dimanche 28 février 2021
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Arnaud Desplechin : « J’éprouve une grande peur pour le cinéma »

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Le cinéaste français Arnaud Desplechin, César du meilleur réalisateur en 2016, était de passage en principauté le 25 janvier 2021.

Invité au théâtre des Variétés pour une conférence orchestrée par le critique de cinéma Jacques Kermabon, le réalisateur s’est confié à Monaco Hebdo. Il nous livre ses craintes sur l’avenir du cinéma face à la déferlante du streaming. Et il évoque aussi ses projets.

L’industrie du cinéma s’est fragilisée en 2020, tandis que les plateformes de streaming ont réalisé des succès records : est-ce tragique pour le cinéma en lui-même ?

J’éprouve une grande peur pour le cinéma. Pas tellement pour la France, mais plutôt pour les États-Unis. Je ne sais pas si les salles rouvriront un jour là-bas. Il y a très peu de salles de cinéma contrairement à chez nous, même dans les grandes villes comme New-York et Los Angeles. L’époque des cinémas qu’on retrouvait jusque dans leurs grandes universités, c’est terminé. L’année 2020 a été celle du streaming [technique permettant la diffusion de flux vidéos, éventuellement en direct et en continu, sur Internet — NDLR], et je me demande ce qu’il restera du cinéma dans ce contexte. Cela me fait très peur, mais je me tempère, en me disant que c’est peut-être à cause de mon âge et du vieillissement de ma rétine (rires). Après tout, Jean-Luc Godard et Jean Gagné parlaient déjà de la fin du cinéma à leur époque.

Le monde du streaming et celui du cinéma ne peuvent-ils pas se compléter ?

Leurs logiques sont différentes. Le cinéma est censé être un art humble et populaire, alors que les propriétaires des plateformes de streaming sont souvent issus du monde de la communication. D’ailleurs, les grands groupes de cinéma sont de plus en plus tenus par ce monde-là. Je pense à Disney, qui diffuse son film Mulan en streaming sur Disney+ plutôt qu’en salles… Ces gens-là se contrefichent du cinéma, ils pensent plutôt à comment remplir leurs parcs d’attractions, ce sont des entreprises de flux. D’où le fait que la Warner suive le pas (1).

Croyez-vous encore au monde qui vous entoure ?

J’arrive à rester rêveur. J’ai, par exemple, un nouveau projet de film dont le tournage démarrera dès le 15 octobre 2021. Mais, malgré tout, je commence à être affecté par tout ce contexte de couvre-feu et de troisième vague. Les spectacles me manquent beaucoup, tout comme le fait de pouvoir être ensemble. Les lieux conviviaux me manquent, et mes amis aussi. C’est comme une punition, une infantilisation, et je commence à en souffrir. Mais je pense surtout au sort que l’on réserve à la jeunesse. Je le vois avec mon fils, c’est très dur pour ces jeunes.

Que pouvez-vous nous dire sur votre prochain tournage ?

C’est encore confidentiel. Mais je peux vous dire que je vais retrouver Roubaix, et que ce sera moins sombre que mon dernier film, Roubaix, une lumière (2019).

Vous qui avez l’habitude de tourner en milieu naturel plutôt qu’en studio, n’est-ce pas frustrant de ne plus pouvoir travailler comme avant ?

Je dois avouer que le confinement a finalement été une chance, car je n’ai jamais autant travaillé de ma vie. Alors que nous étions en train de mettre en scène Angels in America, la pièce de Tony Kushner, à la Comédie-Française, nous avons tout bouleversé avec mon équipe, afin de se réunir à nouveau pour la filmer. Nous avons donc réinventé la pièce, carrément dans les sous-sols de la Comédie-Française, qui se sont transformés en une sorte de studio. Juste après, je me suis lancé dans Tromperie (2021), l’adaptation du roman du même nom de Philip Roth, avec Léa Seydoux. On a dû faire très attention d’un point de vue sanitaire, mais le tournage m’a enchanté. On touche justement à la fin.

Arnaud Desplechin Monaco
Arnaud Desplechin © Photo Iulian Giurca – Monaco Hebdo.

« L’année 2020 a été celle du streaming, et je me demande ce qu’il restera du cinéma dans ce contexte »

Comment proposer quelque chose de nouveau artistiquement, quand tout semble cadré et réglementé au quotidien ?

Au contraire du streaming, le cinéma peut proposer des prototypes. Il faut du rêve, nous devons garantir une part de merveilleux aux spectateurs du cinéma. Le cinéma est un art du réel, mais nous devons aussi apporter du spectacle au public. C’est un désir de gosse qui me poursuit. J’essaie toujours de faire en sorte qu’il y ait du spectacle dans mes films, même si je me rapproche plus du cinéma d’auteur. Où qu’on le retrouve, le cinéma doit faire rêver. Avec lui, on ne s’ennuie jamais. On rit, on pleure…

Dans ce contexte, qu’est-ce qu’être un cinéaste aujourd’hui ?

En ce qui me concerne, je reste un fabricant de films. Je n’arrive pas à me qualifier comme cinéaste, c’est trop grand pour moi. Un cinéaste, c’est quelqu’un de très fou, mais qui doit savoir rester très humble, et rendre la scène toujours plus intéressante, et faire toujours un peu mieux.

Et comment faire « un peu mieux » ?

En s’inspirant du travail d’autres auteurs, comme Ingmar Bergman (1918-2007) et Woody Allen en ce qui me concerne. Et avec beaucoup de préparation, pour être capable d’improviser sur le tournage. C’est un moment qui me passionne.

Vous comparez d’habitude vos films à des fables : si l’année à venir devait en être une, quelle fable serait-elle ?

Laquelle, je ne sais pas, mais ce serait une fable très sombre, car nos jours sont très sombres en eux-mêmes. Peut-être qu’une lumière et une fin heureuse nous attendent à l’issue. Je pense, par exemple, à l’élection de Joe Biden aux Etats-Unis. Mais, pour l’anecdote, j’ai eu l’occasion de le voir prêter serment à la télé, avec ma famille, et nous avons eu tellement peur que quelque chose de grave arrive…

Arnaud Desplechin Monaco
Arnaud Desplechin © Photo Iulian Giurca – Monaco Hebdo.

« Ces gens-là se contrefichent du cinéma, ils pensent plutôt à comment remplir leurs parcs d’attractions, ce sont des entreprises de flux »

D’où l’importance pour le cinéma d’incarner une part de rêverie ?

Oui, le cinéma comme rêverie, comme espoir, comme lumière. Nous pouvons d’ailleurs l’incarner avec des moyens modestes. Je ne pense pas que des choses négatives concernant les plateformes de streaming. J’ai, par exemple, adoré l’adaptation de la série télé En thérapie (2021), d’Olivier Nakache et Eric Toledano que l’on peut retrouver sur Arte. On y suit un patient et son analyste. C’est à la fois formidable et très simple, c’est comme un spectacle des âmes. Preuve que, par un écran de télévision, on peut voir aussi des spectacles qui proposent des fables.

Un film vous a fait rêver récemment ?

S’il y a un film qui m’a capté en 2020, c’est bien Les Filles du docteur March (2019) de Greta Gerwig. Il m’a vraiment enchanté. On y retrouve cet art du récit qui était très présent dans les films des années 1990. Cette joie de jouer, la beauté des costumes, la sensualité des matières… Ce n’est pas un chef d’œuvre, mais il y a tant de vertus dans ce film !

1) Le studio Warner Bros a annoncé que ses 17 films

programmés pour 2021 seront disponibles simultanément dans les salles de cinéma et sur sa plateforme de streaming HBO Max, compte tenu de la pandémie. Cette décision ne devrait être valable que pour l’année 2021.

L’ellipse vue par Arnaud Desplechin

En collaboration avec l’institut audiovisuel de Monaco, la fondation prince Pierre de Monaco a organisé une conférence le 25 janvier 2021 sur le thème « Cinéma : un art de l’ellipse ». Arnaud Desplechin était interrogé par le critique de cinéma Jacques Kermabon, également programmateur aux archives audiovisuelles de Monaco. L’objectif de cet événement était de montrer au public « l’importance pour un réalisateur d’arriver à créer un univers dans lequel le spectateur puisse s’identifier et croire ».

Notre interview vidéo de Arnaud Desplechin

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