samedi 22 janvier 2022
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« La critique n’a jamais eu droit de vie ou de mort sur un film »

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Vincent Vatrican, directeur des archives audiovisuelles de Monaco et ancien critique aux Cahiers du cinéma nous raconte l’histoire de cette revue mythique, berceau de la Nouvelle vague. De sa création, en avril 1951, jusqu’à aujourd’hui. Interview relue.

Monaco Hebdo : Vous avez été critique aux Cahiers du cinéma pendant environ 6 ans. Comment avez-vous intégré cette revue ?

Vincent Vatrican : Au début des années 90, après mes études de cinéma à Paris III, j’ai tout simplement envoyé une première critique à Thierry Jousse, le rédacteur en chef de l’époque, sur un film de John McTiernan, Medecine Man, avec Sean Connery et Lorraine Bracco. Il a été séduit par mon papier et a décidé de le publier. Pendant un an et demi, j’ai été pigiste, avant d’être appelé au comité de rédaction. C’est là que se définit la ligne éditoriale, que se décide la couverture des films, etc. En intégrant le comité de rédaction, j’ai senti que je faisais partie de la maison. Mais ce n’était pas une activité salariée. Ecrire sur le cinéma, vous savez, ça ne paye pas. J’avais à côté un travail à mi-temps.

M.H. : Quels souvenirs gardez-vous de cette période ?
V.V. : De très beaux souvenirs, des rencontres formidables : Kramer, Guédiguian, Straub, Godard, Chahine, etc. C’était un moment particulier. Nous formions avec quelques amis, une vraie bande. On considérait le cinéma comme une école de la vie. Les Cahiers étaient installés dans le quartier de la Bastille, nous y traînions presque tous les jours, pour discuter de cinéma, aider la revue à prendre vie. J’ai le souvenir d’empoignades terribles sur des films, comme pour Underground de Kusturica. La tradition des Cahiers a toujours été la suivante : c’est celui ou celle qui a le plus aimé un film qui en écrit la critique. La consécration, pour un jeune rédacteur, c’est quand le film qu’il chronique « fait la couverture ». Pour moi, ce fut le cas notamment pour L’Emigré de Chahine. J’ai eu la chance aussi de coordonner un numéro spécial Renoir, en donnant la parole à des cinéastes de tous horizons. Ce fut une très belle aventure. C’est un peu prétentieux, mais j’ai très tôt considéré Les Cahiers comme ma famille de pensée.

M.H. : Justement, concernant la ligne éditoriale, certains trouvent le ton des Cahiers trop intello, élitiste, voire pédant. On leur reproche notamment de ne parler que de films difficiles d’accès. Qu’en pensez-vous ?
V.V. : Ce sont des qualificatifs que je réfute. Nous étions un certain nombre de critiques à revendiquer une position radicale sur le cinéma et les films, à vouloir défendre la ligne historique de la revue, à savoir la « politique des auteurs », la supériorité de la mise en scène sur toute autre considération. A mes yeux, les films de Clint Eastwood sont tout aussi importants que ceux d’Abbas Kiarostami. Il y avait également une volonté de mettre en avant des films qui, sans nous, n’avaient aucune chance d’exister. C’est le cas des films de Patricia Mazuy ou Cédric Kahn par exemple. Mais cela ne veut pas dire que l’on mettait en avant uniquement les petits films confidentiels. Je me souviens que nous avions défendu La liste de Schindler de Spielberg que d’autres considéraient comme un film abject. Pour être critique de cinéma, il faut laisser ses certitudes aux vestiaires. Certes il faut posséder une culture cinématographique, une culture du goût. Mais cela ne fait pas tout.

M.H. : Revenons aux origines des Cahiers du cinéma. La revue a été créée en 1951. Quel était le contexte historique et cinématographique à l’époque ?
V.V. : On est dans un contexte de grande émulation autour du cinéma. Dans les années 50, il y avait jusqu’à 20 revues totalement consacrées au cinéma. Les fondateurs des Cahiers du Cinéma, Jacques Doniol-Valcroze, André Bazin et Lo Duca, étaient des figures respectées de la critique. Critique de la gauche chrétienne, Bazin écrivait dans L’Ecran français, et a très tôt défendu le cinéma comme un art à part entière. Mais la véritable ligne éditoriale est arrivée au moment de la prise de pouvoir de Rohmer, Chabrol, Godard et Truffaut. Tous ces gens-là se sont connus sur les bancs de la Cinémathèque, où ils ont fait leur apprentissage du cinéma, par la découverte des grands auteurs, notamment américains. Tous les jours, ils s’y retrouvaient et puis ils ont investi les Cahiers du cinéma, tout en faisant leurs débuts de metteurs en scène, pour mettre en pratique leur conception du cinéma.

M.H. : Ces nouveaux contributeurs ont été surnommés « Les jeunes turcs » de la revue. Qu’ont-ils amené aux Cahiers du cinéma ?
V.V. : Il faut rappeler l’article paru dans le n° 31 des Cahiers : « Une certaine tendance du cinéma français », Truffaut y fustigeait la « qualité française ». Il considérait que le cinéma français était un cinéma vieillot, de studio, avec des scénarios trop écrits, et des acteurs trop vus. Lui et ses confrères défendaient a contrario un cinéma qui prenait ses quartiers dans la rue, un cinéma moins scénarisé, faisant appel à de nouveaux visages, de nouvelles formes. A bout de souffle de Godard est la mise en forme de ce nouvel état d’esprit. A côté de cela, les cinéastes de la Nouvelle vague défendaient les cinéastes américains, comme de vrais auteurs. Alfred Hitchcock ne serait pas ce qu’il est devenu si Truffaut, Chabrol et Rohmer n’étaient pas passés par là. Truffaut et Chabrol sont allés rencontrer Hitchcock aux Etats-Unis en 1955 pour un entretien exclusif aux Cahiers du cinéma. Leurs questions étaient si pointues et leurs analyses si profondes, qu’Hitchcock en était presque déstabilisé.

M.H. : La revue est ensuite entrée dans une autre dimension, plus politique. Comment s’est traduit ce tournant ?
V.V. : En 1964, Filipacchi rachète des parts de la revue et entre en conflit avec la rédaction pour avoir voulu imposer sa conception éditoriale. Une nouvelle génération de critiques s’impose alors et ouvre la revue à la modernité, à de nouvelles cinématographies et aux courants théoriques qui bouleversent la vie intellectuelle de l’époque : psychanalyse, marxisme, sémiologie. Les Cahiers rencontrent Lacan, Foucault, Barthes et se politisent peu à peu. 1968 est marqué par le soutien à Henri Langlois, menacé à la Cinémathèque française. La revue se radicalise et renoue les liens entre politique et esthétique, dans le sillage des films « militants » de Godard. Elle se rallie au maoïsme, ne considère plus l’actualité des films, ne publie plus de photos de films. Les rédacteurs en désaccord avec cette ligne sont écartés et le tirage de la revue devient confidentiel. A la fin des années 70, les deux « Serge », Daney et Toubiana, reprennent en main la revue et imposent un « retour aux films », mais aussi aux images, à la couleur et au cinéma américain. Moins politique et davantage destinée aux cinéphiles, la revue est rajeunie et devient plus accessible. C’est une époque très stimulante parce que la revue confronte le cinéma aux autres sciences humaines.

M.H. : C’est-à-dire ?
V.V. : La revue intègre le point de vue d’historiens et de philosophes pour conduire à une interprétation différente d’un film. De manière à sortir du seul prisme des interviews de cinéastes, d’acteurs ou de producteurs. Les Cahiers sont les premiers par exemple à avoir ouvert leurs colonnes à Gilles Deleuze. Désormais, il ne s’agit plus uniquement de voir un film, mais de « lire » un film !

M.H. : Des réalisateurs ou des genres cinématographiques étaient-ils d’emblée blacklistés par la revue ?
V.V. : C’est plutôt l’inverse. J’ai connu la période qui existe d’ailleurs toujours aujourd’hui, où les rédacteurs de la revue n’étaient pas conviés aux projections de presse de certains films, par peur, sans doute, de critiques trop virulentes. C’était le cas pour Luc Besson par exemple. Nous attendions donc la sortie de ces films pour en faire la critique. Forcément, lorsque le compte-rendu se fait a posteriori, la critique est moins dommageable.

M.H. : Les critiques ont-elles justement selon vous une influence importante dans le succès ou non d’un film ?
V.V. : On reproche à la critique un pouvoir qu’elle n’a pas. De rebuter certains spectateurs. Elle n’a jamais eu droit de vie ou de mort sur un film comme certains le disent. Ceux qui le pensent, sont ceux qui ne supportent pas que l’on puisse avoir une opinion contraire à la leur. Il ne faut pas prêter à la critique plus que son rôle. A savoir éclairer le public et les lecteurs sur les nouveaux talents du cinéma, de défricher de nouveaux territoires, de repérer quels seront les grands cinéastes de demain.

M.H. : Vous avez des exemples ?
V.V. : En septembre 1984, Olivier Assayas et Charles Tesson se sont rendus à Hong Kong pour réaliser un numéro spécial. A cette époque, les Cahiers témoignent de l’essor du cinéma asiatique. La revue ne s’est d’ailleurs pas trompée si l’on en juge par l’importance du cinéma asiatique aujourd’hui. Dans les années 60 et 70, la revue a également défendu toutes les nouvelles vagues, en Pologne avec Polanski, Skolimowski, en Tchécoslovaquie avec Forman et Chytilova, au Brésil avec Glauber Rocha. Ce mouvement de modernité du cinéma, les Cahiers l’ont accompagné depuis les années 60. C’est aussi le rôle d’un critique de cinéma de prendre le pouls du monde et d’anticiper ces mouvements.

M.H. : Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la critique cinématographique ?
V.V. : Aujourd’hui, il y a une sorte de ventre mou. Dans les revues de cinéma, vous trouverez quasiment les mêmes appréciations sur les mêmes films. Il y a une sorte d’uniformisation du goût. Les Cahiers du cinéma n’échappent d’ailleurs pas à la règle. Par esprit de contradiction, j’ai envie de dire que lorsqu’il y a unanimité sur un film, c’est presque suspect. C’est le manque de positionnement qui me dérange. A quoi j’ajouterais aussi un certain laisser-aller au niveau de l’écriture. Le style est devenu beaucoup trop oral. Or, écrire sur un film, c’est aussi un exercice littéraire. J’ai en mémoire les nombreux articles de Jean-Claude Biette, à mon sens un des plus grands critiques de cinéma : sa plume était magnifique de précision, il possédait un vrai point de vue sur les choses.

M.H. : En tant qu’ancien critique, quelles revues spécialisées vous semble aujourd’hui encore pertinentes ?
V.V. : Trafic, Les Cahiers du cinéma restent encore des références pour moi. Mais je lis aussi Positif, Jeune cinéma, ou encore Bref dédié au court-métrage, dans lequel j’ai aussi écrit autrefois. En revanche, des revues comme Première ou Studio ne m’ont personnellement jamais intéressé.

M.H. : Pour quelles raisons ?
V.V. : Parce qu’elles se contentent d’être le dépliant publicitaire des films. Ce ne sont pas des revues critiques, au sens où elles ne formulent aucun point de vue sur les films.

M.H. : Vous n’avez jamais eu envie de passer derrière la caméra ?
V.V. : Non. Mais l’idée de participer à l’écriture d’un scénario avec des amis proches me trotte dans la tête depuis quelque temps. Je dois vous avouer que l’activité critique me manque terriblement !

M.H. : Combien de films regardez-vous en moyenne ?
V.V. : Depuis l’âge de 16 ans, je visionne plus d’une trentaine de films par mois. Quand j’étais aux Cahiers, j’en visionnais même trois par jour.

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