vendredi 22 octobre 2021
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« Il faut se battre pour avoir les artistes »

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A la tête de la direction artistique de la Société des bains de mer depuis bientôt 13 ans, Jean-René Palacio nous raconte ses années passées aux manettes du Sporting summer festival et du Monte-Carlo jazz festival.

Monaco hebdo : Vous avez été nommé directeur artistique de la SBM en septembre 2000. A cette époque, à quoi ressemblait la programmation artistique de la SBM ?
Jean-René Palacio : C’était une programmation dans « l’establishment », très classique… On cultivait toujours cette image très Sinatra et Joséphine Baker. Il n’y avait pas de rock. Quand on voulait avoir Sting, on nous répondait… vous aurez Gloria Gaynor (rires). Il a d’ailleurs été difficile dans ces années-là de convaincre les artistes plus jeunes, comme Lenny Kravitz, de venir se produire ici. A l’époque, la saison était également plus longue. Elle commençait fin juin et finissait début septembre. A mon arrivée, une de nos premières volontés a donc été de donner une respiration à la saison.

M.H. : Comment avez-vous fait pour dépoussiérer cette image et faire évoluer la programmation ?
J-R.P. : Il a fallu beaucoup de temps et de travail. Se remettre aussi dans la réalité du marché. Un travail de longue haleine a été effectué en parallèle sur l’accueil des artistes pour qu’ils se sentent bien. Côté scène, au niveau du son et des lumières de la salle des Etoiles. Côté coulisses, au niveau des loges, qui ont été entièrement refaites. De l’ arrivée des artistes à l’aéroport jusqu’à leur départ, en passant par les conditions scéniques, nous avons donc fait en sorte que tout soit parfait. C’est ensuite le bouche-à-oreille qui a sans doute contribué à ce que notre image change. Car les managers et les artistes communiquent entre eux. L’avènement du prince Albert nous a également permis d’amener une nouvelle dynamique.

M.H. : Le public a-t-il lui aussi évolué depuis votre arrivée à la SBM ?
J-R.P. : Bien évidemment. On avait la réputation d’avoir un public qui venait en smoking le vendredi soir… Le dress code a quand même changé. L’évolution de la programmation nous a aussi amené un public plus large, qui va aujourd’hui de Marseille à Gênes. C’est aussi un public très cosmopolite. Avec des Italiens, des Anglo-saxons, des Russes…

M.H. : Comment choisissez-vous les artistes qui se produisent au Monte-Carlo Sporting summer festival ?
J-R.P. : Notre vocation première est de programmer des artistes internationaux qui ont une carrière confirmée. La saison conserve à la fois un côté « classique » avec des artistes comme Julio Iglesias ou encore Johnny Hallyday, tout en programmant des artistes plus dans l’air du temps, comme LMFAO par exemple.

M.H. : Séduire la clientèle des casinos reste l’une des priorités pour la SBM ?
J-R.P. : La programmation doit être bien sûr attractive pour nos joueurs. Car notre fonction première, c’est l’animation du casino. Raison pour laquelle, chaque année, des artistes italiens se produisent au Sporting. Voilà pourquoi nous organisons aussi une nuit de l’Orient le 19 août.

M.H. : La SBM vous laisse-t-elle totalement carte blanche sur les choix artistiques ?
J-R.P. : Totalement. Mais j’ai évidemment un budget à gérer. Ce sont de grosses sommes. Par conséquent, tout est fait en accord avec notre président-délégué.

M.H. : Quel est justement le budget que l’on vous attribue chaque année pour ce festival ?
J-R.P. : Ce n’est pas moi qui communique sur ce sujet.

M.H. : Pour célébrer les 150 ans de la SBM, avez-vous toutefois bénéficié d’un supplément budgétaire ?
J-R.P. : Le budget a en effet augmenté d’environ 10% pour célébrer cet anniversaire.

M.H. : En moyenne combien touchent les artistes qui se produisent au Sporting ?
J-R.P. : Les cachets vont de 50 000 euros la soirée à 500 000 dollars.

M.H. : Est-ce au final une activité rentable pour la SBM ?
J-R.P. : Soyons honnêtes. Lorsque l’on organise un concert de Rihanna, qui ne se produit que dans des stades de 80 000 personnes, alors que nous disposons d’une salle de 900 places, la rentabilité n’est clairement pas sur la billetterie. Notre rentabilité se fait sur l’image. L’objectif est de créer l’évènement pour attirer de gros joueurs chez nous. Nous positionner comme un endroit incontournable et ainsi contribuer, via notre programmation artistique, à la notoriété internationale de la SBM. Mon travail, c’est d’amener de l’artistique profitable à la Société des bains de mer.

M.H. : Le prix de 600 euros la place (dîner compris) pour Rihanna a d’ailleurs fait un peu jaser …
J-R.P. : J’ai entendu dire ici et là que c’était trop cher. Mais je tiens à rappeler, à titre de comparaison, que les prix du concert de Barbara Streisand à Bercy (Carré d’or) oscillaient entre 100 et 500 euros. Et ce, sans dîner..

M.H. : Certains artistes au Sporting ont-ils fait un gros flop ?
J-R.P. : Il y en a eu quelques-uns malheureusement. Je pense notamment à Etienne Daho qui a attiré 120 personnes seulement. Le jazz ne fonctionne pas non plus au Sporting. Car les spectateurs ont l’habitude d’aller voir ce genre de musique durant les grands festivals, l’été et en plein air. Comme celui de Nice ou de Juan-les-Pins. Au Sporting, le public veut voir des stars internationales. D’ailleurs, pour séduire notre clientèle russophone, on avait envisagé de faire venir des grands artistes russes. On s’est toutefois aperçus que ce ne sont pas ces artistes-là qui intéressaient cette clientèle. Mais bel et bien des artistes internationaux.

M.H. : Pourquoi avoir décidé d’ouvrir la salle Garnier à d’autres genres musicaux que le classique et l’opéra ?
J-R.P. : Il manquait un évènement d’hiver, complémentaire à la belle saison artistique déjà présente à la salle Garnier. C’est pourquoi nous avons lancé un festival de jazz en novembre. Période où il n’y a pas de festival dédié à cette musique autour de Monaco. Notre volonté était aussi d’investir un endroit inhabituel pour y célébrer une musique aussi contemporaine que le jazz ou le rock. Et créer un décalage comme avec la venue de Pete Doherty.

M.H. : En avril 2011, le Moods a fermé ses portes. Comment l’avez-vous vécu ?
J-R.P. : De nombreuses personnes ont regretté cette fermeture. Aujourd’hui, j’en ai fait le deuil, bien que ce soit un projet que j’ai porté et évidemment aimé. Sa fermeture était cependant justifiée sur un plan économique. C’était un choix d’entreprise. Malgré un public président et fidèle, l’activité n’était pas assez profitable. Nous étions aussi à l’époque dans un contexte économique plus délicat. Cette fermeture nous a toutefois permis d’organiser des concerts à Garnier.

M.H. : Justement, vous avez réussi quelques jolis coups à la salle Garnier. Notamment la venue de Prince en août 2009. Comment s’est passée la négociation ?
J-R.P. : A vrai dire, c’est Prince lui-même qui avait cette volonté de faire un live à Monaco. Les négociations se sont en partie faites avec son avocat. Sa venue à Monaco, tout comme celle de Rihanna, montre que l’on a véritablement passé un cap en terme de notoriété.
Nous avons d’ailleurs d’autres demandes d’artistes, tout aussi prestigieux, qui veulent venir ici.

M.H. : Des noms ?
J-R.P. : Ce n’est pas Beyoncé… Mais des artistes de ce niveau-là. Le business reste toutefois extrêmement dur. Il faut se battre pour avoir les artistes et être là au bon moment. C’est un énorme travail.

M.H. : Vous programmez Johnny Hallyday en moyenne tous les 3 ans au Sporting. Ce n’est pas un peu trop… ?
JJ-R.P. : Johnny Hallyday fêtera ses 70 ans cette année. Il vient au Sporting depuis 1965. Ce n’est pas forcément ma musique, mais c’est un monument de la chanson et le public, toujours très fidèle à ses concerts, veut le voir ici. Je ne sais pas quelle aura avait Elvis, mais lorsqu’on a la chance de rencontrer Johnny, il se passe quelque chose de profondément humain. J’ai ressenti presque la même sensation que lorsque j’ai rencontré Mick Jagger.

M.H. : Vos projets ?
JJ-R.P. : La continuité du festival Jazz à Juan dont je suis le programmateur artistique depuis 2010. Nous avons également un beau projet qui est de réunir à nouveau l’orchestre philharmonique de Monte-Carlo et le bassiste Marcus Miller, comme en 2008. Leur collaboration avait donné lieu à un très bel album A night in Monte-Carlo qui avait été d’ailleurs l’une des meilleurs ventes d’album jazz en Europe. On envisage donc de faire le volume 2. Mais dans un style totalement différent du premier.

MM.H. : Etes-vous musicien ?
J-R.P. : Je joue de la basse, mais je suis un très mauvais musicien (rires). C’est pour cette raison que je préfère programmer des artistes.

M.H. : Quelles sont vos références musicales ?
J-R.P. : J’aime évidemment de nombreux artistes. Mais ceux qui m’ont le plus marqué sont Jimmy Hendrix et Miles Davis que j’ai d’ailleurs eu la chance de rencontrer. Je suis aussi un grand fan de musique afro-américaine, de soul music.

M.H. : Quels sont les artistes avec lesquels vous avez des relations plus privilégiées ?
J-R.P. : Je dirais Eddy Mitchell, Francis Cabrel ou bien Julio Iglesias. J’ai également une relation un peu plus étroite avec certains musiciens de jazz, comme le pianiste Eric Legnini, le batteur Manu Katché ou encore Marcus Miller. L’un des artistes qui me manque le plus en revanche, est Henri Salvador.

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