lundi 27 septembre 2021
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Michel Gayda : « Avoir une emprise apporte une jouissance »

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Psychiatre et psychologue, expert honoraire agréé en France par la cour de cassation, Michel Gayda a réalisé environ 10 000 expertises psychologiques judiciaires. Pour Monaco Hebdo, il explique comment fonctionnent les escrocs.

Qu’est-ce qui définit un escroc ?

Les escrocs n’ont pas de pathologies mentales et affichent des traits de personnalité variés. Mais il existe une définition légale de l’escroquerie, qui sert de base. Il s’agit de l’usage d’un faux nom, d’une fausse qualité, de l’abus d’une qualité vraie, de l’utilisation de manœuvres frauduleuses pour tromper une personne physique ou une entreprise, et lui créer un préjudice pour se faire remettre des biens, ou obtenir des actes.

Généralement, les escrocs affichent quel type de profil ?

Les escrocs sont des personnes qui mènent, en apparence, une vie bien insérée et quasiment normale. Ce sont souvent des séducteurs, qui inspirent confiance. Ils ont une bonne allure, une bonne présentation. Ils font état de ce qu’ils ne sont pas. Pour cela, ils apportent des preuves construites de leur situation sociale, de leur profession, de leurs expériences, de leur itinéraire de vie… De plus, ils ont une excellente mémoire. Car une fois que des histoires ont été inventées, il faut être capable de s’en rappeler quand on ment.

Quels sont les traits de caractère qui reviennent le plus souvent chez un escroc ?

Un escroc va chercher à saisir les failles de ses victimes, en utilisant ce que l’on appelle l’empathie en psychologie. Mais il s’agit d’une empathie dévoyée. Car l’empathie consiste à se situer dans le cadre de son interlocuteur, en s’inscrivant dans son registre de valeurs. Alors que l’escroc va chercher des failles, pour les utiliser ensuite pour son propre profit.

« Certains escrocs ont des personnalités davantage marquées par des traits pervers, des traits d’emprise sur autrui, et même des traits de puissance et de manipulation »

C’est l’argent qui reste la première motivation des escrocs ?

La recherche d’argent, c’est l’escroquerie la plus banale et la plus courante. En revanche, les modes opératoires sont très divers. On retrouve alors chez ces personnes des traits de cupidité, que l’on retrouve aussi chez les voleurs, d’ailleurs. Il s’agit de pouvoir s’emparer du bien d’autrui, avec moins d’efforts que l’on en aurait pour gagner ce bien d’une façon socialement reconnue.

À part l’argent, que recherche un escroc ?

Un escroc ne recherche pas nécessairement uniquement le profit financier. Quand on parle d’escrocs, c’est vrai que l’on pense immédiatement à quelqu’un qui va chercher à s’emparer du bien d’autrui, ou à obtenir des faveurs sexuelles. Mais certains escrocs ont des personnalités davantage marquées par des traits pervers, des traits d’emprise sur autrui, et même des traits de puissance et de manipulation.

Certains escrocs sont aussi très narcissiques ?

En fait, il s’agit plutôt d’une faille narcissique, c’est-à-dire d’un déficit narcissique qui pousse l’escroc à rechercher des satisfactions narcissiques exagérées. Pour cela, il met en place une prise de pouvoir sur les autres. Cette prise de pouvoir peut se dérouler sur le plan psychologique, et pour son plaisir. Mais cela peut aussi passer par l’obtention de biens qui lui permettent d’être considéré. Le fait de manipuler et d’avoir une emprise apporte une jouissance, car cela permet de faire ce que l’on veut des autres. L’autre aspect, c’est réussir à prendre l’argent des personnes manipulées, parce que l’argent est aussi une source de puissance. Bien sûr, ces deux aspects peuvent aussi aller de pair.

Un exemple ?

Certains escrocs usurpent de fausses identités de prêtres ou de médecins. Dans de tels cas, la dimension financière devient alors variable. Parfois, la seule acquisition d’un statut social et d’une reconnaissance sociale permet à ces personnalités pathologiques qui en ressentent le besoin, de combler un manque et de parvenir à s’accepter tels qu’ils sont.

Généralement, comment les escrocs se défendent-ils devant la justice ?

Devant la justice, la stratégie de défense des escrocs la plus courante consiste à nier la réalité. Si les faits reprochés sont indiscutables, ils affirment alors que les personnes spoliées étaient consentantes, et que, par conséquent, ils n’ont rien fait de répréhensible. En France, en 2001, une loi a commencé à sanctionner l’emprise sur autrui. Mais avant ce texte, le fait d’avoir une emprise sur les gens et d’en tirer avantage, n’était pas, en soi, répréhensible.

« Chez les escrocs, l’intelligence n’est pas d’un niveau homogène et brillant à tous les étages. En revanche, on retrouve une intelligence pratique, notamment lorsqu’il s’agit de percevoir les failles, et de pouvoir entrer dans une certaine logique pour parvenir à leurs fins. » Michel Gayda. Psychiatre et psychologue, expert honoraire agréé en France par la cour de cassation. © Photo DR

« Certains escrocs usurpent de fausses identités de prêtres ou de médecins. Dans de tels cas, la dimension financière devient alors variable. Parfois, la seule acquisition d’un statut social et d’une reconnaissance sociale [leur] permet […] de combler un manque, et de parvenir à s’accepter tels qu’ils sont »

Existe-t-il des escrocs pour qui l’arnaque relève de la pathologie ?

On retrouve chez certains escrocs des traits de caractère paranoïaques. Parce qu’il y a chez le paranoïaque une volonté de puissance, une falsification de la logique et du raisonnement qui le pousse à s’inscrire dans quelque chose qui n’est plus dans le réel. Mais, en soi, la paranoïa n’est pas orientée vers la spoliation d’autrui. Cela peut aboutir à un délire, mais qui n’est pas destiné à obtenir quelque chose.

Quoi d’autre ?

On trouve aussi de la mythomanie chez certains escrocs : grâce à de fortes capacités imaginatives, certains s’inventent des histoires gratifiantes. Et ils y adhérent même, parfois.

Comment se comporte un escroc qui sort de prison ?

Pour certains escrocs, c’est surtout la sanction pénale qui peut être dissuasive. Dans le registre de leurs activités, il n’y a pas vraiment d’idée de repentir, ni de besoin de changer. Le sens moral est souvent très affaibli. Non pas qu’il n’y ait pas du tout de sens moral, parce que les escrocs se limitent à un certain type d’actes. En effet, ils ne tuent pas, ils ne font pas d’attaques de banques à mains armées. Il n’y a donc pas une totale amoralité. Et ils savent ce qu’est la loi. Mais, pour qu’il y ait un changement sur le plan psychologique, il faut qu’il y ait une motivation qui amène à se remettre en question. Sans prise de conscience par la personne que son fonctionnement est inadapté et qu’il est source de décalage et de souffrance pour lui-même, aucune psychothérapie ne peut être efficace. Et donc, l’escroc recommence. On a d’ailleurs vu Bernard Madoff (1938-2021) continuer à donner des conseils depuis sa prison.

Que faire, alors ?

Le seul moyen dont dispose la société, c’est la sanction pénale. En espérant que, dans certains cas, elle puisse être dissuasive. Pendant l’application de leur peine, certaines personnes peuvent aussi faire le point sur leur existence, leur fonctionnement et leur vie. Mais si la sanction n’est pas dissuasive, elle met au moins à l’abri la société pendant un certain temps. En tout cas, la rechute n’est pas inévitable, car, dans un certain nombre de cas, la sanction pénale opère.

Ces dernières années, de grandes affaires d’escroquerie vous ont particulièrement marqué ?

Il y a effectivement eu quelques grosses affaires d’escroquerie, comme, par exemple l’affaire des reclus de Monflanquin. Dans ce dossier, un escroc, Thierry Tilly, a abusé une famille noble installée dans le sud-ouest, à Monflanquin (Lot-et-Garonne). Cette affaire est un sommet d’emprise mentale, puisque cela a touché onze personnes pendant neuf ans, de 2 000 à 2009 (1). La manipulation était financière, mais il y avait aussi une emprise sur les personnalités, car Thierry Tilly obligeait les gens à se maltraiter les uns les autres. Il les a humiliés, les a fait vivre comme des miséreux… Outre les 4,5 millions d’euros qu’il a obtenus, il y avait là une jouissance de la dégradation des gens.

« Devant la justice, la stratégie de défense des escrocs la plus courante consiste à nier la réalité. Si les faits reprochés sont indiscutables, ils affirment alors que les personnes spoliées étaient consentantes, et que, par conséquent, ils n’ont rien fait de répréhensible »

Peut-on manipuler un manipulateur ?

C’est un point qui a justement été soulevé dans cette affaire, avec un deuxième accusé. Il existe en tout cas une plasticité imaginative chez un certain nombre de manipulateurs. Il peut y avoir un enrichissement de leur imaginaire, grâce à une autre personne qui serait plus rusée, et qui pourrait induire des clés de manipulations par rapport à certaines situations.

Actuellement, quelles techniques utilisent le plus souvent les escrocs ?

La personnalité de la victime joue évidemment un grand rôle. Après, tout dépend aussi de la nature des escroqueries. Actuellement, il y a beaucoup d’arnaques sur Internet. Parmi les techniques utilisées par les escrocs, il y a le hameçonnage qui consiste à exciter la cupidité, en faisant croire aux gens qu’un énorme don leur a été attribué. Autre technique : l’utilisation de référents sociaux d’autorité, comme la police ou la justice par exemple, pour faire peur aux gens, en les menaçant de différentes sanctions. Souvent, les escrocs demandent d’agir de façon urgente, pour ne pas laisser aux personnes ciblées le temps de se ressaisir. Les escrocs font miroiter une chance, une opportunité d’agir rapidement, tout en excitant des désirs un peu coupables chez les gens.

Les escrocs utilisent d’autres types d’approches ?

Les escrocs font parfois appel aux amours recherchés à travers les sites Internet de rencontres. Ils font alors miroiter une rencontre affective, qui est fortement recherchée par la future victime. Et cela se transforme ensuite en arnaque aux sentiments.

Les escrocs sont rarement violents ?

Les escrocs ont souvent des personnalités qui affichent un assez bon niveau d’intelligence. Ce ne sont pas des asociaux, qui pourraient passer à l’acte violent. Au contraire, ils s’inscrivent dans la préméditation. Ils conceptualisent un scénario et une manœuvre qui va demander une certaine élaboration et du temps. Ils savent d’ailleurs qu’il faudra parfois persister. Par exemple, pour le hameçonnage sur Internet, ils changent constamment d’adresse e-mail et relancent régulièrement leurs cibles avec le même message, le plus souvent.

Les escrocs sont nécessairement très intelligents ?

Chez les escrocs, on observe souvent un certain degré d’intelligence, d’élaboration, d’anticipation, de manipulation, et d’imagination. Mais, chez eux, l’intelligence n’est pas d’un niveau homogène et brillant à tous les étages. En revanche, on retrouve une intelligence pratique, notamment lorsqu’il s’agit de percevoir les failles, et de pouvoir entrer dans une certaine logique pour parvenir à leurs fins.

Comment se protéger d’un escroc ?

Déjà, il ne faut jamais agir dans l’urgence, afin de pouvoir prendre le recul nécessaire. Et puis, souvent, la faille c’est l’argent : les escrocs font miroiter une chance unique de gagner beaucoup d’argent, une chance qui ne se reproduira pas. Or, dans la vie, il est bien rare que ce genre de chose arrive miraculeusement…

1) De 2 000 à 2009, Thierry Tilly, a manipulé onze membres de la famille de Védrines, les poussant à vendre tous leurs biens, pour un total estimé à 4,5 millions d’euros, notamment un château de 1 000 m2 avec son parc de 1,7 hectare. Le 4 juin 2013, Thierry Tilly a été condamné à dix ans de prison ferme par la cour d’appel de Bordeaux.

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