lundi 18 octobre 2021
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Matthieu Llorca : « Pour gagner beaucoup, il faut prendre beaucoup de risques »

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Faut-il acheter des cryptomonnaies aujourd’hui ? Ou, au contraire, faut-il craindre l’explosion de la bulle crypto ? Matthieu Llorca, maître de conférences en économie à l’université de Bourgogne, a répondu aux questions de Monaco Hebdo.

Les cryptomonnaies provoquent des réactions très contrastées, entre investissement idéal et bulle spéculative vide : qu’en pensez-vous ?

Il existe des milliers de cryptomonnaies qui reposent sur des innovations technologiques et un réel engouement, en particulier auprès des jeunes. On parle beaucoup du bitcoin qui est la cryptomonnaie la plus populaire. Mais l’ethereum, qui repose sur la blockchain, marche très bien aussi. Mais cet actif fait l’objet d’une forte spéculation et il y a aussi des krachs. D’ailleurs, depuis le mois de mai 2021, nous sommes en période de krach. Ce qui a amené certains gros acteurs à se retirer. Je pense, par exemple, au chef d’entreprise et milliardaire canadien, Elon Musk. D’un autre côté, des banques d’investissement américaines, comme Morgan Stanley ou Bank of America, sont présentes, ce qui tend à crédibiliser ce marché. Paypal et Visa permettent aussi de payer en cryptomonnaies. Et pourtant, il y a eu des arnaques.

Un exemple ?

Récemment, plusieurs dizaines de millions d’euros de cryptoactifs gérés par l’association RR Crypto, créée près de Dijon, ont disparu. Du coup, une enquête a été ouverte par la section cybercriminalité du parquet de Paris. Il faut savoir que les cryptomonnaies sont des actifs qui ne sont pas du tout régulés. Il n’existe donc aucune réglementation, ce qui pose des problèmes par rapport à la lutte anti-blanchiment, notamment. C’est pour ça que les banques européennes ne sont pas du tout attirées par cet actif.

Du coup, vous voyez plutôt dans les cryptomonnaies une bulle spéculative vide ?

Je considère que l’on est véritablement sur de la spéculation. D’ailleurs, 1 000 milliards de dollars sont partis en fumée en mai 2021. Nous sommes donc face à une volatilité qui est extrême. Cette volatilité est encore plus forte sur les toutes petites cryptomonnaies, beaucoup moins connues, et qui émergent un peu partout. À cela, il faut ajouter les arnaques, avec des plateformes financières qui disparaissent. En France, ce sont environ 50 millions d’euros qui ont disparu. Mais le record, c’est en Afrique du Sud : environ 3 milliards se sont envolés.

« Plusieurs dizaines de millions d’euros de cryptoactifs gérés par l’association RR Crypto, créée près de Dijon, ont disparu. Du coup, une enquête a été ouverte par la section cybercriminalité du parquet de Paris. » Matthieu Llorca. Maître de conférences en économie à l’université de Bourgogne.

« On est véritablement sur de la spéculation. D’ailleurs, 1 000 milliards de dollars sont partis en fumée en mai 2021. Nous sommes donc face à une volatilité qui est extrême »

Matthieu Llorca, maître de conférences en économie à l’université de Bourgogne

Le bitcoin s’est donc éloigné de son objectif de départ ?

Aujourd’hui, on ne sait toujours pas qui a créé le bitcoin, qui a été lancé le 15 septembre 2008, quelques mois après la faillite de Lehman Brothers. Le fameux Satoshi Nakamoto, qui est le pseudonyme utilisé par la ou les personnes à l’origine du bitcoin, reste introuvable. De plus, on sait désormais que le bitcoin est polluant, donc il est un peu moins à la mode. Enfin, il est limité : il y a 21 millions de bitcoins en circulation, et il n’y en aura pas plus. Aujourd’hui, on en est à environ 19 millions, et cette limite, c’est aussi ce qui fait sa solidité. Il existe une cryptomonnaie moins connue, le Cardano, lancée en 2015, et qui consomme beaucoup moins d’énergie. C’est donc un peu l’opposé du bitcoin, sur ce plan-là. Donc, si le bitcoin reste encore très populaire aujourd’hui, cela pourrait changer dans les années à venir.

Qu’est-ce qui différencie toutes ces cryptomonnaies ?

La plupart des cryptomonnaies reposent sur la technologie blockchain. Les différences se font sur le nombre d’unités en circulation, sur le nom de la devise… En tout cas, à travers ces différentes cryptomonnaies, on peut diversifier son portefeuille. Et puis, il existe toute une innovation financière qui s’est créée autour de ces cryptomonnaies, avec le lancement de nouveaux produits financiers. Par exemple, pour se protéger contre les variations du bitcoin, on peut faire appel à des produits dérivés. Nous sommes donc en présence d’un écosystème qui se développe à une allure complètement folle.

Avec le bitcoin qui a été officiellement créé le 3 janvier 2009, le projet de départ, c’était une idéologie très libertarienne ?

Le bitcoin a été lancé début 2009, donc juste après la crise de 2008. Ce projet avait effectivement une visée libertarienne. En 2008, les banques faisaient alors faillite. Elles ont été sauvées par les États. Du coup, l’idée de départ du bitcoin, c’était de sortir de ce système monétaire international qui repose sur le dollar.

Des personnalités comme Elon Musk ont massivement investi dans le bitcoin, ce qui a permis de crédibiliser davantage cette cryptomonnaie ?

Début février 2021, Tesla a acheté 1,5 milliard de dollars en bitcoin. Dans la foulée, le patron de Tesla, le milliardaire Elon Musk, a proposé de payer l’achat d’une Tesla en bitcoin. Avant de changer d’avis, ce qui a fait couler le cours du bitcoin. Peut-être est-ce qu’il avait des bitcoins, et qu’il souhaitait faire monter le cours à coups d’annonces ? En tout cas, aujourd’hui, Elon Musk n’est pas du tout apprécié par la communauté bitcoin. Résultat, une cryptomonnaie anti-Elon Musk veut désormais faire licencier le patron de Tesla. Lancée le 15 mai 2021, la cryptomonnais StopElon s’est donnée pour seul objectif d’entrer au capital de Tesla pour évincer Elon Musk. Elle est aujourd’hui valorisée à plus de 60 millions de dollars [cette interview a été réalisée le 1er juillet 2021 — NDLR].

Comment le bitcoin a-t-il fini par se faire rattraper par le système ?

Le bitcoin a atteint des records. En 2018, le bitcoin était à 20 000 dollars [16 900 euros — NDLR], puis son cours est redescendu. Aujourd’hui, il pèse près de la moitié du marché des cryptomonnaies, qui est évalué à environ 2 200 milliards de dollars. Début juillet 2021, le cours du bitcoin était de près de 33 000 dollars, soit près de 28 000 euros. Dans le cadre réglementaire français, qui est pourtant peu attractif par rapport aux États-Unis ou aux pays Baltes où on est très porté par le numérique, on autorise le développement de ces cryptoactifs, qui doivent être contrôlés par l’Autorité des marchés financiers (AMF). L’AMF régule tout service, ou plateforme, qui doit obtenir un agrément, afin de sécuriser un peu ce marché. À ce jour, 18 prestataires de services sur actifs numériques (Psan) sont homologués par l’AMF. Les autres plateformes ne sont donc pas considérées comme étant sûres.

« Le bitcoin est polluant, donc il est un peu moins à la mode. Enfin, il est limité : il y a 21 millions de bitcoins en circulation, et il n’y en aura pas plus. Aujourd’hui, on en est à environ 19 millions, et cette limite, c’est aussi ce qui fait sa solidité »

Matthieu Llorca, maître de conférences en économie à l’université de Bourgogne

Quels sont les risques des plateformes qui ne sont pas agréées par l’AMF ?

En cas de faillite ou de piratage des plateformes qui ne sont pas régulées et qui ne sont pas agréées par l’AMF, le client n’est pas remboursé.

Du coup, peu à peu, le bitcoin se retrouve encadré par des lois et des règlements, bien loin de l’esprit libertarien qui animait cette cryptomonnaie à sa création, début 2009 ?

Petit à petit, car ce mouvement est lent, une réglementation se met en place autour des cryptomonnaies, parce qu’on est face à une activité très risquée. Or, dès que le risque augmente fortement, des banques ou des ménages peuvent se retrouver en faillite. Finalement, on retrouve ce qu’il s’est passé en 2008 et le contexte qui va avec. Du coup, il faut absolument réglementer, et cela, au niveau international. Ce qui est complexe, et qui prend donc beaucoup de temps.

Qu’est-ce qui fait monter ou baisser les cours des cryptomonnaies ?

Pour le bitcoin, une limite a été fixée à 21 millions de bitcoins. Cette limite sur l’offre sera atteinte dans peu de temps. Du coup, si la demande augmente par rapport à l’offre, le prix va monter. Des récompenses sont accordées à ce que l’on appelle des « mineurs », c’est-à-dire une installation de minage de bitcoins (BTC) alimentée par énergie solaire. Tous les quatre ans, les récompenses pour ces mineurs sont divisées par deux, ce qui contribue aussi à faire mécaniquement, et naturellement, monter le cours. Ensuite, comme il s’agit d’un actif, un peu comme à la bourse, la communication joue aussi. Si Elon Musk annonce qu’il va investir 1,5 milliard dans le bitcoin, que des banques se disent intéressées par le bitcoin, ou que PayPal indique qu’il va accepter les règlements en bitcoin, là encore, automatiquement, cela fait augmenter la demande par rapport à l’offre. Et donc, le cours monte.

Et qu’est-ce qui peut faire chuter les cours ?

À l’inverse, si Elon Musk se retire ou si la Chine interdit les paiements en bitcoin, l’effet d’annonce fait chuter le cours. Enfin, dans des pays où il y a une forte inflation, des ménages n’hésitent pas à investir dans le bitcoin. C’est par exemple le cas de la Turquie, où beaucoup d’investisseurs ont décidé de miser sur le bitcoin. Certains considèrent que le bitcoin est un peu comme le dollar : ça permet de se protéger contre l’inflation.

À quel moment et pour quels usages les mafias ont investi le monde des cryptomonnaies ?

On sait que les mafias sont très présentes sur ce marché des cryptomonnaies. Les cryptomonnaies permettent en effet aux mafias de faire transiter de l’argent. Aujourd’hui, les banques sont très contrôlées par rapport à la lutte anti-blanchiment et au financement du terrorisme. Du coup, les cryptomonnaies permettent d’aller sur le dark net [réseau privé qui utilise des fonctions permettant d’anonymiser les utilisateurs et les données échangées — NDLR]. Pour se faire payer les rançons, les mafias font aussi parfois appel à des paiements en cryptomonnaies.

Aujourd’hui, les cryptomonnaies sont souvent présentées comme le seul moyen de gagner rapidement beaucoup d’argent : c’est vraiment le cas ?

Comme les cryptomonnaies sont un actif risqué, on retombe sur ce lien qui existe en finance entre le rendement et le risque. Donc pour gagner beaucoup, il faut prendre beaucoup de risques. Or, entre mi-avril 2021 et début juillet 2021, le bitcoin a perdu 40 % de sa valeur. Mais comme le bitcoin est très volatil, il peut regagner 10 ou 15 % en une semaine. Donc il faut avoir les nerfs assez solides.

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« Les mafias sont très présentes sur ce marché des cryptomonnaies. Les cryptomonnaies permettent en effet aux mafias de faire transiter de l’argent »

Matthieu Llorca, maître de conférences en économie à l’université de Bourgogne

Mark Zuckerberg, le patron de Facebook, veut lancer sa monnaie, basée sur le cours de monnaies classiques existantes : cela rend son projet plus solide ?

Google, Amazon, Facebook, Apple, donc les Gafa, sont déjà présents dans tous les secteurs, et notamment dans les moyens de paiement. Mais Facebook est le premier à vouloir lancer sa monnaie, le diem, qui a remplacé un premier projet, le libra. Il s’agirait de ce que l’on appelle un “stable coin” [une monnaie stable — NDLR], car il serait basé sur la valeur du dollar. Avec ce type d’annonce, Mark Zuckerberg teste la population, pour voir si elle serait prête à utiliser son “stable coin”.

Facebook veut devenir une banque centrale ?

Mark Zuckerberg se trouve aux États-Unis, donc il se retrouve en concurrence face au dollar. Cela pose aussi des questions sur l’encadrement autour du diem. Donc j’ai l’impression que ce projet est mort-né, surtout que bientôt le eDollar va être lancé. Ce qui montre que les États réagissent.

Que font les États en réaction à cela ?

Aujourd’hui, des devises digitales sont émises par les banques centrales. Notamment la Chine, qui a émis le eYuan. Il s’agit d’une devise numérique contrôlée par l’État chinois. C’est donc l’antithèse de l’esprit du bitcoin qui était libertaire, sans règles, sans les banques, et sans les États. Aujourd’hui, la Chine nous emmène en arrière par rapport à cette idée qui a germé en 2008. En tout cas, les banques centrales réagissent. Bientôt, il y aura le eEuro et le eDollar. Du coup, ça commence à faire beaucoup d’actifs, sachant que les banques centrales ont ensuite le contrôle de leurs monnaies.

Pourquoi la Chine a lancé son eYuan ?

Il y a un aspect géopolitique. Avec son eYuan, la Chine veut concurrencer le dollar. De plus, cela permet à l’État chinois de surveiller la population, car il est possible de tracer les transactions.

Comment va fonctionner le eEuro ?

Ce n’est pas encore clairement défini. On est encore sur des phases de réflexion. À l’heure actuelle, on parle de la fin de la monnaie physique, avec les pièces et les billets de monnaie. Ensuite, il s’agit aussi de contrer la montée des cryptomonnaies. Du coup, les banques centrales se lancent dans ces monnaies digitales.

Comment se comportent les banques vis-à-vis des cryptomonnaies ?

Face aux cryptomonnaies, les banques sont réticentes. Mais elles sont embêtées, car elles sont confrontées à des investisseurs intéressés par les cryptomonnaies et leurs rendements élevés. En France, on ne peut pas ouvrir facilement un compte en cryptomonnaies. Mais les banques ont tout de même un devoir de conseil. Donc, si elles acceptent les virements de leurs clients sur une plateforme de cryptomonnaie et que le client perd tout, il peut se retourner contre la banque. Du coup, face à un actif qui est concurrent, les banques sont tout de même obligées d’expliquer les risques.

Un autre atout des cryptomonnaies, c’est la facilité d’accès : il suffit de s’inscrire en quelques minutes sur une plateforme sur son smartphone ou son iPad et on peut commencer à essayer de gagner de l’argent ?

Les plus grandes plateformes de cryptomonnaies sont étrangères. Les plus importantes sont Binance et Coinhouse, qui a même été introduite en bourse. Mais attention, car beaucoup de sites ne sont pas homologués par l’AMF. Il existe même une liste noire des plateformes ou des sites à fuir, comme pour les avions qu’il faut éviter de prendre.

« Il faut un écosystème encadré, pour faire de Monaco la nouvelle Estonie, qui est un pays très avancé sur les questions liées à l’économie numérique. Il faut aussi prendre en compte la pollution et l’aspect environnemental »

Matthieu Llorca, maître de conférences en économie à l’université de Bourgogne

Les cryptomonnaies vont quand même s’imposer comme les monnaies du futur ?

Je pense que les devises digitales sont les monnaies du futur, parce que les monnaies digitales sont contrôlées et garanties directement par des États. Pour les cryptomonnaies, je suis un peu plus indécis. Une réglementation des cryptomonnaies pourrait tout changer. Mais cela prend tellement de temps… Il faut un gros krach, ou que cela crée des faillites en chaîne, pour que la réglementation avance vraiment au niveau mondial. Surtout que sur ce sujet, il existe des désaccords entre certains pays, ce qui ralentit encore les avancées.

La cryptomonnaie est aussi réputée extrêmement polluante : pourquoi est-ce une fatalité ?

La création du bitcoin est assez complexe. Elle repose sur des calculs algorithmiques. De méga-ordinateurs doivent résoudre des équations pour avancer dans la blockchain. Or, tout cela pollue énormément. Car ces ordinateurs géants fonctionnent avec de l’électricité, même si des panneaux solaires complètent souvent le dispositif. Ces machines permettent d’avancer dans le minage, et donc dans la production du bitcoin.

Monaco pourrait devenir un champion des cryptomonnaies ?

Pourquoi pas ? L’Estonie s’est lancée dans le secteur de l’innovation. Si à Monaco il y a tout un écosystème qui repose sur l’innovation, et qui génère des emplois, cela peut être intéressant. En tout cas, la principauté dispose d’un secteur financier qui pourrait permettre le développement d’un écosystème. Mais il ne faut pas que cela se limite à un actif spéculatif. Il faut un écosystème encadré, pour faire de Monaco la nouvelle Estonie, qui est un pays très avancé sur les questions liées à l’économie numérique. Il faut aussi prendre en compte la pollution et l’aspect environnemental.

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Monaco Hebdo