lundi 6 décembre 2021
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Hélène Cixous : « Ce confinement ranime en moi d’innombrables lectures »

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La fondation prince Pierre de Monaco a décerné le prix 2020 de la principauté à Hélène Cixous.

L’écrivaine et dramaturge, qui s’est notamment illustrée dès 1968 avec L’Exil de James Joyce ou l’art du remplacement, avant de remporter le prix Médicis en 1969 avec Dedans, s’est confiée à Monaco Hebdo.

Vous avez remporté le prix de la principauté décerné par la fondation prince Pierre : quelle a été votre réaction ?

C’est évidemment un plaisir. C’est très émouvant, car c’est un beau prix. C’est un prix exceptionnel dans l’espace culturel français, car il n’y a pas beaucoup de prix concernant une œuvre avec une approche philosophique. J’ai donc été évidemment très contente.

Que représente Monaco pour vous ?

Pas grand-chose, malheureusement. Je ne suis venue en principauté qu’une fois, il y a très longtemps. Autour de Monaco, il y a bien sûr toute la légende et la mythologie médiatique. Il existe une incarnation, que je trouve très touchante et que j’aime beaucoup. J’ai rencontré Charlotte Casiraghi que j’ai trouvée formidable, d’une fraîcheur et d’un désir qui font que je l’estime énormément. Dans la discussion que nous avons eue, un rapport particulièrement bon et fort avec sa mère a surgi.

La création en principauté, par Charlotte Casiraghi, des Rencontres philosophiques de Monaco en octobre 2015, ça évoque quoi pour vous ?

Charlotte Casiraghi aurait pu faire bien d’autres choses… Donc je trouve très important qu’elle ait choisi de lancer ses Rencontres philosophiques à Monaco. En plus, elle l’incarne. C’est authentique. Elle a visiblement un grand désir de penser de manière totalement vivante et immédiate.

Que vous inspire la situation actuelle et la pandémie de Covid-19, qui implique un couvre-feu à Monaco depuis le 1er novembre 2020, et un deuxième confinement en France ?

Le confinement est une aventure humaine qui est plus que désagréable. C’est une descendante des innombrables mésaventures qui ont déjà atteint l’humanité à travers les siècles. Si on regarde en arrière, on voit qu’avant l’ère chrétienne, on trouve un grand historien, Thucydide (465 av. J.-C – mort entre 400 et 395 av. J.-C), qui était aussi le premier très grand journaliste, d’une certaine manière. Il faisait alors le point sur une épidémie qui ressemble vraiment à la nôtre. Et il n’y a pas que lui, bien sûr. Mais la littérature s’est beaucoup occupée de ce sujet, une multitude de textes touchent à ces événements. Quand la mort commence à circuler, quand la violence de l’étrange nous oppresse et commence à circuler, tous les être humains qui dormaient se réveillent en sursaut. Et ils se posent des questions sur la mortalité, et sur leur solidarité qu’ils n’ont pas. Ce confinement ranime en moi d’innombrables lectures qui ont toujours été de l’ordre du maintenant, du contemporain. On trouve aussi tout ça dans Montaigne (1533-1592), par exemple.

Comment vivez-vous ce moment ?

Du point de vue de l’existence quotidienne, j’ai vu pire. Surtout quand on a été enfermé par les guerres, ce qui a été mon cas [lire notre encadré, par ailleurs]. Alors on fait avec, même si, bien sûr, on a du mal à s’adapter à ce confinement. Cela produit des moments de confinement intérieur, d’angoisse, de claustrophobie, un sentiment d’emprisonnement… Toute une gamme d’affects qui sont plus que désagréables et redoutables, pour beaucoup. Comme je suis quelqu’un qui pratique l’écriture, au début, je me suis demandé si la thérapeutique c’était de se détourner de tout ça ou pas, et de se raconter d’autres histoires que le présent.

Vous êtes enseignante, vos enfants sont enseignants : qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez appris l’agression dont a été victime le professeur d’histoire-géographie, Samuel Paty, le 16 octobre 2020, à Conflans-Sainte-Honorine, en Île-de-France ?

J’ai ressenti beaucoup de tristesse, comme si c’était l’un de mes enfants, comme si c’était un proche. J’avais de la peine, j’aurais pu en pleurer. C’était un homme jeune, et je dirais innocent, qui voulait porter de la lumière à ses élèves, comme beaucoup d’autres enseignants. Fondamentalement, je suis très enseignante. Je me sens très proche de ce peuple immense, qui est particulièrement maltraité.

Quelques jours plus tard, le 29 octobre 2020, un autre attentat a fait trois morts à la basilique Notre-Dame-de-l’Assomption, à Nice (lire Monaco Hebdo n° 1172) : que ressentez-vous face aux islamistes et à la menace terroriste, devenue quasi-permanente en France ?

Je ne sais pas si on peut vivre constamment avec la menace terroriste, car il n’y a pas beaucoup de vie là-dedans… On se trouve dans des labyrinthes, avec des impasses terrifiantes. Cela nous atteint dans notre corps national, mais la violence terroriste est répandue dans le monde entier. Il s’agit d’un immense problème politique pour toute la planète. C’est un dévoiement complet de la pensée et des religions. Et cela peut atteindre le monde fragile, philosophiquement, des religions.

Ce sont les religions, aussi, qu’il faudrait questionner ?

Non, pas uniquement. Je me demande s’il ne faudrait d’ailleurs pas se préoccuper en premier du climat, car on en aura besoin pour survivre [rires]… Comme il n’existe pas de Dieu pour s’occuper des planètes, l’urgence est là, pour moi. Mais, bien sûr, la question des idéologies est primordiale, et très ancienne aussi. L’Europe a été un continent traversé par des guerres de religions, survenues les unes après les autres. Cela, toujours dans un dévoiement, car la religion ne devrait pas être guerre.

Qu’est-ce qui a déclenché chez vous l’envie d’écrire ?

Je me raconte que c’est au moment où mon père est décédé extrêmement soudainement, alors que j’avais 10 ans. Ça a été un tournant dans mon existence. Je suis passée de la joie de vivre à la terreur. J’ai alors eu le sentiment que le monde avait disparu, et qu’à la place de la Terre, il n’y avait plus rien. Je me suis donc précipitée et j’ai cherché un endroit où me percher. C’était dans un arbre, avec un cahier. J’avais déjà un rapport très fort à la langue, qui était d’ailleurs entretenu par mes parents. Du coup, je pense que j’aurais, de toute façon, été vers l’écriture. Mais là, c’est devenu urgentissime.

Shakespeare (1564-1616), Montaigne (1533-1592), Stendhal (1783-1842), Proust (1871-1922), Joyce (1882-1941)… Quelles sont vos principales influences ?

J’en ai beaucoup. Il faut savoir que tous ces gens-là se lisaient les uns les autres. Shakespeare lisait Montaigne. Ce qui signifie que les littératures sont à la fois nationales dans leurs langues, mais dans leurs visions du monde, ce n’est jamais nationaliste. C’est toujours très largement international et planétaire. Je vis tous les jours avec Shakespeare, avec Kafka (1883-1924). Dans tout ce que je fais, chaque fois je vois ces personnages. Je me demande ce qu’ils disent. Et Shakespeare me répond tout de suite. Ou bien c’est Montaigne.

Vous avez été élevée dans le judaïsme : en quoi ça a pesé ?

Ma famille était athée, donc je n’ai pas été élevée dans le judaïsme, si on parle de la religion. Mais je connaissais la culture juive, parce que ma grand-mère allemande célébrait les fêtes juives. Ce sont des fêtes qui ont énormément de charme, car ce sont toujours des fêtes de célébration de la liberté. Ce sont des fêtes délicieuses, franchement féériques. Une fois adulte et mère de famille, je me suis aperçue qu’en fait ma grand-mère ne croyait pas non plus. Elle m’a expliqué que ses parents étaient croyants, et que c’était en leur honneur qu’elle agissait ainsi. Quant à mon père, il était franchement athée.

Qu’en avez-vous appris ?

Je descends des deux mondes juifs, les ashkénazes et séfarades, dont j’ai découvert dès ma petite enfance, qu’ils étaient incompatibles. D’ailleurs, ils ne se comprenaient même pas, et ne se connaissaient même pas. C’était une leçon pour moi. J’ai découvert qu’à l’intérieur même d’une culture ou d’une population, on se rejette. Mais je suis comme ma grand-mère : je suis fidèle à cette longue histoire, qui est une histoire de grande douleur, de grande violence et qui se perpétue. Je suis fidèle au judaïsme, dont je ne suis qu’une citoyenne très marginale. Ma famille, et surtout ma famille allemande, a essaimé dans le monde, et aussi en Israël.

En 2020, vous avez publié Ruines bien rangées(1) : que faut-il savoir de ce livre ?

Ruines bien rangées est un livre qui va le plus loin possible dans l’exploration de ce bijou extraordinaire qu’est la ville allemande de ma famille, Osnabrück, en Basse-Saxe (2). C’est un coffre avec des pierres précieuses, qui contient notamment la paix de Westphalie, en 1648, c’est-à-dire le commencement de l’Europe. C’est le premier moment de paix, après une guerre de religion de 30 ans, et des millions de morts. On trouve dans ce livre beaucoup d’autres épisodes de ce genre. C’est une histoire extrêmement riche, avec des hauts paisibles. D’ailleurs, Osnabrück est aujourd’hui appelée « la ville de la paix ». Et il y a aussi des bas vertigineux, puisque c’est aussi une ville où se sont déroulés des massacres. A Osnabrück, on retrouve toutes les espèces possibles de méchancetés humaines, et puis de résurrection, d’élan et d’ouverture. Donc, pour moi, Osnabrück est comme un laboratoire de l’humanité.

Lettres de fuites Séminaire 2001-2004 d’Hélène Cixous, édition de Marta Segarra (Gallimard), 1 200 pages, 45 euros

En 2020, vous avez aussi publié Lettres de fuites, Séminaire 2001-2004 (3) ?

Lettres de fuites est un livre qui n’est pas un livre. Il s’agit en fait de trois ans de séminaires rassemblés par mon amie Marta Segarra, sur 1 200 pages. Mais on n’est pas obligé de lire 1 200 pages. Car chaque séminaire est découpé sur une soixantaine de pages. C’est un livre dans lequel on trouve mon rapport aux littératures, en général.

1) Ruines bien rangées d’Hélène Cixous (Gallimard), 160 pages, 15 euros.

2) Osnabrück est aussi la ville de naissance de sa mère, Eve Klein.

3) Lettres de fuites Séminaire 2001-2004 d’Hélène Cixous, édition de Marta Segarra (Gallimard), 1 200 pages, 45 euros.

Fondation prince Pierre de Monaco, le palmarès 2020

  • Lauréat du prix littéraire : Christian Bobin, pour l’ensemble de son œuvre.
  • Lauréat de la bourse de la découverte : Salomé Berlemont-Gilles pour Le Premier qui tombera (éditions Grasset), 288 pages, 19 euros (format physique), 13,99 euros (format numérique).
  • Lauréat du coup de cœur des lycéens : Mathieu Palain pour Sale gosse (éditions Iconoclaste), 352 pages, 18 euros.
  • Lauréat du prix de la principauté : Hélène Cixous.

Pour cause de crise sanitaire et de Covid-19, l’attribution du coup de cœur des jeunes mélomanes et du tremplin musical, habituellement décerné pendant les deux années qui précèdent le prix de composition musicale, a été reportée en 2021. La fondation prince Pierre de Monaco a aussi rendu hommage à deux écrivains membres du conseil littéraire, disparus cette année : Jacques de Decker (1945-2020), secrétaire perpétuel honoraire de l’Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique, et Jean-Loup Dabadie (1938-2020), membre de l’Académie française.

Pour lire notre portrait d’Hélène Cixous, cliquez ici

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