mardi 28 septembre 2021
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Philippe Rouyer : « Titane, c’est une Palme de l’audace »

Publié le

Critique de cinéma chez Positif, Psychologies Magazine et Canal+ Cinéma (1), Philippe Rouyer est aussi historien du cinéma et président du syndicat français de la critique de cinéma.

Pour Monaco Hebdo, il revient sur le palmarès du 74ème festival de Cannes. Interview.

Pour cette 74ème édition, la Palme d’or à Titane de Julia Ducournau, c’est logique ?

Cette Palme d’or me ravit. Elle témoigne d’une volonté de primer un geste cinématographique. Titane est un film extrêmement radical, mais aussi extrêmement passionnant, et extrêmement pensé. Julia Ducournau est un peu une enfant de Cannes. En 2011, elle avait présenté Junior à la Semaine de la critique. Il s’agissait d’un court-métrage qui était déjà produit par Jean-Christophe Reymond, qui a produit Titane. C’est d’ailleurs exceptionnel de voir quelqu’un qui, dix ans après avoir produit un court-métrage, se retrouve avec une Palme d’or, avec le même auteur. En 2016, Julia Ducournau était encore à la Semaine de la critique, avec Grave (2016), son premier long-métrage. Ce film a eu un succès international. Et après, elle a mis cinq ans à faire Titane.

Pourquoi est-ce que Julia Ducournau a mis 5 ans pour réaliser Titane ?

Parce qu’elle voulait éviter de faire une suite, ou un simple copié-collé, de Grave. Titane est un film totalement différent, tout en étant dans la même veine, le “body horror” [horreur corporelle — NDLR], avec l’amour des monstres. Dans Titane, on suit une femme à laquelle rien ne nous attache. Puis, petit à petit, on va comprendre sa démarche. Le film va du pulsionnel vers le sacré.

« Cette année, la sélection était très riche. Cela s’explique notamment par le fait que Thierry Frémaux a pu sélectionner des films sur deux ans de production »

C’est pour cette raison que Julia Ducournau a dit, en recevant sa Palme d’or pour Titane : « Merci au jury du festival de Cannes de laisser rentrer les monstres » ?

C’est très beau. C’est magnifique. Parce que son héroïne est une sorte de monstre. Julia Ducournau s’inscrit dans toute une tradition du cinéma mondial. On pense à Tod Browning (1880-1962) dans les années 1930, avec La Monstrueuse Parade (1932). On peut aussi citer David Lynch et Elephant Man (1980). Il s’agit de personnages qui peuvent paraître monstrueux, mais qui, à l’intérieur, sont beaux. Dans Titane, le personnage joué par Vincent Lindon est très beau : il incarne un pompier absolument incroyable et décalé. Il trouve cette héroïne, dont il va faire son fils. Avec Titane, Julia Ducournau explose les genres humains et cinématographiques, pour signer une œuvre totalement personnelle.

Titane a aussi provoqué pas mal d’échanges, parfois vifs ?

Dès sa présentation à Cannes, Titane a créé des débats. Il y avait ceux qui trouvaient ce film complètement mauvais, et ceux qui le trouvaient très bon. Et ça, c’est passionnant. Parce que le cinéma, c’est aussi ça. Il est très rare d’avoir un choix aussi radical pour une Palme d’or. Car le jury est composé de neuf personnes qui viennent d’horizons différents et que, généralement, ils se mettent d’accord sur un film moins clivant. Souvent, le jury choisit un film qui n’est le préféré de personne, mais qui convient à tout le monde. Je ne sais pas si les neuf jurés étaient d’accord, mais Titane est un choix qui fait honneur au festival de Cannes, et à ce jury.

Titane est un film encore plus dur que Grave ?

Non, parce que Grave racontait l’histoire d’une jeune fille cannibale, ce qui était déjà mal… Dans Titane, la forme est plus radicale, avec la création de tout un monde. Dans Grave, la première partie du film se passait dans une école de préparation au métier de vétérinaire. Même si quelques éléments graphiques faisaient que l’on échappait un peu au réalisme, Grave était ancré dans le réel. Alors que dans Titane, on lâche très vite les amarres avec le réalisme : au bout de 15 minutes de film, on voit en effet une femme qui a un coït avec une voiture. Il y a aussi tout un travail sur les couleurs, avec la caserne des pompiers en rose, qui nous place très loin du réel. Il est donc difficile d’affirmer que Titane est plus dur que Grave, car cela dépend de la sensibilité de chacun. Mais Julia Ducournau ne cherche pas à choquer. Elle montre l’itinéraire de son personnage, qui passe par un certain nombre de séquences qui peuvent paraître choc. Mais dans Titane le plus dur est au début. Plus on avance dans ce film, et plus on va vers une douceur. D’ailleurs, Titane se termine avec la passion selon saint Matthieu.

« Dans Titane, on suit une femme à laquelle rien ne nous attache. Puis, petit à petit, on va comprendre sa démarche. Le film va du pulsionnel vers le sacré »

Julia Ducournau est seulement la deuxième femme à décrocher ce prestigieux prix, après Jane Campion, en 1993, pour La Leçon de piano : comment expliquer cela ?

Deux femmes, c’est très peu dans l’histoire du cinéma. Mais, jusqu’à présent, les femmes cinéastes n’ont pas été majoritaires dans l’histoire du cinéma. Donc, petit à petit, il y a eu une prise de conscience, et il y a de plus en plus de femmes qui font des films. Du coup, il y aura de plus en plus de femmes sélectionnées dans les festivals, et elles auront la chance d’être récompensées. En tout cas, ce qui est bien, c’est que l’on est sorti de cette appellation de « film de femme ». D’ailleurs, avec Julia Ducournau, pour parler de Titane, on n’a pas dit que c’était un « film de femme » qui avait été primé. Et cela, même s’il est juste de rappeler qu’elle est seulement la deuxième femme à remporter la Palme d’or, après Jane Campion et La leçon de piano en 1993. On parle de Julia Ducournau comme une cinéaste, et pas comme une femme. C’est ça qui est fort.

Plus globalement, comment vous jugez ce palmarès 2021 ?

Le palmarès de ce 74ème festival de Cannes m’a surpris et enchanté. C’est l’un des meilleurs palmarès que l’on ai eu depuis longtemps à Cannes. Parce que ce palmarès prend vraiment en compte la chose cinématographique. Ce palmarès ne s’est pas soucié de parler de thématiques dans l’air du temps, même si certains films croisent les préoccupations du moment, parce que le cinéma est ancré dans le réel. Mais on a l’impression que le jury présidé par Spike Lee n’a pas choisi des films en fonction de leurs thématiques ou de leurs messages.

Le Grand Prix pour Un héros, d’Asghar Farhadi, ex aequo avec Compartiment n° 6, de Juho Kuosmanen, ça vous a surpris ?

Il est singulier de doubler le Grand Prix, et il faut mettre cela en regard avec le prix du jury qui a, lui aussi, été doublé. Or, normalement, à Cannes, le jury ne peut doubler qu’un seul prix. Mais l’organisation de Cannes a laissé faire Spike Lee et son jury : à année exceptionnelle, palmarès exceptionnel. Ils ont donc mis ex aequo des cinéastes qui sont de la même famille.

Le Genou d’Ahed de Nadav Lapid

« Le Genou d’Ahed, de Nadav Lapid, a été ex aequo avec Memoria, d’Apichatpong Weerasethakul. Il s’agit de deux films extrêmement radicaux dans leur forme. Ces films sont à la limite de l’expérimental »

Qu’y a-t-il de commun entre le film d’Asghar Farhadi et celui de Juho Kuosmanen ?

Un héros, d’Asghar Farhadi et Compartiment n° 6, de Juho Kuosmanen, sont des films de conteurs. Pendant la cérémonie, le cinéaste finlandais Juho Kuosmanen a commencé par dire : « Je ne sais pas ce que je fais là, parce que moi, je suis un admirateur du cinéma de Farhadi. » Et ils sont tombés dans les bras l’un de l’autre. Mais, au-delà de cette admiration, il y a quelque chose de commun entre ces deux films : les deux scénarios mettent en relief les valeurs humaines des protagonistes, avec des péripéties ancrées autour des personnages, qui vont les faire évoluer. Compartiment n° 6 raconte un voyage en train. Un héros évoque deux jours de permission en Iran pour un personnage qui sort de prison, et qui compte bien ne pas y retourner. Et cela, en essayant tout simplement de convaincre la personne qui l’a envoyé en prison pour une dette d’argent. Mais, sans jamais vouloir faire du mal, suite à une série de quiproquos et de malentendus, ce personnage se retrouve dans un étau à la Kafka. Chaque séquence vient donner un tour de vis supplémentaire, qui piège le personnage. Un héros n’est pas un voyage : c’est  une quête d’argent qui devient aussi une quête morale.

Et pour le prix du jury ?

Quant aux deux prix du jury, avec Le Genou d’Ahed, de Nadav Lapid, qui a donc été ex aequo avec Memoria, d’Apichatpong Weerasethakul, il s’agit de deux films extrêmement radicaux dans leur forme. Ces films sont à la limite de l’expérimental. Il est donc intéressant de les avoir rapprochés. Memoria est un film contemplatif, qui essaie de trouver l’âme humaine et l’élévation, en utilisant le cinéma non pas comme un vecteur de récit, mais comme un vecteur de sensations. On pourrait opposer un cinéma plus sensoriel et contemplatif, à un cinéma du récit. Ce qui est intéressant, c’est donc d’avoir choisi deux cinéastes qui sont dans l’art du récit pour le Grand Prix, et deux cinéastes qui sont plus sensoriels pour le prix du jury. Ces deux prix se répondent, et c’est très bien d’avoir accepté qu’il puisse y avoir, pour une fois, deux fois des ex aequo.

La sélection de films était très relevée cette année ?

Cette année, la sélection était très riche. Cela s’explique notamment par le fait que Thierry Frémaux a pu sélectionner des films sur deux ans de production. Il n’a d’ailleurs pas fait mystère que trois des films de cette compétition 2021 étaient déjà invités au festival 2020, qui n’a pas eu lieu : Benedetta de Paul Verhoeven, Tre Piani de Nanni Moretti, et The French Dispatch de Wes Anderson. Ces trois films ne sont pas sortis. Ils ont préféré attendre la prochaine édition du festival de Cannes. Dans d’autres sélections de ce festival de Cannes 2021, on avait des films qui étaient déjà prêts en 2020.

« Leos Carax est un cinéaste rare. Annette est loin d’être mon film préféré, mais lui donner un prix de la mise en scène, ça a du sens. Car ce film présente de vraies options de mises en scène »

Julia Ducournau, 37 ans, la Norvégienne Renate Reinsve, 33 ans, pour Julie (en 12 chapitres), de Joachim Trier et l’Américain Caleb Landry Jones, 31 ans, pour Nitram, de l’Australien Justin Kurzel : le jury a aussi voulu célébrer la jeunesse ?

Il est assez rare qu’un deuxième film se retrouve Palme d’or. C’est pourtant ce qui est arrivé à Titane de Julia Ducournau. Même si on se souvient que quelques premiers films ont décroché la Palme d’or, comme Sexe, mensonges et vidéo (1989) de Steven Soderbergh, par exemple. Pour le prix d’interprétation, le jury a choisi de récompenser des acteurs qui sont des révélations, sans qu’ils en soient pour autant à leur premier film. Renate Reinsve pour Julie (en 12 chapitres), ou Caleb Landry Jones pour Nitram, se sont donc imposés. Ces prix vont doper les carrières de ces deux acteurs, qui sont dans ce métier depuis une dizaine d’années. Tout comme on espère que cette Palme d’or va également pousser Julia Ducournau.

Le prix de la mise en scène a été remporté par Leos Carax, pour Annette ?

Leos Carax était déjà à Cannes en 1984 avec Boy Meets Girl pour la Semaine de la critique. Mais c’est un cinéaste rare. Annette est loin d’être mon film préféré, mais lui donner un prix de la mise en scène, ça a du sens. Car ce film présente de vraies options de mises en scène, et ces options sont très brillantes. Bref, on voit bien que le jury de Spike Lee a présenté un palmarès qui a vraiment été pensé et réfléchi dans sa globalité.

Votre Palme d’or à vous ?

Ma Palme d’or, c’est Titane. C’est mon choix du cœur. Titane, c’est une Palme de l’audace, car c’est un film totalement hors normes. C’est l’un des plus beaux films que j’ai vu en 2021. Mon choix numéro deux, c’est Un héros d’Asghar Farhadi, qui est un film capable d’emporter le consensus au sein d’un jury. C’est un très bon film, avec une vraie portée sociale, une interrogation sur la culpabilité, sur la justice…

Qui sont les grands perdants de ce festival de Cannes 2021 ?

Le cinéma américain a été moins bon. Les trois films américains en compétition étaient très en dessous, que ce soit Wes Anderson avec The French Dispatch, Sean S. Baker avec Red Rocket ou Flag Day de Sean Penn. J’aurais été très déçu de les voir au palmarès de ce festival de Cannes, parce que ces films n’étaient pas au niveau. Donc le cinéma américain est le perdant de cette compétition. Cela traduit aussi un état du cinéma américain qui est inquiétant.

« Les trois films américains en compétition étaient très en dessous, que ce soit Wes Anderson avec The French Dispatch, Sean S. Baker avec Red Rocket ou Flag Day de Sean Penn. J’aurais été très déçu de les voir au palmarès de ce festival de Cannes »

Pourquoi ?

Parce qu’on a d’un côté des blockbusters un peu décérébrés, comme Fast & Furious 9 qui a été présenté à Cannes au cinéma de la plage. J’aime le cinéma populaire. Je suis fan de Brian de Palma, et même de Fast & Furious 7, qui était un film très réussi, et très distrayant. Mais Fast & Furious 9 est un film très indigent. Il y a une heure de trop, les personnages n’existent pas… Bien sûr, il y a trois ou quatre scènes d’action, mais c’est du cinéma assez pauvre.

Et de l’autre côté ?

De l’autre côté, il y a les films d’auteurs américains que l’on aimait voir, et qui ont été primés à Cannes, comme Taxi Driver de Martin Scorsese, qui a remporté la Palme d’or en 1976. Mais aujourd’hui, ces films sont diffusés sur les plateformes de streaming, parce que les studios ne les produisent plus. Et ça, c’est très ennuyeux. Lorsque Steven Soderbergh a voulu faire The Laundromat : L’Affaire des Panama Papers (2019), les studios ne l’ont pas produit, car ils ont estimé que son film ne ressemblait à aucun autre, et qu’ils n’étaient donc pas sûrs que ça marche. Concernant l’état du fonctionnement du système de production américain, c’est très effrayant.

Les plateformes de streaming jouent quel rôle dans cet ensemble ?

Les plateformes de streaming ont parfois envoyé des films dans des festivals, comme Roma (2018) d’Alfonso Cuarón, qui a été diffusé à Venise. Mais maintenant, c’est une autre ère, parce que ces plateformes n’ont plus besoin des festivals. Du coup, toute une partie du cinéma américain que l’on aime se retrouve sur ces plateformes. Et on ne le voit donc plus dans les festivals.

« Il y a les films d’auteurs américains que l’on aimait voir, et qui ont été primés à Cannes, comme Taxi Driver de Martin Scorsese, qui a remporté la Palme d’or en 1976. Mais aujourd’hui, ces films sont diffusés sur les plateformes de streaming, parce que les studios ne les produisent plus. Et ça, c’est très ennuyeux »

Certains films américains restent très attendus, comme Dune (2021) de Denis Villeneuve ?

Dune de Denis Villeneuve préfère être montré à Venise, parce que cela correspond au début de la saison des Oscars. De plus, ce film sortira dans la foulée aux États-Unis, du coup ils n’ont pas voulu prendre le risque d’un mauvais accueil à Cannes deux mois avant sa sortie. Donc il ne faut pas dire qu’il n’y a plus de bons films américains. Il y en a encore. Mais, cette année, il n’y en avait pas à Cannes.

Cette année, Netflix n’a pas été un sujet à Cannes ?

Netflix n’a pas vraiment été un sujet. On constate simplement que les plateformes de streaming n’arrivent pas à promouvoir un cinéma qui ne soit pas un cinéma de pur genre. Ils diffusent des œuvres qui répondent à des critères prédéfinis. Sur ces plateformes, on voit aussi de grands auteurs, comme les frères Coen ou Scorsese. En revanche, un auteur pas très connu va être perdu dans ces plateformes. Donc, si ces plateformes veulent conquérir un nouveau public, elles devront mettre en valeur des gens qu’elles produisent, et qui ne sont pas forcément connus du grand public.

Un film doit-il impérativement être vu au cinéma ?

Mon métier consiste à voir des films, puisque je suis critique de cinéma. Mais un film que je vois à la maison sur un écran de télévision, même très grand, avec un son diffusé avec un système en 5.1, je le vois moins bien que dans une salle de cinéma.

« Les plateformes de streaming ont parfois envoyé des films dans des festivals, comme Roma (2018) d’Alfonso Cuarón, qui a été diffusé à Venise. Mais maintenant, c’est une autre ère, parce que ces plateformes n’ont plus besoin des festivals »

Pourquoi ?

Parce que la salle de cinéma reste une expérience exceptionnelle. On est avec des inconnus, on partage la même chose dans le noir, face à un très grand écran. C’est une très grande discipline que de regarder un film chez soi, en ayant éteint son téléphone, comme il le serait au cinéma. Il est donc beaucoup plus difficile d’appréhender un film à la maison. Et je parle ici d’un grand écran chez soi, avec un son diffusé en 5.1. Je ne parle pas de regarder un film dans le métro, ou dans le train, sur un écran de smartphone ou sur une tablette. Là, il ne reste plus rien, à part un timbre-poste.

Face aux plateformes de streaming qui continuent leur percée et face à la consommation de films sur un smartphone ou sur une tablette, la salle de cinéma a encore un avenir ?

Que restera-t-il de Titane sur un écran de smartphone ? Rien du tout. C’est désolant. Si les gens s’habituent à regarder des films sur une tablette ou sur un smartphone, c’est l’amour du cinéma qui va se perdre. Mais je crois qu’il y a un avenir pour la salle de cinéma. Il y aura toujours des amoureux du cinéma qui voudront voir des films dans des salles. Sans parler du cinéphile “hardcore”, les gens reconnaissent que c’est quand même autre chose d’aller voir un film au cinéma, potentiellement avec des amis ou de la famille, que chez soi. C’est évidemment plus cher, plus compliqué et il faut s’organiser. Mais c’est une expérience qui vaut le coup, car le rendu n’est pas du tout le même.

En tout cas, Michel Gondry, Steven Soderbergh ou Zack Snyder n’ont pas hésité à tourner des films avec un iPhone ?

Il y a une différence entre tourner un film avec un iPhone et regarder un film sur un iPhone. Regarder un film comme Justice League (2021) de Zack Snyder sur son smartphone est insensé. Ça revient à regarder une carte postale des Nymphéas (1914-1926) de Claude Monet (1840-1926) : c’est bien gentil, mais c’est encore mieux si on a vu les Nymphéas en vrai, au musée de l’Orangerie. Ce qui n’empêche pas de revoir ensuite cette œuvre en carte postale ou en timbre-poste. Mais ce n’est pas de cette manière que l’on a accès à une œuvre. Lorsqu’Alfonso Cuarón a tourné Roma, et qu’il l’a vendu à Netflix, il a ensuite dit qu’il avait réalisé ce film en noir et blanc et en Scope pour le très grand écran. Ce qui revient à faire un pied de nez à ses acheteurs, en disant : « OK, je prends l’argent, mais, normalement, on ne devrait pas voir ce film chez vous ».

« Que restera-t-il de Titane sur un écran de smartphone ? Rien du tout. C’est désolant. Si les gens s’habituent à regarder des films sur une tablette ou sur un smartphone, c’est l’amour du cinéma qui va se perdre »

Quels sont les thèmes qui sont le plus revenu à Cannes, cette année ?

Cette année, beaucoup de thèmes sont revenus. Il y a eu l’identité, la famille, la fin de vie, avec notamment trois films français sur ce sujet, dont Tout s’est bien passé de François Ozon et De son vivant d’Emmanuelle Bercot, où Catherine Deneuve accompagne son fils, Benoît Magimel, atteint d’un cancer incurable. Et il y a aussi eu Vortex (2021), un film de Gaspar Noé, dans lequel, après des dizaines d’années d’amour, un vieux couple fait face à la maladie d’Alzheimer qui touche l’actrice Françoise Lebrun. Son mari, Dario Argento, doit faire face. C’est un couple d’octogénaires qui s’aime, mais le corps et l’esprit ne suivent plus. C’est un film de Gaspar Noé très poignant, très différent de ses précédents films, loin du trash et de la provocation. Vortex est un film qui est une sorte de marche funèbre. D’ailleurs, le slogan du film résume bien les choses : « La vie est une fête brève qu’on aura vite oubliée. »

L’horreur avec Titane, un film musical avec Annette : le cinéma de genre a triomphé à Cannes, cette année ?

On ne peut pas enfermer ces deux films dans un genre. Ces films sont plus que des films de genre qui répondraient à des codes. Ce sont des films qui s’appuient sur le genre pour raconter autre chose, et montrer quelque chose de profondément personnel. Ce que je dis là n’est pas péjoratif, car je suis un fan du cinéma de genre. D’ailleurs, on voit bien que les purs amateurs de films de genre, et notamment d’horreur et de fantastique, ne sont pas en admiration devant Titane. Et ceux qui adorent Fred Astaire (1899-1987) et la comédie musicale ne sont pas forcément fous d’Annette. Bien sûr, on peut retrouver les films qui ont nourri ces deux longs métrages, mais ils ont été ensuite totalement assimilés. C’est comme lorsqu’on regarde Kill Bill (2003) de Quentin Tarantino : ça ne ressemble pas à un film d’arts martiaux de la Shaw Brothers. Même si Tarantino cite la Shaw Brothers pour parler de Kill Bill, son film est devenu autre chose. Ça devient un film de Tarantino. C’est exactement la même chose pour les films de Leos Carax et de Julia Ducournau.

« Vortex est un film de Gaspar Noé très poignant, très différent de ses précédents films, loin du trash et de la provocation. C’est un film qui est une sorte de marche funèbre. D’ailleurs le slogan du film résume bien les choses : « La vie est une fête brève qu’on aura vite oubliée » »

Le cinéaste italien Marco Bellocchio a enfin reçu une Palme d’honneur pour l’ensemble de son œuvre ?

C’est formidable que Marco Bellocchio ait eu une Palme d’honneur, car a il souvent été sélectionné, mais il n’a jamais eu la Palme d’or. Pourtant, il aurait pu l’avoir pour au moins deux films : Le traître (2019) et Vincere (2009). Mais, à chaque fois, il est revenu de Cannes bredouille. Donc c’est bien que le jury le récompense avec une Palme d’honneur, tout comme cela a été fait pour Agnès Varda (1928-2019) ou Ingmar Bergman (1918-2007). Marco Bellochio a rendu hommage à Michel Piccoli (1925-2020), qui a eu un prix d’interprétation à Cannes pour Le saut dans le vide (1979), qu’il avait réalisé. D’ailleurs, Anouk Aimée avait également reçu le prix d’interprétation pour ce même film.

Finalement, comment jugez-vous la qualité de cette 74ème édition du festival de Cannes ?

Ça valait la peine d’attendre pour que ce festival de Cannes se déroule dans de telles conditions. Car s’il avait eu lieu au mois de mai 2021, on n’aurait pas pu faire un festival dans ces conditions-là. Bien sûr, nous avons fait un festival avec des masques et en respectant les gestes barrières. Mais dans leur grande majorité, les cinéastes ont pu être là pour parler de leurs films et les défendre. Ce festival de Cannes 2021 est le premier grand événement post-pandémie en termes de cinéma. Ce festival sera unique dans la tête de ceux qui l’ont vécu. Je vais à Cannes depuis 1989, et je peux vous dire que ce festival ne ressemble à aucun autre. Je suis toujours joyeux d’aller à Cannes, parce que c’est le moment où l’on prend le pouls de la création mondiale. Mais ce festival 2021, c’était en plus le festival des retrouvailles. Faire des festivals en ligne, c’est bien gentil, mais ça n’a rien à voir avec le fait de vivre un festival, où, du matin au soir, on est dans une espèce de bulle. À Cannes, un film existe pendant 48 heures et on vit avec. Cette année, tout le monde était heureux d’être là, tout le monde était heureux de pouvoir se retrouver dans les travées du grand auditorium Louis Lumière, mais aussi de se retrouver sur la Croisette et de pouvoir enchaîner les films. Ceci tout en étant en contact avec les cinéastes, les techniciens, les interprètes… C’était magnifique.

1) Philippe Rouyer est membre du comité de rédaction de Positif et responsable des pages cinéma du magazine Psychologies. Il est aussi chroniqueur des émissions « Mauvais genres » sur France Culture et « Le Cercle » sur Canal+ Cinéma.

74ème festival de Cannes, le palmarès

Palme d’or : Titane, de Julia Ducournau

Grand Prix : Un héros, d’Asghar Farhadi, ex aequo avec Compartiment n° 6, de Juho Kuosmanen

Prix du scénario : Ryusuke Hamaguchi et Takamasa Oe, pour Drive My Car de Ryusuke Hamaguchi

Prix de la mise en scène : Leos Carax, pour Annette

Prix d’interprétation masculine : Caleb Landry Jones, pour Nitram de Justin Kurzel

Prix d’interprétation féminine : Renate Reinsve, pour Julie (en 12 chapitres) de Joachim Trier

Prix du jury : Le Genou d’Ahed, de Nadav Lapid, ex aequo avec Memoria, d’Apichatpong Weerasethakul

Palme d’or d’honneur : Marco Bellocchio

Palme d’or du court-métrage : Tous les corbeaux du monde, de Tang Yi

Caméra d’or : Murina, d’Antoneta Alamat Kusijanovic

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Monaco Hebdo