dimanche 17 octobre 2021
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« On néglige complètement les instrumentistes »

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Les Inrocks écrivait qu’il y a du « Mozart chez Ibrahim Maalouf »… A 33 ans, ce grand trompettiste franco-libanais né à Beyrouth est devenu un instrumentiste très convoité dans la “jazzosphère” et au cinéma. Le 26 novembre, il se produira à la salle Garnier à l’occasion du Monte-Carlo Jazz Festival. Pour Monaco Hebdo, il évoque ses souvenirs d’enfance au Liban et en banlieue parisienne, son ascension musicale et ses projets.

Monaco hebdo : En quoi votre père trompettiste et votre mère pianiste ont-ils été déterminants dans ce que vous êtes aujourd’hui ? En tant que musicien et en tant qu’homme ?
Ibrahim Maalouf : Mes parents m’ont tout simplement tout appris. Ma mère pianiste ne m’a rien imposé et m’a laissé libre de faire ce que je veux au piano… Elle m’a enseigné la patience, le dialogue et la diplomatie. Mon père trompettiste, à l’inverse, ne m’a pas laissé m’égarer à la trompette. Il a tout contrôlé de très près et m’a transmis sa passion pour la musique. Mais aussi une force de persévérance et une force de conviction nécessaires dans ces métiers où tout dépend de la confiance en soi.

M.H. : Votre famille a fui le Liban en raison de la guerre civile. Ce sujet douloureux l’évoquiez-vous régulièrement dans le foyer ?
I.M. : Pendant mon enfance oui, puisque jusqu’à l’âge de 13 ans, le Liban était là, au quotidien, à travers les JT, les journaux, l’actualité… Puis subitement, les drames, les morts, le chaos se sont transférés en Yougoslavie. La situation au Liban s’est calmée. Ce pays est donc devenu notre lieu de paix. Et nous en parlions pour évoquer les belles choses. Le Liban a donc toujours été là, à de nombreux niveaux. Et la guerre en est, malheureusement, une des nombreuses lectures.

M.H. : Quels souvenirs gardez-vous de votre enfance et adolescence passée en banlieue parisienne ?
I.M. : J’ai grandi entre Etampes dans l’Essonne, et mon village au Liban. A chaque fois que nous étions au Liban, au bout de deux ou trois mois, Etampes me manquait un peu. Car j’y avais certains repères. Notamment mes repères musicaux. Mais j’avais malgré tout envie de rester au Liban car je m’y amusais beaucoup plus. Lorsqu’on revenait en France tout était bizarrement plus triste, plus terne. La lumière n’existait plus.

M.H. : Pourquoi ?
I.M. : Au village, mes parents m’autorisaient à aller où je voulais. Je pouvais rentrer tard, sortir avec mes amis, rencontrer du monde. Mes amis avec lesquels je me sentais dans mon élément étaient originaires des Usa, du Canada, de France, d’Amérique du sud… J’avais une petite Vespa italienne et j’étais libre, très tôt. Mes parents tenaient à ce que le Liban soit un lieu qui, dans ma mémoire, reste un lieu de liberté. Et ils ont réussi. En France, étonnamment je n’avais pas ces droits.

M.H. : Vos souvenirs d’enfance en France sont donc plutôt tristes ?
I.M. : Mes seuls souvenirs d’enfance à Etampes, sont moi… enfermé dans la maison ou dans ma chambre, sombre, jouant de la trompette, composant de la musique et jouant dans la cour… Voilà tout. L’école, je ne m’y sentais pas bien. Les moments de bonheur se résumaient aux fêtes familiales, notamment Noël, l’odeur de l’Arak (boisson alcoolisée), les dés jetés sur le tric trac (le backgammon oriental), la musique avec les amis de mon père qui jouaient du kannoun, du oud (instruments à cordes pincées), et des percussions.

M.H. : Votre musique est-elle appréciée au Liban ?
I.M. : Je crois oui. La dernière fois que l’on a joué au Liban, le public est resté jusqu’à la fin et dansait avec nous ! Mais ce pays n’est malheureusement pas habitué à la musique instrumentale. On adule les chanteurs, un peu comme partout d’ailleurs, et tant mieux. Je suis un grand fan de chanson et j’ai beaucoup travaillé avec les chanteurs. Je le fais toujours et avec beaucoup de plaisir. Mais en général, j’ai le sentiment qu’on néglige complètement les instrumentistes. Or, ce sont souvent eux qui créent les musiques, qui colorent un film, qui composent les orchestres et qui nous font vibrer. Et pourtant, les radios généralistes ou les chaines de télévision qui passent de la musique n’en n’ont que faire. C’est bien dommage.

M.H. : Le Liban n’échappe donc pas à cette règle ?
I.M. : Malheureusement, je trouve que le Liban est plutôt bien classé dans le non-respect de cette discipline… Pour vous donner un exemple, cet été nous avons joué à Byblos. C’est un lieu hautement symbolique, et historique pour tout le monde arabe, et le Moyen-Orient, car c’est là où l’un des deux plus grands festivals du pays a lieu. Ils nous ont invité et nous en sommes encore honorés. Mais nous n’avons pas du tout été traités comme les autres !

M.H. : C’est-à-dire ?
I.M. : Alors que les chanteurs, les « stars », vont être reçus avec de bons mezzes libanais en honneur de leur présence, nous avons eu droit à une salade thon mayonnaise… (rires) Alors que les chanteurs vont être accompagnés en limousine magnifique jusqu’à la scène, nous allons être invités en petite voiture de golf à nous frayer un chemin avec un klaxon. Les gens se retournent et se demandent qui nous sommes… Bref, ce n’est pas si important, bien sûr, mais je veux dire par là que l’attention n’est pas la même. Instrumentiste, pour beaucoup n’est pas un métier. C’est encore le cas au 21ème siècle. Et au Liban, je trouve plus qu’ailleurs. Il est tant que cela change. Alors, je continue à militer pour que les instrumentistes soient autant respectés que les autres.

M.H. : La France vous a tout de même honoré aux Victoires de la musique 2014…
I.M. : En effet. En France, pour la première fois en 29 ans d’existence, les Victoires de la musique ont récompensé un projet uniquement instrumental ! Depuis 1985 — soit depuis leur création — cela n’était jamais arrivé ! C’est tombé sur l’album Illusions. Mais il faudrait qu’à l’avenir, cela se répète pour que les mentalités changent. Au Liban, je crois que l’on est encore loin du compte.

M.H. : En 2006, vous avez créé votre propre label Mi’ster Productions. Pourquoi avoir fait cette démarche ?
I.M. : Tout simplement parce qu’aucune maison de disque ne voulait signer mes albums ! J’ai rencontré Jean-Louis Perrier qui est mon manager depuis 2006 et qui m’a aidé et soutenu pour monter ce label. Il a fallu se battre, car ce n’est pas simple, à une époque où les disques ne se vendent plus, d’être à contre sens. Le label est devenu en 6 ans l’un des meilleurs vendeurs de jazz en France. Nous avons été beaucoup soutenus par les médias qui, rapidement, ont été très positifs sur mes albums. Et les Victoires de la musique ont été un énorme coup de pouce.

M.H. : Vous avez indiqué dans une interview qu’Illusions était un album écrit « pour la scène » ? Pourquoi ?
I.M. : C’est la première fois que j’écrivais un album dans le but de le jouer sur scène. Mes trois premiers albums (Diasporas, Diachronism et Diagnostic) sont vraiment ce que j’appelle des albums « studios ». C’est-à- dire des albums très produits, avec beaucoup d’éléments, et ç’aurait été complètement impossible de les jouer sur scène. Voilà pourquoi, j’ai monté un groupe et nous avons passé 7 ans à jouer des musiques en tournées qui n’avaient presque rien à avoir avec les albums précédents. Le 4ème Wind, a été composé pour la réédition d’un film muet de René Clair en noir et blanc. C’était donc une musique de film, en hommage à Miles Davis et son Ascenseur pour l’échafaud. Illusions est donc vraiment le premier album que je compose dans le but de l’interpréter sur scène. Je l’ai enregistré avec les musiciens qui jouent sur scène avec moi. C’est un projet avant tout humain, et très cinématographique.

M.H. : Justement, vous avez à plusieurs reprises composé pour le cinéma. Notamment la bande originale du film Yves Saint Laurent. Mais aussi les B.O de La crème de la crème de Kim Chapiron, et Red Ros de la réalisatrice iranienne Sepideh Farsi. Qu’est-ce qui vous séduit dans cet exercice musical ?
I.M. : Le cinéma est l’art qui me fait le plus vibrer. Je suis un grand cinéphile. Et poser ma touche sur des films qui me plaisent, est évidemment un honneur et un plaisir immense. Chaque rencontre est une aventure unique. Je passe mon temps à apprendre des nouvelles choses. J’ai l’impression de ne pas stagner et de me rapprocher de plus en plus d’une forme d’art qui me va bien : celle de ne rien s’interdire, et de faire tout ce que j’aime !

M.H. : Vous avez composé, réalisé et produit le 4ème album de Grand Corps Malade ? Qu’est-ce-qui vous séduit chez cet artiste ?
I.M. : Sa voix et ses textes. Fabien a un talent fou, et il m’a donné une liberté incroyable. J’ai composé des musiques qui me ressemblaient, et qui lui ressemblaient. C’est un album dont je suis très fier. C’est un homme exceptionnel, qui a fait, dans sa vie, l’expérience d’un drame, et qui est resté positif. Ce positivisme, je l’admire. J’aime les gens positifs. Passer autant de temps avec lui a été un bonheur.

M.H. : Quelle sera l’identité musicale de votre prochain album ?
I.M. : Le prochain album existe déjà, et sort le 18 novembre. C’est un album en duo avec Oxmo Puccino qui s’appelle Au Pays d’Alice. C’est un genre de poème symphonique, avec orchestre et choeurs d’enfants, accompagné de mon groupe. Oxmo rap et a écrit le livret dont le contenu est d’ailleurs extraordinaire. J’ai essayé d’être à la hauteur musicalement. C’est un album qui n’a rien à voir avec tout ce que j’ai fais précédemment. C’est très majestueux. C’est un peu notre ré-interprétation d’Alice au pays des merveilles, mais au 21ème siècle.

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