lundi 17 mai 2021
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Isabelle Sarfati : « La volonté de se plaire ou de plaire a toujours été critiquée »

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S’il est de moins en moins admis de juger de l’apparence physique d’une personne, les critiques associées aux opérations de chirurgie esthétique ont encore la dent dure.

Monaco Hebdo a demandé son avis à Isabelle Sarfati, chirurgienne spécialiste de la reconstruction mammaire, associée à l’institut du sein à Paris. Dans son livre Histoires plastiques(1), elle dévoile en effet la part humaine et sensible de celles et ceux qui franchissent le pas de l’opération.

Existe-t-il nécessairement une souffrance, un mal-être à corriger, derrière une opération de chirurgie esthétique ?

Je ne crois pas. Il y a souvent de la souffrance, mais la chirurgie esthétique peut aussi relever d’une consommation par plaisir. Par exemple, lorsque j’ai eu moi-même recours aux prothèses mammaires pour retrouver les seins que j’avais avant ma grossesse. Ce n’était pas réellement par besoin, c’était par plaisir. Je savais que c’était possible, et je me suis accordé ce plaisir.

Il est donc question de liberté avant tout ?

La chirurgie esthétique, c’est la liberté et le pouvoir d’intervenir sur son corps pour se plaire plus.

Et cette liberté agace ?

Elle est jalousée et critiquée. La liberté est toujours jalousée… Intervenir sur l’anatomie, c’est intervenir sur le destin, l’hérédité, le temps qui passe, et les accidents de la vie. C’est transgressif, c’est se positionner en démiurge, ce n’est pas à la portée psychique et financière pour tout le monde. La volonté de se plaire ou de plaire a toujours été critiquée. Pourtant, ce n’est pas si différent des modifications apportées par le sport, qui sculpte le corps. Mais le sport est à la portée de tout le monde, et la chirurgie se fait avec un bistouri. Inciser le corps sans motif médical est une transgression. C’est à travers certains détails que le regard sur la chirurgie esthétique ressort le mieux. En France, par exemple, la sécurité sociale prend en charge les accidents des sports extrêmes, mais pas les complications de chirurgie esthétique, même si elles sont beaucoup plus rares que les accidents de sport. On peut faire n’importe quoi en ski et se briser les jambes, l’opération sera prise en charge. C’est admis. Pour la chirurgie esthétique, la victime doit payer son audace.

« On peut faire n’importe quoi en ski et se briser les jambes, l’opération sera prise en charge, c’est admis. Pour la chirurgie esthétique, la victime doit payer son audace »

Contrairement à l’apparence d’une personne, pourquoi est-il encore admis de critiquer le résultat d’une opération de chirurgie ?

Tout prête à la critique. Soit le résultat est bon et les jaloux auront vite fait de dire « elle ou il a triché », soit le résultat n’est pas bon et la victime n’est pas une victime « naturelle ». Elle est victime de sa volonté de plaire, ce qui est rarement pardonné. La chirurgie renvoie au privilège, à l’argent, à la liberté, au pouvoir, et à la transgression. Cela fait penser à Icare, qui s’approprie des ailes pour approcher le soleil. Quand il se les brûle, on prend plaisir à le voir tomber.

On critique, pourtant, moins facilement le physique des gens aujourd’hui ?

À condition que les gens soient des victimes « naturelles », de par l’hérédité, le temps qui passe, les maladies, les accidents. Mais les victimes d’eux-mêmes, ceux qui ont « pêché » par narcissisme, ne sont pas épargnées, au contraire.

Avez-vous des exemples de femmes et d’hommes blessés par des remarques sur leur opération, ou sur le choix d’y avoir eu recours ?

J’ai l’exemple classique d’une femme qui se fait opérer des seins contre l’avis de son mari. Il considère que sa femme n’en a pas besoin, qu’elle est très bien comme elle est. Mais, en cas de raté ou de déception, la critique se transforme en « c’est toi qui l’a voulu, je te l’avais bien dit ». Il y a toujours cette idée de la punition. La punition d’avoir osé aller contre la nature.

Pourtant, l’acte chirurgical s’est démocratisé ?

Très fortement. Cela dit, il est indéniable que ça coûte cher. Certaines personnes font un prêt pour se payer leur opération, mais beaucoup font également un prêt pour s’offrir une voiture.

Isabelle Sarfati, chirurgienne spécialiste de la reconstruction mammaire, associée à l’institut du sein à Paris. © Photo DR

« Vouloir se plaire et s’en donner les moyens, c’est une liberté, une prise de pouvoir. Et c’est aussi une aliénation à un code culturel du moment »

Existe-il un âge, au-delà de la majorité, pour lequel il est tout de même bon d’attendre ?

C’est plutôt une affaire de bon sens. Lorsqu’une jeune fille de 14 ans a déjà des seins énormes, j’estime qu’il n’y a pas de raisons d’attendre, avec accord des parents et après plusieurs discussions. Car le handicap est important et ne va pas s’arranger si on attend. La jeune femme va souffrir esthétiquement et fonctionnellement, avec un mal de dos, de la difficulté à faire du sport… Par contre, pour un nez trop grand chez un ado, il faut temporiser. À l’adolescence, le visage est en pleine transformation, le nez paraît souvent trop grand. Sur un corps et un cerveau en total évolution, le choix ne sera peut-être pas le même quelques années plus tard.

Existe-t-il des regrets ?

Bien sûr. À chaque fois que le résultat n’est pas à la hauteur de l’espérance, mais aussi à chaque fois qu’a posteriori, la personne pense qu’elle a été influencée dans son choix, qu’elle ne se revendique pas comme auteur. C’est pour cela aussi qu’on évite d’opérer trop jeune. Et puis, les regrets, c’est après, avec l’éclairage de l’avenir, il y en a dans tous les domaines.

Entre le bien-être physique et le bien-être mental, qu’est-ce qui prime le plus ?

Difficile de dissocier les deux, car c’est interactif. Si je me regarde dans la glace, et que je me trouve laide, je ne vais pas agir de la même manière dans la journée que si je me trouve charmante et séduisante. Notre corps est notre interface avec le monde. Je me construis, entre autre, à partir de ce que je vois de moi. Le mental, c’est aussi le corps. La dissociation entre physique et psychique est artificielle.

Jusqu’où se situe la frontière entre l’appropriation de son corps et celle de l’aliénation à la société, aux tendances, et aux modes ?

C’est vrai pour tout. Vouloir se plaire et s’en donner les moyens, c’est une liberté, une prise de pouvoir, et aussi une aliénation à un code culturel du moment. On le voit quand on regarde l’image d’une belle poitrine à travers l’histoire. Après la Première Guerre mondiale, on était dans la mode garçonne, avec un mimétisme masculin : on dissimulait la poitrine. Dans les années soixante-dix, on aimait les petits seins à la Jane Birkin. Puis vient l’accès au pouvoir des femmes, l’élan de leur autonomie et de leur liberté, et la mode passe aux seins surdimensionnés, pas naturels. On est dans l’hyper féminité, le pouvoir, l’arrogance et la liberté sexuelle. Puis, aujourd’hui, l’écologie s’en mêle. On assimile le plastique au déchet et à la souillure. Les prothèses apparaissent comme des corps étrangers en plastique, donc elles ne doivent pas être visibles. Les augmentations mammaires avec notre propre graisse nous paraissent plus écologiques.

« Je ne suis pas capable de sauver des vies, l’échec et l’impuissance me font peur. Je me contente de tenter de sauver les apparences »

La chirurgie esthétique n’est-elle pas associée pourtant au faux, au refait ?

De même que le maquillage est aussi appelé « trompe couillon ». Cela dit, je dis souvent aux patientes qui veulent des prothèses surdimensionnées qu’il faut éviter d’associer le faux et l’improbable. J’aime la chirurgie qui ne se voit pas, qui ne se soupçonne pas.

La chirurgie esthétique est-elle toujours associé au luxe, à la richesse, et au privilège de classe ?

C’est à la fois vrai et faux. C’est vrai, car cela coûte une certaine somme. Il y a un barrage financier, ce n’est pas en accès-libre comme la course à pied. Mais c’est un choix. Il y a aussi un frein psychique vers tout ce qui est étiqueté « luxe ». En pratique, notre clientèle n’est pas majoritairement constituée de gens aisés.

Qu’est-ce qui vous a poussé à faire ce métier ?

Je voulais faire un métier où la demande ne venait pas de moi, mais de l’autre. J’ai une admiration folle pour les médecins, mais je ne suis pas capable de sauver des vies. L’échec et l’impuissance me font peur. Je me contente de tenter de sauver les apparences.

1) Histoires plastiques, d’Isabelle Sarfati (Stock, 2018), 252 pages, 18,50 euros.

Chirurgie esthétique Combien ça coûte ? (1)

LIFTING CERVICO-FACIAL

• 4 500-7 000 euros en France

RHINOPLASTIE (NEZ)

• 3 000-5 000 euros en France

BLÉPHAROPLASTIE (QUATRE PAUPIÈRES)

• 2 800-4 000 euros en France

CORRECTION D’OREILLES DÉCOLLÉES

• 500-3 000 euros en France (très souvent, une prise encharge est possible avec la sécurité sociale française : il s’agit de dépassement d’honoraires, avec remboursement possible par les mutuelles)

AUGMENTATION MAMMAIRE

• 3 800-5 500 euros en France

LIPOSUCCION (TROIS-QUATRE ZONES)

• 3 500-5 000 euros en France

ABDOMINOPLASTIE COMPLÈTE

• 3 500-5 000 euros en France

Source : Docteur Rémi Foissac, chirurgien plasticien et esthétique à Nice, article publié dans Monaco Hebdo n° 1027.

1) Contacté, le Centre hospitalier princesse Grace (CHPG) n’a pas été en mesure de nous communiquer le nombre d’opérations de chirurgies esthétiques réalisées en 2020, compte tenu de la crise sanitaire.

Pour lire la suite de notre dossier sur les discriminations au physique, cliquez ici.

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