vendredi 30 juillet 2021
Accueil Culture « Léo Ferré, précurseurdu rap et du slam »

« Léo Ferré, précurseur
du rap et du slam »

Publié le

Le Monégasque Léo Ferré aurait eu 100 ans le 24 août 2016. Interview avec le directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), Pascal Boniface, qui vient de publier un livre sur Léo Ferré (1).

 

Qu’est-ce qui vous passionne le plus chez Léo Ferré ?

C’est un tout. Il y a à la fois les textes politiques, les textes poétiques, les paroles et la musique, la chanson de type music-hall, les chansons révolutionnaires, les poètes mis en musique, les musiques symphoniques… On peut donc dire qu’il existe plusieurs époques dans l’œuvre de Léo Ferré.

à quel moment Léo Ferré vous a séduit ?

C’était dans la période post-68. Et j’ai découvert par la suite l’ensemble de son œuvre, qui est un ensemble. Depuis que j’ai 15 ans, Léo Ferré m’accompagne. Voilà pourquoi, à l’occasion du centenaire de sa naissance, j’ai voulu lui rendre hommage et tenter d’aider à le faire connaître auprès des jeunes générations.

Les grandes étapes de sa carrière ?

Il y en a trois. La première, c’est la période music-hall, pendant laquelle il se produit dans de petits cabarets de 30 ou 40 personnes. C’est une période pendant laquelle il publie l’album Paname (1960), Jolie Môme (1960) ou encore Merde à Vauban (1961). Des chansons à la fois poétiques et populaires. Avec aussi des textes très engagés, dans lesquels Léo Ferré critique la torture en Algérie, mais aussi la censure.

 

La deuxième étape débute quand ?

Cette deuxième période est liée à une double rupture. D’abord une rupture personnelle avec sa seconde femme, Madeleine, avant qu’il ne rencontre Marie-Christine. Ensuite, il y a aussi une rupture matérialisée par mai 1968 en France. À ce moment-là, Léo Ferré quitte le music-hall pour des concerts qui sont presque des meetings sur fond de drapeaux noirs, avec un orchestre de rock. C’est un Léo Ferré réellement engagé qui sort alors des chansons comme Les Anarchistes (1969) ou Ni Dieu, ni maître (1965).

Pascal Boniface
Pascal Boniface © Photo Iris

Et la troisième période ?

À partir de 1975, les productions de Léo Ferré dérivent vers la musique symphonique. D’ailleurs, il va même jusqu’à diriger un orchestre.

Que reste-t-il de son œuvre aujourd’hui ?

On peut regretter que Léo Ferré ne soit pas aussi connu qu’il le devrait. Parce qu’il est un artiste clivant, il n’est pas aussi commémoré qu’on pourrait l’espérer.

Pourtant, il y a aujourd’hui beaucoup de chanteurs qui sont marqués par l’œuvre de Léo Ferré. Beaucoup de ses textes resteront. Certains sont étudiés et d’autres le seront sans doute à l’avenir.

Léo Ferré a eu d’autres apports ?

Il a rendu accessible les textes des poètes maudits au plus grand nombre. Il a mis en musique Baudelaire (1821-1867), Verlaine (1844-1896) ou, dans un genre différent, Aragon (1897-1982), ou même Apollinaire (1880-1918).

Quel était son rapport à la poésie ?

Au départ, Léo Ferré ne voulait pas écrire, il voulait seulement être musicien. C’est pour ça qu’il a mis en musique des poètes. Ce n’est qu’ensuite qu’il s’est mis à écrire.

Comment Ferré choisissait les poètes qu’il mettait en musique ?

Il s’intéressait surtout aux poètes maudits. Il a commencé par Rutebeuf (1230-1285), François Villon (1431-1463), pour s’intéresser ensuite à Baudelaire, Apollinaire… Il faut aussi citer un disque resté célèbre, même s’il n’entre pas dans la catégorie des adaptations de poètes maudits, c’est le fameux Les chansons d’Aragon (1961).

Léo Ferré était monégasque ou français ?

Il était monégasque. Léo Ferré est d’ailleurs enterré à Monaco et ses enfants sont monégasques. Il était le fils du responsable du personnel du casino.

Ferré a passé son enfance et son adolescence à Monaco : la Principauté a pesé dans son parcours ?

Oui. Ferré a quitté Monaco en 1934, à 18 ans pour y revenir après. Alors qu’il n’était pas encore connu et qu’il chantait encore dans de petits cabarets, le Prince Rainier est venu le voir. C’était en 1952. Léo Ferré a expliqué au Prince qu’il avait mis en musique le texte d’Apollinaire, La chanson du mal aimé (1957). À l’image des mécènes d’antan, le Prince Rainier l’a aidé. La première représentation sur scène de cette chanson a eu lieu en 1954 à Monaco, avec l’orchestre philharmonique de Monte-Carlo (OPMC).

On trouve des traces de Monaco dans son œuvre ?

Il l’évoque deux ou trois fois. Mais on ne peut pas dire que Monaco soit très présent dans son œuvre.

Léo Ferré a souvent assisté à des concerts de l’OPMC : c’est comme ça qu’il a été sensibilisé à la musique classique ?

Comme son père travaillait au casino, il pouvait parfois accéder aux loges et aux spectacles. Il a ainsi pu voir de grands musiciens répéter. De plus, grâce à son oncle Albert Scotto, qui était alors directeur du théâtre de Monaco, Ferré a pu assister à un certain nombre de répétitions.

Léo Ferré se disait anarchiste : être anarchiste et monégasque, ce n’est pas un peu contradictoire ?

C’est un paradoxe. Mais on peut penser qu’il y a une très grande liberté à Monaco. Et puis Léo Ferré, qui se disait anarchiste, est mort un 14 juillet. Donc, de son lieu de naissance en Principauté à sa mort, Ferré aura été un immense provocateur.

Politiquement, il était très contestataire et il n’hésitait pas à critiquer la société qui l’entourait ?

C’est à mon avis un peu dû à son éducation. À l’âge de 8 ans, en pleine époque mussolinienne, son père l’a envoyé en Italie, à Bordighera, chez des prêtres. Là, il reçoit une éducation très rigide. En réaction, il a développé ce côté rebelle et anarchiste.

Pourquoi avoir écrit ce livre, Léo Ferré, toujours vivant ?

Le centenaire de Ferré donne une occasion et fixe une frontière. J’avais déjà été tenté de faire un livre à l’occasion des 20 ans de sa mort, en 2013. Mais beaucoup de choses ont déjà été écrites sur cet artiste. Faire quelque chose d’un peu différent était donc un défi que je me suis lancé. J’ai dû sortir de ma zone de confort, c’est-à-dire sortir du monde géopolitique, pour écrire quelque chose de très différent.

En quoi Ferré était en avance sur son temps ?

Il était précurseur sur beaucoup de choses : il a mis des poètes en musique et, tout en chantant, il a dirigé un orchestre symphonique. Alors qu’il avait plus de 50 ans, il a fait une tournée avec un groupe de pop dont les membres auraient pu être ses enfants…

D’autres exemples ?

Quand il sort Jolie Môme en 1961, c’était alors un texte assez osé sur le plan de l’érotisme. Or, il faut savoir qu’à cette époque une speakerine de la télévision s’était faite virer parce qu’on avait vu son genou…

leo-ferre-photographie-de-fausto-picedi-service-de-presse-radio-monte-carlo-annees-70-photo-2-ferre-hd-mairie-de-monaco-mediatheque-communale
« Pour la partie du rap qui se veut politique, dans laquelle on scande des textes et où l’on évoque sa vie personnelle, tout en y mêlant de la contestation politique, Léo Ferré a été un précurseur. » Pascal Boniface. Directeur de l’IRIS. © Photo Fausto Picedi – Mairie de Monaco-Médiathèque communale

Léo Ferré a aussi été un inventeur ?

Absolument. Il suffit d’écouter Le chien (1970) par exemple pour s’en rendre compte. Il est l’un des premiers à avoir cassé le cadre rigide qui dit qu’une chanson doit durer 3 minutes et qu’elle doit être un texte chanté sur fond musical. Le chien dure 7 minutes et Il n’y a plus rien (1973) dure 14 minutes. Alors que l’album Et… Basta ! (1973) est un 33 tours avec deux faces uniquement parlées, sur un fond musical.

Ferré a aussi été un précurseur sur un plan musical ?

C’est exact. Léo Ferré a été un précurseur du rap et du slam. Notamment pour la partie du rap qui se veut politique, dans laquelle on scande des textes et où l’on évoque sa vie personnelle, tout en y mêlant de la contestation politique.

Comment expliquer qu’à part quelques chansons comme Avec le temps, C’est extra (1969), ou Les Anarchistes, l’œuvre de cet artiste reste finalement assez peu connue ?

Brassens ou Brel, c’est une dizaine d’albums, donc on en fait assez vite le tour. Ferré c’est plus de 40 albums, et même 50, si on ajoute les interprétations en public. Du coup, quelqu’un qui veut découvrir cet artiste ne sait pas toujours par quel côté l’aborder. L’œuvre de Léo Ferré est peut-être un peu trop luxuriante pour que l’on ose y entrer.

D’autres raisons expliquent ce manque de reconnaissance ?

Il y a aussi le caractère assez clivant de l’œuvre de Léo Ferré. Brassens était un peu l’anarchiste que l’on pouvait assez facilement s’approprier. La preuve : il y a des dizaines de collèges Georges Brassens et il y a très peu de collèges Léo Ferré. Enfin, les admirateurs de Ferré sont en général des gens peu organisés. Du coup, ils ne constituent pas un groupe de pression. C’est peut-être pour ça que France Télévisions n’a pas rendu hommage à Léo Ferré pour le centenaire de sa naissance. Pourtant, son œuvre continue de vivre. Sous la cendre, il y a encore de la braise…

Comment aborder l’œuvre luxuriante de Léo Ferré ?

En commençant par le plus facile, avec des disques comme Avec le temps ou C’est extra. Il y a aussi La mémoire et la mer (1970), une chanson moins connue, mais qui séduit, grâce à une mélodie musicale forte. Ensuite, je conseille de partir à la découverte de cet artiste, un peu comme dans un jardin botanique dans lequel on se promène et dans lequel on découvre au fur et à mesure. Et laisser faire le hasard. Car il n’y a que de très belles pépites à découvrir.

Si vous deviez retenir un album et une chanson de Léo Ferré ?

Le double album noir avec lequel j’ai découvert Ferré, Récital 1969 en public à Bobino. C’est un concert dans lequel le public fait partie du spectacle, il accompagne les chansons par ses cris. Tout au long de cet album, il y a un crescendo fantastique. En revanche, je serais bien en peine de choisir une seule chanson de Léo Ferré.

(1) Léo Ferré, toujours vivant, de Pascal Boniface (éditions La Découverte), 180 pages, 11,99 euros.

Publié le

Article précédentPlein les fouilles
Article suivantA vos montres… prêts…

Les plus lus

Mai 68, et après ?

Le collectif l’Avantage du doute est à Monaco pour nous parler de l’après-mai 68 dans une pièce intitulée Tout ce qui nous reste de la révolution, c’est Simon.

Thylacine à Cannes, le 7 août

Monaco Hebdo