lundi 17 mai 2021
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Georges Vigarello : « Aujourd’hui on revendique sa propre beauté »

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Ce qui est beau aujourd’hui ne l’a pas toujours été. Monaco Hebdo a interrogé l’historien français né à Monaco Georges Vigarello (1), spécialiste de la représentation du corps, et directeur d’études à l’école des hautes études en sciences sociales (EHESS), sur la manière dont les critères de beauté ont évolué à travers les époques.

Qu’est-ce que la beauté, aujourd’hui ?

C’est un problème complexe, car la beauté peut être pensée à trois niveaux. Il existe la beauté singulière, sensible à une personne en particulier. Puis, il existe les critères communs de la beauté, liés à notre culture occidentale par exemple qui, aujourd’hui, mettent en avant les qualités dynamiques du corps, comme savoir bouger et adhérer à ce que l’on est. Puis, enfin, existent des critères de beauté encore plus globaux, qui traversent le temps comme la jeunesse, ou l’harmonie des traits du visage. C’est un mouvement qui consiste à inscrire la beauté du singulier au général.

Qui choisit ce qui est beau ou pas ?

Les sources sont assez dissimulées et discrètes. On en distingue deux types cependant, à travers différents témoignages de sources croisées, dans les lettres, les romans, et les autobiographies par exemple. On remarque qu’un temps, on a privilégié la beauté du haut du corps, les lieux de l’expression et de la physionomie. Puis, l’ensemble du corps a été pris en compte ensuite. Le mot silhouette revient d’ailleurs en force dans le langage. Ce sont donc des critères qui renvoient aux moeurs.

Par exemple ?

On pense souvent que les hommes imposent les critères de beauté aux femmes, mais c’est plus complexe. Par exemple, les revues de santé, et même les revues grand public, ont des directeurs de publication qui sont des femmes, et qui se posent la question de comment les femmes veulent être mises en scène. Par le passé, la femme occupait une place secondaire, dépendante, réduite à un rôle de décor. Aujourd’hui, elle s’inscrit dans le quotidien. Elle est représentée comme dynamique, et efficace. Cela s’inscrit à travers des corps différents. Cela inclut des images qui induisent de l’action, des images plus fluides, car on ne veut plus réduire la femme à la fécondité.

« Un temps, on a privilégié la beauté du haut du corps, les lieux de l’expression et de la physionomie. Puis, l’ensemble du corps a été pris en compte ensuite »

Les “moches”, les différents servent-ils de bouc-émissaires, comme le théorisait l’Académicien français René Girard (1923-2015) dans La violence et le sacré (2) ?

Le beau est un critère d’individualisation, mais le critère du moche aussi. On revendique sa propre beauté aujourd’hui, et on se revendique contre l’opinion générale. On en fait fi et on s’affirme. C’est un phénomène assez récent, qui était plus difficile à revendiquer pour les décennies d’avant. Et cela joue sur les critères de beauté eux-mêmes, notamment avec la reconnaissance croissante de l’homosexualité par exemple. Aujourd’hui, les affirmations féminines deviennent plus masculines, et vice versa.

Y a-t-il une notion marchande derrière la beauté ?

C’est un point fondamental. Il y a toujours eu un échange de produits, une marchandisation liée à la beauté. Même si ce processus a toujours été différent dans l’Histoire, depuis le XVIIIème siècle, les objets de la beauté sont soumis à la fabrication et à l’industrie. Mais ce marché est compliqué, car il est à la fois aux mains d’industriels et des personnes demandeuses elles-mêmes. Aujourd’hui, par exemple, il y a la volonté d’être plus dynamique, et les produits de beauté s’adaptent en crèmes tonifiantes et autres. Il y a un aller-retour entre ces deux catégories.

Pourquoi et comment les critères de beauté évoluent-ils à travers l’histoire ?

Les critères physiques relèvent des mœurs. Si l’on se réfère aux relations entre hommes et femmes, on remarque que nous parlons de genre aujourd’hui. Or, ce n’est pas pour rien que ce terme est utilisé. Il y est question de construction de soi, et pas d’héritage, à travers ce mot. La culture vous transforme. Et, si elle change, si les relations entre hommes et femmes changent, si la relation au travail change, alors le critère physique relève des mœurs et pas d’une autorité extérieure.

Aujourd’hui, la beauté s’individualise ?

C’est un autre phénomène à prendre en compte : l’accentuation de l’individualisation. On se sent de plus en plus différent des autres. Aujourd’hui, j’impose mon style et ce que je suis, à chacun. Lorsque la publicité met en avant une robe, par exemple, elle va parler de la façon dont on ressent soi-même la robe. Charles Baudelaire (1821-1867) l’écrivait déjà, à l’époque, à propos du maquillage, dans Eloge du maquillage (1863) : il le qualifiait comme le fait d’être artiste de soi-même.

Au fil de l’histoire, qu’a-t-on été prêt à faire pour être beau ou belle ?

Ce qui monte, c’est la façon de considérer l’identification du corps. Elle a toujours été présente, sous d’autres formes, comme le vêtement. Longtemps, les classes populaires ne pouvaient pas porter de chemise blanche, par exemple. Mais ce souci d’individualisation s’est généralisé, et le critère physique est presque devenu une norme. Les individus sont donc prêts à passer sur eux-mêmes, quitte à passer par la chirurgie esthétique, d’autant que les techniques le permettent aujourd’hui [lire notre interview d’Isabelle Sarfati, chirurgienne spécialiste de la reconstruction mammaire, dans ce dossier — NDLR]. La demande a aussi grandi, car l’apparence identifie.

© Photo Jerome Panconi

« On pense souvent que les hommes imposent les critères de beauté aux femmes, mais c’est plus complexe » 

L’importance de l’apparence est-elle la résultante de nos modèles économiques ?

C’est en effet le reflet d’un mouvement économique. Nous sommes passés à une société du tertiaire où les relations humaines relèvent d’un fort enjeu. L’apparence permet de s’imposer, et il peut paraître important de s’y consacrer.

La beauté s’adapte-t-elle au sens de l’histoire ?

L’évolution des moyens techniques influe sur les critères de beauté. Depuis l’épidémie de Covid-19 par exemple, on commence à se demander si le recours grandissant aux visioconférences ne s’accompagne pas d’une recrudescence du nombre d’opérations du visage ou, au moins, d’une plus grande préoccupation. Le corps s’impose moins, en effet, que par le passé.

La beauté s’impose-t-elle, ou est-elle créée ?

Il faut aborder la question en trois points à chaque fois que l’on parle de beauté. Un point individuel, culturel et anthropologique. À l’époque de Platon (428 / 427 av. J.-C. – 348 / 347 av. J.-C.), la beauté ne pouvait être qu’unique, et c’est ce que l’on a pensé pendant longtemps. L’idée que la beauté était unique a fait qu’on l’imposait. À l’époque de la Renaissance, c’était identique : on émettait une forme générique de beauté, on émettait du brillant. On captait l’autre, on l’emprisonnait dans le beau. Mais on se souviendra de cette citation de Voltaire (1694-1778) : « Demandez à un crapaud ce qu’il pense de la beauté, il vous répondra que c’est sa femelle avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête. » Nos propres sens dictent nos valeurs et notre propre affirmation de la beauté. La beauté doit être discutée et nuancée, comme pour l’humour et la littérature.

« Nos propres sens dictent nos valeurs et notre propre affirmation de la beauté. La beauté doit être discutée et nuancée, comme pour l’humour et la littérature »

S’est-on déjà affranchi un jour des critères de beauté à travers l’histoire ?

Tout dépend de ce qu’on appelle beauté. Lorsque les Indiens représentent la déesse Kali à la peau bleue, tirant la langue et avec plusieurs bras, les critères de beauté sont différents de ceux que l’on connaît en Occident, mais ils relèvent d’un idéal de beauté quand même. C’est une mise en scène d’idéal.

1) Georges Vigarello sera présent le 12 avril à 16h30 au théâtre des Variétés pour une conférence intitulée « Le renouvellement de l’hygiène avec le XXème siècle ». Il est notamment l’auteur de l’Histoire de la beauté, le corps et l’art d’embellir de la Renaissance à nos jours (Seuil, collection Points-Histoire, 2014), 320 pages, 16 euros. Et Les métamorphoses du gras, histoire de l’obésité du Moyen-Âge au XXème siècle (Seuil, collection Points-Histoire, 2013), 384 pages, 9,49 euros (format numérique), 21,30 euros (format physique).

2) La violence et le sacré, de René Girard (Fayard, collection Pluriel), 496 pages, 10,99 euros (format numérique), 10,20 euros (format physique « poche »).

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