du rejet de CO2 dans l’atmosphère. La première révolution industrielle, à la fin du XVIIIème siècle, a abouti à la naissance de la machine à vapeur, fonctionnant au charbon, dont la consommation augmente perpétuellement depuis cette date. La seconde, un siècle plus tard, avec l’arrivée du pétrole, permet le développement de l’automobile et de la production de masse. La troisième, la révolution technologique à la fin du XXème siècle, permet le développement des réseaux des communications. La révolution numérique en cours poursuit, pour l’instant, le même chemin que les précédents sauts industriels, puisque les courbes d’évolution de la consommation d’énergie, et de gaz à effet de serre continuent d’augmenter. Ceci pour une raison simple : le modèle économique demeure en l’état. Il est fondé sur la croissance exponentielle du PIB, dont il n’est pas prouvé à ce jour qu’elle puisse être découplée d’une croissance de la production de CO2, malgré quelques exemples çà et là, peu significatifs à une échelle globale. « L’existence du découplage dans une zone géographique ou un secteur économique délimité ne signifie pas, en soi, que le découplage se produit dans un contexte plus large. […] Le concept de découplage repose en partie sur la foi »(2), expose l’équipe de l’Institut de recherche BIOS, basée en Finlande. Les économies européennes ayant délocalisé très largement les industries les plus polluantes en Afrique ou en Asie, le découplage relatif peut être trompeur, lorsqu’il est analysé à l’échelle nationale.

Prendre en compte les externalités négatives

Pour autant, la transition numérique est souvent associée à la transition écologique. Le problème dans cet argument réside dans la non-prise en compte des externalités négatives. En économie, il s’agit d’intégrer toutes les répercussions directes ou indirectes de la production d’un objet dans son coût. La foi dans le numérique comme solution remède à tous les maux actuels empêche toute considération écologique aboutie. Des mots comme « dématérialisation » et « cloud », régulièrement utilisés dans les processus de numérisation de l’administration monégasque, sont trompeurs. Car, cette numérisation n’est pas neutre, elle engendre un coût carbone. A Monaco, le chiffrage de cette numérisation n’a, à ce jour, pas encore été envisagé. « On travaille avec Annabelle Jaeger-Seydoux sur le sujet, on essaiera de sortir quelque chose d’ici la fin de l’année 2020 pour modéliser les choses », a promis Frédéric Genta, délégué interministériel à la transition numérique, lors d’un déjeuner de presse consacré au numérique, en février 2020. « Le développement rapide du numérique génère une augmentation forte de son empreinte énergétique directe. Cette empreinte inclut l’énergie de fabrication et d’utilisation des équipements : serveurs, réseaux, terminaux… Elle est en progression rapide, de 9 % par an », notait en 2018 un rapport du Shift Project, un “think tank” (groupe de réflexion) français consacré à la transition pour une économie décarbonée. Aujourd’hui, les estimations avancent le chiffre de 4 %, s’agissant de la part du numérique dans les émissions de gaz à effet de serre au niveau mondial. Un chiffre déjà important, sachant que la moitié de l’humanité n’a pas de connexion Internet, et que le numérique n’en est qu’à ses balbutiements.

Coût social et environnemental

Lorsque l’on parle du numérique, il faut avoir à l’esprit trois grands blocs : les “data-centers” (centre de données), grands entrepôts contenant les serveurs accueillant toutes les données de l’Internet, les infrastructures de réseaux, 2G, 3G, 4G, 5G et réseaux filaires, et les terminaux (ordinateurs, smartphones, tablettes, téléviseurs, objets connectés…). La pollution liée au numérique repose sur plusieurs piliers dans toute cette chaîne. Le premier relève de la production des outils numériques. Composés de terres rares, de métaux rares, et de minéraux, tous les outils informatiques sont, par essence, très polluants à fabriquer. L’extraction de tous ces composants, par ailleurs épuisables, nécessite une industrie fortement génératrice de gaz à effet de serre. En sus d’exploiter la terre jusqu’à la lie, l’extractivisme exploite aussi les corps, notamment ceux d’enfants dans certains pays pauvres. C’est le cas en République démocratique du Congo (RDC), qui contient deux tiers des réserves mondiales de cobalt, métal indispensable à la fabrication des batteries de voitures et de vélos électriques, de smartphones et d’ordinateurs. « La fabrication des ordinateurs et des téléphones portables absorbe à elle seule 23 % de la production mondiale de cobalt et 19 % des métaux rares ». notait Sébastien Bronca, dans Le Monde diplomatique de mars 2020 (3). En Chine également, premier producteur de terres rares et atelier de fabrication mondial des produits grandes firmes américaines du numérique, les travailleurs sont autant de ressources consommables que les métaux rares. « Selon China Labor Watch, le coût de la main d’œuvre d’un iPhone produit dans l’usine Foxconn [l’usine d’Apple qui héberge 230 000 ouvriers sur site – N.D.L.R.], c’est 4,64 dollars, moins de 0,5 % du prix de vente du produit » (4). Guillaume Pitron, journaliste au Monde diplomatique et National Geographic, auteur de l’essai La guerre des métaux rares, La face cachée de la transition énergétique et numérique, écrivait dans cet ouvrage : « Les Chinois et les Occidentaux se sont tout bonnement réparti les tâches de la future transition énergétique et numérique : les premiers se saliraient les mains pour produire les composants de la “green tech” [technologie verte — N.D.L.R.], tandis que les seconds, en les leur achetant, pourraient se targuer de bonnes pratiques écologiques. » Avec cette production d’équipements informatiques très coûteux en ressources humaines et énergétiques, vient également la consommation de données. Elle passe par des “data-centers”, qu’on appelle parfois de manière erronée le “cloud”, particulièrement énergivores en électricité, puisque grands émetteurs de chaleur qu’il faut donc refroidir par la climatisation. « En France, la consommation des “data centers” s’élevait à environ 3 TWh en 2015, soit davantage que la consommation électrique de la ville de Lyon, selon l’Union française de l’électricité (UFE) » (5). Des progrès sont toutefois réalisés dans la conception de ces “data-centers”, et dans la réutilisation de la chaleur produite. Enfin, si ces “data-centers” chauffent autant, c’est car le volume de données qui transitent par ces entrepôts devient de plus en plus important. « Le simple visionnage en ligne de vidéos, qui sont stockées au sein de ces gigantesques infrastructures matérielles, aurait engendré en 2018 autant de gaz à effet de serre qu’un pays comme l’Espagne. » (6). A titre indicatif, aujourd’hui, Netflix représente 15 % de la bande passante mondiale d’Internet.

© Photo DR

Aujourd’hui, Netflix représente 15 % de la bande passante mondiale d’Internet

A qui la faute : l’offre ou la demande ?

Doit-on toujours faire reposer sur la responsabilité individuelle, les nécessités collectives ? Avec la division internationale du travail actuelle, la conception, l’assemblage, la finition, et la vente de tous les objets du numérique s’exécutent dans différents endroits du globe. Avant d’arriver dans notre poche, un smartphone a déjà fait plusieurs fois le tour de la planète. Hormis les problèmes que pose la production, s’ajoute également l’obsolescence programmée de ces outils. Conçus d’abord comme des biens à consommer, les géantes firmes du net n’hésitent pas à inscrire dès la fabrication du produit la mort programmée de celui-ci, soit par des mises à jour de logiciels qui, au fil du temps, ne sont plus supportées par l’appareil, soit par une conception volontairement peu résistante au temps. La boucle est bouclée lorsque tous ces déchets numériques finissent leurs jours près de là où ils sont nés : dans des déchetteries à ciel ouvert, comme au Ghana. Dans ce grand tout, à qui incomber la responsabilité des problèmes qu’entraîne le numérique ? Frédéric Genta estimait : « Ce n’est pas moi qui décide ça. C’est vous tous, à cette table, en utilisant votre smartphone quatre heures par jour ». Ce renversement de la responsabilité entre l’offre et la demande pourrait être défendu si le marketing, la publicité, les campagnes de communication et de sponsoring pour susciter le désir d’achat chez les consommateurs, n’existaient pas. Or, pour ces entreprises du numérique aujourd’hui, vendeuses de biens et de services, la poussée à l’achat compulsif ou à la captation de l’attention sur ces plateformes sont primordiales pour subsister.

Vers la sobriété

Alors qu’on parle de plus en plus de sobriété numérique et énergétique, l’installation de la 5G n’est-elle pas antinomique avec un usage raisonné et limitatif à l’échelle individuelle du débit Internet ? Questionner l’installation de la 5G, de la voiture autonome, extrêmement énergivore en termes de débit, de la numérisation tous azimuts de l’administration et des relations de travail, permet de remettre la force publique et privée à sa juste place, c’est-à-dire guidant les pratiques des individus. Chaque année, des tas de nouveaux smartphones sont commercialisés, avec des micro-améliorations, rendant obsolètes les précédents objets par leur seule existence. La 5G devrait empirer cette caducité. « Chaque saut technologique accélère l’obsolescence des équipements, et la 5G ne va pas y échapper » (7), explique Frédéric Bordage, fondateur du blog GreenIT, dédié au numérique. Surtout, avec un débit dix (voire cent fois plus rapide), et un temps de transmission divisé par dix également, le réseau 5G, par effet rebond, pourrait faire exploser la consommation de données ainsi que la consommation énergétique allant de pair. Car la 5G va non seulement permettre de développer de nouvelles entreprises, de nouvelles technologies, mais également accentuer la tendance aux objets connectés, ou « l’Internet des objets », selon l’expression consacrée. Si bien que dans le monde à venir, peu d’objets pourront encore fonctionner sans connexion Internet, ou prise électrique. Pour quels avantages réels au quotidien ?

« Supprimer ses mails ne suffit pas. Il faut surtout fabriquer moins d’appareils qui durent plus longtemps »

Pour le consommateur, de nombreux gestes existent pour limiter au maximum le débit de données : privilégier le Wi-Fi au réseau mobile lorsque c’est possible (la 4G consomme 23 fois plus d’énergie que le Wi-Fi), limiter le visionnage de vidéos tout en abaissant la qualité au minimum lorsque la haute définition n’est pas nécessaire, éviter l’envoi surabondant de photos et vidéos via les applications de messagerie, supprimer ses mails, etc. En somme, avoir une consommation numérique hygiénique. Ce qui signifie pour les fabricants de garantir la réparabilité des produits, de construire en utilisant plus de composants recyclés, et d’allonger la durée de vie des terminaux (ordinateurs, smartphones). Pour les pouvoirs publics, il s’agirait d’organiser la collecte de terminaux usagés pour les recycler, d’encourager la sobriété numérique et énergétique, de contraindre les fabricants à adopter l’écoconception, et même de limiter la publicité. Toute une chaîne de responsabilités, où chacun doit jouer sa partition, et où le seul consommateur ne peut être l’unique acteur. « Supprimer ses mails ne suffit pas. Il faut surtout fabriquer moins d’appareils qui durent plus longtemps » (8), écrit le GreenIT, dans ses recommandations. Eric Vidalenc, économiste français à l’Agence de la transition écologique (ex-Ademe), auteur du livre Pour une écologie numérique, explique que « la sobriété numérique et la sobriété énergétique sont liées. Et ensuite, l’orientation du numérique peut servir et outiller la transition écologique » (9). Des « obligations sont nécessaires pour dépasser les bonnes intentions et les injonctions adressées au seul consommateur, qui évolue dans un univers contraint et auquel les impacts environnementaux du numérique ont tendance à être cachés », enjoint-il. Pour l’instant, la consommation énergétique continue d’augmenter, et la température terrestre moyenne également. Loin d’aller de pair, la transition numérique et écologique n’ont pas encore montré qu’elles pouvaient s’accompagner mutuellement. A bien des égards, elles semblent même antagonistes. Et leur complémentarité demeure, à ce jour, un acte de foi dans l’avenir. En filigrane, deux visions du monde émergent : celle de la sobriété et celle de la croissance exponentielle.

1) Jean-Paul Ferrier, « L’industrie dans la principauté de Monaco », L’information géographique, volume 29, 1965

2) Nafeez Ahmed, « La croissance verte est un mythe », Vice, 27 juillet 2020

3) Sébastien Broca, « Le numérique carbure au charbon », Le Monde diplomatique, mars 2020

4) Marie Viennot, « Apple veut servir l’humanité (mais pas toute l’humanité) », La bulle économique, France Culture, 14 septembre 2019.

5) Sarah Sermondadaz, « Numérique et écologie : les “data centers”, des gouffres énergétiques ? », sciencesetavenir.fr, 9 mars 2018

6) Sébastien Broca, « Le numérique carbure au charbon », Le Monde diplomatique, mars 2020

7) Justin Delépine, « L’insoutenable croissance du numérique », Alternatives économiques, janvier 2020.

8) Frédéric Bordage, « Quels sont les impacts environnementaux du numérique en France ? », greenit.fr, 23 juin 2020

9) Eric Vidalenc : « Il faut imposer des limites au numérique », Antoine de Ravignan, Justin Delépine, Alternatives économiques, janvier 2020.

Pour lire la suite de notre dossier sur l’écologie et le numérique à Monaco cliquez ici

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