dimanche 17 octobre 2021
AccueilCultureVincent Vatrican : « Je ne voudrais pas qu’on me colle l’étiquette de...

Vincent Vatrican : « Je ne voudrais pas qu’on me colle l’étiquette de cinéma “perché” »

Publié le

Alors que débute la 18ème saison de Tout l’art du cinéma, programmé par l’institut audiovisuel de Monaco, son directeur, Vincent Vatrican, se livre à Monaco Hebdo sur sa vision du septième art, son projet de nouvelle salle en principauté, et sur ses collaborations avec les autres acteurs de la culture.

Pourquoi choisir le prince Albert Ier (1848-1922) comme fil rouge de cette nouvelle saison de cinéma ?

C’est un vieux projet que j’avais, qui remonte sans doute à une bonne dizaine d’années, quand je me suis intéressé aux archives cinématographiques qui concernent le prince Albert Ier. J’ai découvert qu’il avait lui-même été cinéaste amateur, car il a acquis une caméra en 1897, avec l’optique de pouvoir ramener de ses expéditions les images témoins des travaux qu’il effectuait.

Que ressort-il de ces images ?

Une des vocations du cinéma, c’est l’image comme preuve, comme témoin. Je me suis dit qu’il serait amusant, alors, de voir si cette passion de la chose enregistrée ne permettait pas de creuser les travaux du prince Albert Ier, jusqu’à trouver des films qui puissent évoquer les mêmes combats, les mêmes envies et aspirations que les siens. Avec l’arrivée de ce centenaire en 2022, j’ai tout de suite pensé que c’était le moment de sortir ce projet des cartons.

Cela a dû prendre du temps d’élaborer une telle programmation ?

Plus de temps que prévu, car le prince est disparu en 1922 et on est au tout début du cinéma, qui est encore muet… Et nous n’allions pas projeter que des films muets. On voulait aller au-delà, par héritage de la pensée et de l’action du prince.

Nanouk l’Esquimau (1922) © Droits réservés. Coll. VV – IAM

« Une des vocations du cinéma, c’est l’image comme preuve, comme témoin »

Comment avez-vous fait, alors ?

Avec Jacques Kermabon [co-programmateur — NDLR], on a trouvé des documentaires, du cinéma vérité, des œuvres illustrant l’homme en adéquation avec la nature, qui grandit avec. On ne voulait pas non plus proposer des films dont le propos était trop écologiste. Mais plutôt recueillir ce que, par différents biais, la parole du prince a pu laisser comme trace.

Il s’agit donc de références ?

Il faut proposer du cinéma varié : J’accuse (2019), de Polanski, est venu très vite sur la table, car le prince Albert Ier a très tôt pris parti pour le capitaine Dreyfus. Autre exemple : en 1913, le prince s’est rendu aux États-Unis et il a rencontré Buffalo Bill. Il y a eu beaucoup de films sur lui, mais la contrainte était surtout l’accès aux copies, car tous les films des années 30 ne sont pas encore disponibles. On a eu une copie de Une aventure de Buffalo Bill, de 1936, réalisé par Cecil Blount DeMille (1881-1959). Même si ce film n’évoque pas, en soi, cette rencontre, elle rappelle la connexion avec Albert Ier. D’autant que beaucoup de gens ignorent, je pense, cette histoire, et cette rencontre, qui a d’ailleurs été filmée.

Autre exemple ?

Nous programmons L’homme que j’ai tué (1932), un film de Ernst Lubitsch (1892-1947), réputé comme un prince de la comédie, mais qui a fait un film radicalement différent, une charge violente contre la guerre. Il a pris le parti de présenter une histoire où la guerre est très vite présentée comme une stupidité. C’est un hymne à la paix, pour éviter la guerre suivante. Cela fait écho à l’engagement pacifique du prince Albert Ier, qui avait créé l’Institut de la paix en 1902, à Monaco, car il croyait véritablement à l’unité entre les peuples. Ce film évoque sa mémoire de cette manière.

Comment équilibrer ce rapport à l’histoire avec la rêverie, propre au cinéma ?

La programmation est une alchimie. Il n’est pas question de tout dire, de résumer Albert Ier, mais d’évoquer sa mémoire. Et, par certains côtés, les films illustrent cela. Nous en avons sélectionnés quinze, sur une quarantaine de titres. Nous avons varié la sélection entre documentaire, fiction et imaginaire.

Qu’est-ce qui a départagé les films présélectionnés ?

À titre d’exemple, on avait pour idée de diffuser Le monde du silence (1956), du commandant Jacques-Yves Cousteau (1910-1997), car il avait pris l’initiative de faire un documentaire sur le prince Albert Ier, en prenant la direction du musée océanographique de Monaco. Or, malgré tout ce qu’a fait Cousteau pour le musée et pour Monaco, il ne faut pas oublier que son documentaire était une espèce de montage qui mélangeait les choses, et faisait des raccourcis terribles. Il était même allé jusqu’à prélever, et utiliser, des originaux des films qu’avaient pris Albert Ier à l’époque, pour faire son documentaire. Nous avons donc préféré sélectionner un film de Wes Anderson de 2005, La vie aquatique, [avec Bill Murray pour acteur principal — NDLR], qui se moque gentiment de ce milieu.

Le prince Albert Ier était aussi un explorateur ?

C’est pour cette raison que nous avons pris un film portugais pour dire que le prince avait une affinité particulière avec le Portugal et l’île de Madère. Même chose avec le Maroc qu’il a photographié avant de le filmer. Nous avons aussi programmé Nanouk l’esquimau (1922), l’un des premiers films documentaires témoignant de la vie au quotidien des esquimaux, qui n’avaient jamais été filmés. Le prince, lui-même, est allé au Sptizberg.

Votre sélection varie donc les genres ?

Oui, nous avons du documentaire, du cinéma vérité, de la fiction, du film engagé, du film débridé, fantaisiste, du film en costume évoquant l’affaire Alfred Dreyfus (1859-1935), par exemple. C’est un mélange subtil que nous avons mis sur pied, qui a demandé pas mal d’efforts. On espère que les gens vont nous suivre dans cette aventure.

Comment situer le label Tout l’art du cinéma dans le paysage culturel de Monaco ?

J’ai imaginé baptiser cette programmation Tout l’art du cinéma car, désormais, il y a la programmation thématique. En effet, on a ajouté des labels de collaborations avec d’autres entités culturelles, en partenariat avec les ballets de Monte-Carlo, la fondation prince Pierre, le nouveau musée national (NMNM), ou encore la fondation Monaco Méditerranée, pour renforcer le statut du cinéma.

J’accuse (2019) © Guy Ferrandis – Gaumont. Coll. IAM

« Il faut proposer du cinéma varié : J’accuse (2019), de Polanski, est venu très vite sur la table, car le prince Albert   Ier a très tôt pris parti pour le capitaine Dreyfus »

Pourquoi ces partenariats ?

En revenant à Monaco pour gérer l’institut, j’étais déçu de voir combien le cinéma était le parent pauvre de la principauté, outre l’actualité des sorties. Mon idée était donc de renforcer la présence du cinéma, en montrant qu’on peut en offrir avec l’accompagnement d’un orchestre. Ou encore en proposant des films autour de la danse qui plairaient aux ballets, en valorisant le patrimoine et les rencontres internationales, en faisant la promotion de la musique, de l’art contemporain et de la littérature francophone. J’ai voulu placer le cinéma au même rang que les autres arts de Monaco.

Et vous êtes satisfait ?

J’espère le développer davantage car, même si la programmation est riche et diversifiée, ce n’est qu’une trentaine de rendez-vous dans l’année, et on laisse encore de côté l’actualité des sorties. On a l’ambition, un jour ou l’autre, de pouvoir proposer au public ces sorties-là que le public monégasque est obligé de courir voir à Nice, à des horaires impossibles, ou d’attendre les sorties en DVD ou en Blu-ray, si tant est qu’on en trouve encore.

En le développant, votre label aura-t-il vocation à devenir plus populaire ?

Oui. Je ne voudrais pas qu’on me colle, si ce n’est déjà fait, l’étiquette de cinéma « perché ». Je vois beaucoup de choses, de films, comme Le Grand Bain (2018), une comédie française réussie que je programmerais si j’avais une salle. Sans oublier ma vénération pour Clint Eastwood. J’ai conscience que, si nous étions amenés à programmer du cinéma régulièrement, il faudrait évidemment tenir compte d’un certain éclectisme. Mais ayant peu de rendez-vous, des choix s’imposent.

Les Sentiers de la gloire (1957) © Droits réservés. Coll. VV – IAM

« J’étais déçu de voir combien le cinéma était le parent pauvre de la principauté, outre l’actualité des sorties »

Et pourquoi ces choix ?

Je ne cache pas qu’un certain type de cinéma n’a pas besoin de ma promotion, car ce n’est pas de l’art cinématographique, selon moi. Marvel n’a pas besoin de l’institut pour exister, et c’est très bien que ces films soient projetés. D’ailleurs, certains de ces films sont bien « foutus ». Mais je pense qu’il faut projeter des auteurs populaires, qui dessinent leurs voies. Je mets l’exigence qui est celle du programmateur : on ne programmera pas tout et n’importe quoi, si tant est qu’on ait un jour l’occasion de le faire.

Où en est votre projet de salle de projection ?

Je ne suis pas dans le secret des réflexions et des éventuelles décisions. Je ne fais que lire la presse et je n’en sais donc pas plus que vous. Notre projet de salle de cinéma pourrait être relogé dans le grand projet de complexe de Fontvieille. Mais ce n’est pas pour demain, ni pour après-demain. C’est simplement en réflexion. Je ne suis pas autour de la table des réflexions, et je n’en ai pas la prétention.

Cette salle pourrait offrir une place de choix pour le cinéma d’art et d’essai ?

J’ai le sentiment qu’il y a une curiosité du public, et une place à prendre, aussi. J’ai beaucoup fréquenté les cinémas de Nice par le passé, et il y en a très peu aujourd’hui. Beaucoup de films passent à la trappe, désormais. Monaco pourrait donc occuper un terrain qui a été un peu abandonné par nos voisins, que je respecte tout à fait, entre le cinéma de Beaulieu et la cinémathèque de Nice, qui font du très bon travail. Mais on pourrait faire différent, et attirer les spectateurs de Nice. On parle bien sûr d’un petit public. Ce n’est pas du même acabit qu’un Monaco-Paris Saint-Germain (PSG) au stade Louis II, avec Lionel Messi…

« Je ne cache pas qu’un certain type de cinéma n’a pas besoin de ma promotion, car, selon moi, ce n’est pas de l’art cinématographique. Marvel n’a pas besoin de l’institut pour exister »

D’autant que Monaco vise un certain niveau d’exigence ?

Tout à fait. Ce type de cinéma serait fidèle à l’esprit d’excellence culturelle de Monaco, qui est quand même une marque de fabrique. Ce serait un lieu de programmation de cinéma de qualité, pour du répertoire de film ancien, et d’actualité. En effet, certains films ont une vie très éphémère tellement il en sort aujourd’hui. Sans compter les reports de sorties à cause du Covid. Il y a donc vraiment de quoi faire.

C’est aussi l’esprit de votre programmation ?

Une programmation ce n’est pas juste sortir le catalogue des sorties, mais réfléchir à des passerelles avec des confrères et des consœurs. Je n’aime pas le « ronron ». Il faut avoir de l’imagination, et j’ai envie que cette programmation évolue et propose des choses différentes. On a des labels déjà trouvés. On ne programme pas juste pour se faire plaisir, mais pour partager des coups de cœur et décloisonner les publics.

La Tortue rouge (2016) © Studio Ghibli. Coll. IAM

Tout l’art du cinéma La programmation 2021-2022

L’arbre, le maire et la médiathèque (1995) de Eric Rohmer, mardi 26 octobre 2021

Vérités et mensonges (1973) d’Orson Welles, mardi 9 novembre 2021

L’homme que j’ai tué (1932) de Ernst Lubitsch, mardi 23 novembre 2021

Les adieux à Matiora (1986) de Larissa Chepitko et Elem Klimov, mardi 7 décembre 2021

La vie aquatique (2004) de Wes Anderson, mardi 14 décembre 2021

Les enfants d’Isadora (2019) de Damien Manivel, dimanche 19 décembre 2021

Jamais plus jamais (1983) de Irvin Kershner, mardi 11 janvier 2022

Partie de campagne (1946) de Jean Renoir, mardi 18 janvier 2022

Pour la suite du monde (1963) de Pierre Perrault, Michel Brault et Marcel Carrière, mardi 25 janvier 2022

Master-class avec Mia Hansen-Løve, lundi 31 janvier 2022

Aniki Bobo (1942) de Manoel de Oliveira mardi 1er février 2022

Harold et Maude (1971) de Hal Ashby, mardi 15 février 2022

Mille mois (2005) de Faouzi Bensaïdi, mardi 22 février 2022

Respiro (2003) d’Emmanuel Crialese, vendredi 11 mars 2022

Portrait de femme (1996) de Jan Campion, mardi 15 mars 2022

12 years a slave (2013) de Steve McQueen, mardi 22 mars 2022

La tortue rouge (2016) de Michael Dudok de Wit, mardi 29 mars 2022

Une aventure de Buffalo Bill (1936) de Cecil B. DeMille, mardi 5 avril 2022

Les sentiers de la gloire (1957) de Stanley Kubrick, dimanche 10 avril 2022

J’accuse (2019) de Roman Polanski, mardi 26 avril 2022

Elephant man (1980) de David Lynch, mardi 10 mai 2022

Colonel Redl (1985) de István Szabó, mardi 31 mai 2022

Nanouk l’esquimau (1922) de Robert Flaherty, mardi 7 juin 2022

Rêves (1990) de Akira Kurosawa, mardi 14 juin 2022

Ciné-conférence : Les mondes d’Albert Ier : une histoire en images, samedi 9 juillet 2022

École et cinéma, novembre 2021 à mai 2022.

Publié le

Monaco Hebdo