dimanche 29 novembre 2020
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Covid-19 La culture monégasque menacée ?

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Face à l’épidémie de Covid-19 comment le monde de la culture résiste-t-il à Monaco, alors qu’il est privé de recettes depuis mi-mars 2020 ? Pour le moment, seulement une partie des structures culturelles ont repris leur activité le 2 juin 2020. Mais, désormais soumise à des impératifs sanitaires stricts, comment la culture monégasque pourra-t-elle renouer avec l’équilibre budgétaire dans un tel contexte ?

Depuis que l’épidémie de Covid-19 a éclaté, le monde de la culture monégasque traverse une crise sans précédent. « Franchement, je n’avais jamais vu ça », souffle le directeur des ballets de Monte-Carlo, Jean-Christophe Maillot (lire son interview par ailleurs, dans ce dossier). Evoquant une situation qu’il juge « catastrophique », Maillot se dit très préoccupé, surtout qu’il ne voit pas de retour à la normale possible avant septembre… 2021. Soit une éternité pour des structures culturelles qui n’avaient pas connu pareille situation depuis la crise de 2008. A l’époque, on se souvient que le gouvernement monégasque avait demandé à un certain nombre de banques de la principauté d’assurer le soutien du monde de la culture, ce qu’elles avaient fait sans rechigner. Pour le moment, il semble que ce scénario soit écarté. C’est en tout cas ce qu’indique le directeur des ballets de Monte-Carlo. Mais si, pour le moment, tout le monde semble résister tant bien que mal, combien de temps cette situation pourra-t-elle durer ? Passée en « mode survie » car privé de recettes, la culture monégasque pourra-t-elle faire preuve de suffisamment de résilience pour éviter la sortie de route ?

Manque à gagner

Rien n’est moins sûr. Même si le discours officiel reste très volontariste et très positif, en coulisses on sent bien que l’inquiétude n’est jamais loin. Une inquiétude alimentée par l’obligation de naviguer à vue, tant tout semble mouvant face à un virus que même les plus grands experts ont du mal à cerner. Heureusement, certains ont vu leur horizon se déboucher un peu. A commence par les musées et les salles d’exposition qui ont pu rouvrir le 2 juin 2020, mais sous conditions : respect des gestes barrières, file d’attente distancée, mise en place de schémas de visite pour fluidifier les flux de circulation, accès strictement régulés… Autant d’impératifs qui ne seront pas neutres pour les finances, déjà fragilisées, des musées de la principauté. Avec de telles mesures sanitaire, comment parvenir à générer des recettes suffisantes ? Car le modèle économique mis en place avant l’épidémie de Covid-19 semble désormais obsolète. En France, le gouvernement a annoncé la réouverture très progressive et sous conditions des lieux culturel. « Dans les zones vertes, les salles de spectacle et les théâtres vont ouvrir à compter du 2 juin », a indiqué le 28 mai 2020 le premier ministre, Edouard Philippe, tout en soulignant que le port du masque sera obligatoire, et que « les règles de distanciation physique devront y être respectées par une organisation spécifique des places assises », avec une « gestion des flux conforme au protocole sanitaire ». Autant dire que la jauge sera drastiquement réduite, ce qui ne manquera pas de poser, là encore, un problème de rentabilité économique. En effet, pour les concerts, comment être rentable avec une affluence aussi réduite ? C’est l’équation quasiment impossible à résoudre que doivent tenter de résoudre les salles et les artistes. A cela, il faut ajouter l’application stricte de toutes les mesures barrières, ce qui représente parfois des dépenses supplémentaires plus ou moins lourdes à assumer pour les structures culturelles. Dans une interview publiée dans Le Monde, le producteur de concerts et de spectacles, cogérant de la société Alias, Jules Frutos, estime qu’en France, la perte de chiffre d’affaires, « selon une étude EY pour le Prodiss [syndicat national du spectacle musical et de variété — N.D.L.R.], dépasse 1,8 milliard. Entre 20 % et 30 % des sociétés affirment qu’elles ne pourront pas continuer après décembre 2020 sans aides réelles ». Cette même étude signée EY prévoit 30 % à 40 % de dépôts de bilan chez les petites et moyennes ­entreprises françaises du secteur. En principauté, le manque à gagner n’a pas été chiffré. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que le gouvernement n’avait pas validé la réouverture des salles de concert, alors que Monaco Hebdo bouclait ce numéro le 2 juin 2020. Interrogé par notre magazine (lire son interview dans ce dossier), le conseiller-ministre pour l’intérieur, Patrice Cellario, nous a indiqué que « si rien sur le plan sanitaire ne vient contrecarrer cette perspective, les théâtres et les salles de spectacles devraient être ouverts en septembre 2020, pour la prochaine saison ». Dans l’intervalle, seuls des « petits concerts » sont autorisés dans « certains lieux, avec port du masque obligatoire, nombre de spectateurs limité et distanciation entre les spectateurs ». Pas de quoi remonter le moral des organisateurs de concerts de la principauté, à commencer par la Société des Bains de Mer (SBM) qui a dû se résoudre à annuler un pourtant très rentable concert de Céline Dion prévu sur la place du casino le 18 juillet 2020 (lire Monaco Hebdo n° 1130). Vendus entre 600 et 1 600 euros, les 2 900 billets avaient tous été écoulés dans la matinée du 21 novembre 2019. Dans la foulée, les concerts d’Iggy Pop et de Zazie ont aussi été annulés. Plus récemment, ça a été au tour des Black Eyed Peas, qui devaient se produire le 26 juillet 2020 à la salle des Etoiles du Sporting d’été. Ils ont fini par jeter l’éponge et renoncer à leur tournée.

© Photo Monaco Hebdo.

Pour les concerts, comment être rentable avec une jauge aussi réduite ? C’est l’équation quasiment impossible à résoudre que doivent tenter de résoudre les salles et les artistes

Septembre pour le cinéma des Beaux-Arts

Si en France les cinémas pourront à nouveau accueillir du public à partir du 22 juin 2020, là encore de façon très encadrée, Monaco adopte une position plus prudente. En effet, le gouvernement n’autorise que le cinéma en plein air, avec une distanciation imposée, doublée du port du masque. « Le cinéma de Monaco reçoit une subvention annuelle de l’Etat, qui lui permet de soutenir son activité. Pour l’heure, seul le fonctionnement des cinémas en plein air est autorisé », confirme le conseiller-ministre pour l’intérieur, Patrice Cellario. Le Monaco Open Air Cinéma 2020 devrait donc pouvoir ouvrir, mais dans une version allégée, avec un nombre de fauteuils en nette baisse. En revanche, fermé depuis mi-mars 2020, le cinéma des Beaux-Arts continue de souffrir. « Tous les films ont été décalés. A quand ? Les distributeurs n’en savent rien ! Donc j’attend la suite des événements pour décider quoi faire », lance le directeur de ce cinéma, Thierry Tréhet. Un peu partout dans le monde, les tournages de films et de séries ont en effet été stoppés et, là encore, la reprise n’est que très progressive. L’avant-première mondiale du nouveau James Bond, Mourir peut attendre (No Time to Die) (2020), qui devait se dérouler à Monaco le 7 avril 2020, a été repoussée à novembre 2020. Le 25ème volet de cette saga devrait ensuite sortir sur les écrans le 12 novembre au Royaume-Uni et le 25 novembre 2020 aux Etats-Unis. En attendant, le cinéma de Monaco souffre. « Le personnel et moi sommes au chômage partiel renforcé, reprend Thierry Tréhet. J’attends le complément de salaires. Par ailleurs, j’ai reçu ma petite subvention annuelle, qui me permet de faire face, pour l’instant, aux diverses charges fixes et incontournables. » Thierry Tréhet peut donc désormais concentrer ses efforts et son attention sur son cinéma de plein air, le Monaco Open Air Cinema : « Je pense pouvoir, au conditionnel donc, ouvrir fin juin ou début juillet… Wait and see… » Quant à la réouverture des deux salles de cinéma des Beaux-Arts de 204 et 58 places, il faudra patienter. « La question de la possible ouverture des cinémas « indoor » apparaît assez similaire à celle des lieux de spectacle couverts, et devrait être traitée de manière concomitante », glisse Patrice Cellario, laissant ainsi entendre qu’il devrait être possible d’aller au cinéma des Beaux-Arts à partir de septembre 2020. Du côté des professionnels du cinéma, afin de relancer les tournages et d’aider les producteurs, en France, depuis le 1er juin 2020, un fonds d’indemnisation de 50 millions d’euros a été lancé. Temporaire, ce fonds est abondé par l’Etat français et a été placé sous l’égide du Centre national du cinéma (CNC). Ce fonds doit couvrir les pertes liées à l’arrête temporaire ou définitif d’un tournage à cause d’un cas de Covid-19. Comme le recours à ce fonds est plafonné à 1,2 million, les regards sont désormais tournés vers les régions, l’Union européenne (UE) et des assureurs afin de prendre le relais et d’aller au-delà de cette somme. Toujours côté français, les salles de cinéma pourront profiter d’une réouverture à partir du 22 juin 2020, soit plus de deux mois avant Monaco. Un décalage qui va continuer de favoriser la fuite des cinéphiles de Monaco, avides de choix et de nouveautés, vers les salles niçoises, puisque le Monaco Open Air Cinema ne dispose que d’un seul écran. Soit pas grand-chose face à la concurrence de Nice, notamment les 1 537 fauteuils et les 9 salles, dont une certifiée en Dolby Cinéma, du Pathé de la gare du Sud.

« Mesures spécifiques » ?

Dès les premiers jours de la crise sanitaire, la France a mis en place un plan de soutien global d’un montant de 110 milliards d’euros. Du côté de la commission de la culture et de l’éducation du parlement européen, un communiqué indique que « presque tous les États membres ont mis, ou prévoient de mettre en place, des mesures spécifiques pour faire face aux difficultés rencontrées par le secteur culturel et les artistes ». A Monaco, la situation économique serait sous contrôle, assure Patrice Cellario : « Le gouvernement princier, extrêmement attentif à la santé économique des institutions culturelles qu’il soutient, a examiné avec chacune d’entre elles leur situation financière. Ainsi, ces institutions pourront clôturer l’exercice budgétaire sans difficultés financières particulières, tout en préservant l’ensemble du personnel permanent. » A ce jour, aucun licenciement ne serait donc dans les tuyaux. Pour le moment, le gouvernement observe et consulte les acteurs concernés, et ne compte pas débloquer un fonds d’aide spécifique pour la culture. « Les institutions culturelles de Monaco et de nombreuses associations reçoivent annuellement des subventions de l’Etat, et continueront à être subventionnées », assure le conseiller-ministre pour l’intérieur, Patrice Cellario. Avant de rappeler : « Le budget primitif 2020 voté en décembre 2019, n’a pas failli à la règle souhaitée par le gouvernement princier depuis plusieurs années, qui consiste à dédier 5 % du budget de l’Etat aux contributions culturelles. » Pour mémoire, le budget primitif 2020 prévoyait des recettes à hauteur de 1,508 milliard d’euros, en hausse de 162,7 millions d’euros, soit + 12,1 % par rapport au budget primitif 2019. Pour le moment, le gouvernement monégasque estime donc que les quelques 75 millions d’euros qu’il consacre chaque année à la culture devraient permettre d’absorber l’onde de choc due au Covid-19. Mais les dégâts les plus lourds pourraient intervenir avec quelques mois de décalage dans les comptes de résultats des différentes structures culturelles de la principauté. Il faudra alors peut-être refaire les comptes, et créer, si nécessaire, un fonds d’aide, doublé d’un accompagnement spécifique pour un monde de la culture monégasque durement éprouvé par le Covid-19.

© Photo Monaco Hebdo.

Côté français, les salles de cinéma pourront profiter d’une réouverture à partir du 22 juin 2020, soit plus de deux mois avant Monaco. […] Le Monaco Open Air Cinema ne dispose que d’un seul écran. Soit pas grand-chose face à la concurrence de Nice, notamment les 1 537 fauteuils et les 9 salles, dont une certifiée en Dolby Cinéma, du Pathé de la gare du Sud

Conseil national : Daniel Boéri au soutien du monde culturel monégasque

Pas question de lâcher le secteur culturel. C’est, en substance, la position tenue par le président de la commission de la culture du Conseil national, Daniel Boéri. Interrogé par Monaco-Matin le 16 mai 2020, il estime qu’aider le monde culturel, « c’est un investissement pour demain ». Rappelant que les manifestations culturelles attirent chaque année en principauté « un million de spectateurs », et que les différentes tournées organisées notamment par les ballets de Monte-Carlo (lire l’interview du directeur des ballets, Jean-Christophe Maillot dans ce numéro) participe au rayonnement de Monaco à l’international, cet élu pense qu’il est désormais temps de « se donner les moyens d’accompagner le secteur culturel », sans oublier les saisonniers et les travailleurs qui interviennent temporairement sur certains chantiers culturels. Contrairement à la crise de 2008 pendant laquelle l’Etat monégasque avait sollicité l’aide des banques pour voler au secours des institutions culturelles de la principauté, cette fois la source de financement doit être le fonds de réserve constitutionnel assure ce conseiller national. En ce qui concerne la reprise de l’activité culturelle, Daniel Boéri craint que le public n’ose pas revenir tout de suite dans les salles de spectacle monégasques : « Et n’occuper qu’un siège sur deux, je ne suis pas certain que ça ait un sens. Il vaut mieux reporter à l’année d’après. Ça ne sert à rien d’ouvrir pour personne, en prenant des risques. La prudence doit être le premier critère. Probablement que l’on va souffrir tout cet été. » Maintenant que le volet sanitaire de cette crise semble sous contrôle, Daniel Boéri sait ce qu’il lui reste à faire : « Il est temps de soutenir à la fois les grandes institutions, mais aussi les associations qui ont un travail plus diffus, plus caché, mais qui apportent tant de choses. Ce sont ces intérêts que je vais plaider face au gouvernement pour qu’on n’ait pas de coups de rabot dans le budget à venir. » R.B.

L’orchestre philharmonique de Monte-Carlo pour une reprise très encadrée

Institution culturelle à Monaco, l’orchestre philharmonique de Monte-Carlo (OPMC) envisagerait de reprendre début août 2020, avec deux concerts les 2 et 6 août. Rien n’est encore fixé avec certitude, cependant. Car le protocole à suivre est particulièrement contraignant. Exit les instruments à vent, avec un orchestre limité à 40 musiciens, espacés d’un mètre cinquante sur scène, avec port du masque recommandé, et la jauge du public réduite à 20 % de la capacité de la cour du palais princier et diffusion télévisée éventuelle. Pour Raphaël Chazal, altiste à l’OPMC, une reprise comme celle-ci est forcément particulière : « Ils l’ont fait à l’orchestre de Paris, à Berlin également, juste pour retrouver un peu la salle, et le contact avec le public. C’est un moyen de garder le contact, mais bon… Le but, c’est de s’évader quand on va au spectacle. Si c’est pour que ça te rappelle à chaque seconde qu’on est en période de Covid, autant rester chez soi et regarder un film ». De fait, les restrictions sanitaires impliquant de jouer à orchestre réduit vont orienter la programmation musicale. « Il y a plein de répertoires, donc c’est tout à fait adaptable. De toute façon, à Monaco, on a la chance de ne pas avoir à amputer des œuvres, ou à les modifier, sous prétexte économique ou contextuel. » Pour autant, le plan de reprise de l’orchestre n’est pas figé dans le marbre. Les restrictions sanitaires peuvent être amenées à évoluer. Car une reprise en l’état n’aurait pas grand intérêt, ni pour les musiciens, ni pour le public. E.M.

Pour lire la suite de notre dossier sur l’impact du Covid-19 sur la culture à Monaco, cliquez ici.

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