lundi 17 janvier 2022
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Elie Semoun : « Le rire est libérateur »

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Cette semaine, Elie Semoun voit double à Monaco. Le 11 novembre, il présentera une deuxième fois en principauté, Mon Vieux, un documentaire consacré à son père, décédé de la maladie d’Alzheimer en septembre 2020 (1). Et le 12 novembre, il sera sur la scène du Grimaldi Forum avec son nouveau spectacle, Elie Semoun et ses Monstres, dans le cadre des Sérénissimes de l’humour. Interview.

Votre précédent spectacle, À partager, a été un succès : comment savoir qu’il est temps de se remettre à l’écriture pour préparer un nouveau spectacle ?

Quand on est fatigué des sketches que l’on joue, quand on est sur scène, et qu’on se met à penser à autre chose, quand on est ailleurs et que l’on n’est plus investi dans les personnages que l’on joue, alors on sait que le moment est venu de passer à autre chose. En général, ça arrive au bout de deux ou trois ans. L’autre motivation pour se mettre à écrire, c’est lorsque votre producteur réserve un théâtre huit mois à l’avance et qu’il vous dit : « On a réservé ce théâtre. Il faut que tu écrives un nouveau spectacle. » Là, la pression est maximale. Enfin, la troisième raison, c’est quand on reçoit sur Internet une capture d’écran du billet acheté pour ce futur spectacle, avec ce message : « Vivement dans trois mois ! », et que vous n’avez pas écrit une ligne.

L’actualité et le contexte vous poussent aussi à écrire ?

Il y a six ou sept ans, je n’aurais jamais parlé d’un djihadiste dans mes spectacles. C’est dommage, c’est malheureux, mais aujourd’hui j’en mets un en scène. C’est hélas d’actualité. Dans mon spectacle, j’ai aussi un pédophile, un autre sujet que je n’aurais jamais abordé, non plus. Je parle aussi de la mort de mon père et de ma mère. Les choses changent. On ne parle pas de la même chose à 40 ans, puis à 50 ans.

« Dans mon spectacle, j’ai aussi un pédophile, un autre sujet que je n’aurais jamais abordé, non plus. Je parle aussi de la mort de mon père et de ma mère. Les choses changent. On ne parle pas de la même chose à 40 ans, puis à 50 ans »

Dans ce nouveau spectacle, Elie Semoun et ses Monstres, quels sont les thèmes que vous abordez ?

Mon style, ce n’est pas le stand-up. Je m’adresse au public au début du spectacle pour les remercier d’être là, et après j’attaque directement, avec différents personnages. Dans mon nouveau spectacle, il y a 13 ou 14 personnages, tous plus monstrueux les uns que les autres, mais tous très humains.

Par exemple ?

Je parle d’une application qui s’appelle Hello Facho, qui repère les racistes à moins de 300 mètres. Un couple se rencontre grâce à cette application. Comme je l’ai dit, j’évoque aussi un pédophile, un djihadiste… Dès qu’il y a un sujet délicat, ça m’intéresse. Je n’ai pas envie que mon spectacle s’appuie sur un humour formaté. Plus c’est politiquement incorrect, plus ça m’intéresse. Ça fait 30 ans que je suis sur scène, et je m’en fous complètement des sujets tabous, ou de ce qui ne se dit pas. Au contraire, si on n’a pas le droit, j’y vais.

Comment réagit le public devant ce nouveau spectacle ?

J’ai déjà joué ce nouveau spectacle une quarantaine de fois. Plus c’est politiquement incorrect, et plus le rire est libérateur. Les gens aiment ça.

Elie Semoun et ses monstres
© Photo Fabrice Robin

Dans votre nouveau spectacle, on dit qu’on y croise pêle-mêle « Wagner et la danse des canards, un type qui danse une valse avec l’urne de sa mère et un autre qui tente de reconquérir sa femme après quinze ans d’infidélité » : c’est exact ?

J’ai une passion pour l’opéra et pour Richard Wagner (1813-1883). C’est un sketch que j’ai écrit avec Muriel Robin, et on a pas mal galéré pour l’écrire, car ce n’est pas évident de faire rire avec du Wagner. On a beaucoup travaillé et c’est l’un des sketchs qui cartonne le plus. Il y a aussi un sketch sur un mari qui se plaint auprès de sa femme parce qu’elle aime trop faire l’amour, et qu’il est dépassé. C’est un sketch que j’ai écrit avec Manu Payet.

Vous êtes déjà monté sur scène à Monaco : quelles sont les spécificités du public monégasque ?

D’après les souvenirs que j’ai, on peut rire de tout avec le public monégasque, même si c’est un public un peu réservé. Je sens que c’est un public prêt à tout entendre, et qui est en même temps un peu sur la retenue. Mais ça ne me déplaît pas. J’ai souvent joué sur la Côte d’Azur, notamment à Nice, et j’adore.

« Mon Vieux, a été diffusé partout, et entre autres, déjà à Monaco, en mars 2021. Au départ, je pensais que ça allait concerner uniquement la famille Semoun, et que ça aurait un côté un peu impudique et très autocentré. En fait, pas du tout. Ce film a parlé à plein de gens, aux aidants, aux familles. Ce documentaire leur a dit qu’ils ne sont pas tout seuls »

Vous avez réalisé un documentaire, Mon Vieux, diffusé notamment sur La Chaîne parlementaire (LCP) en décembre 2020, sur les derniers moments passés avec votre père, Paul, malade d’Alzheimer : pourquoi avoir décidé de faire ce documentaire ?

Malheureusement mon père, Paul, était atteint de la maladie d’Alzheimer. J’ai fait quelque chose de très intime. Mais, en même temps, c’est très universel, ça parle à tout le monde. Ce film, Mon Vieux, a été diffusé partout, et entre autres, déjà à Monaco, en mars 2021 (2). Au départ, je pensais que ça allait concerner uniquement la famille Semoun, et que ça aurait un côté un peu impudique et très autocentré. En fait, pas du tout. Ce film a parlé à plein de gens, aux aidants, aux familles. Ce documentaire leur a dit qu’ils ne sont pas tout seuls. Et que ce n’est pas parce qu’on est connu, que l’on échappe à quoi que ce soit.

Ce documentaire, c’était aussi une forme de thérapie pour vous, face à la peur de vieillir, puis de mourir, et de disparaître ?

Oui, c’est l’explication la plus facile que l’on puisse trouver, mais c’est aussi la plus vraie. Ce documentaire a été une façon pour moi de me planquer derrière la caméra, et ça m’a bien arrangé. Comme ça, je ne voyais pas la maladie en face.

Comment avez-vous vécu le tournage de ce film ?

Ça n’a pas été un tournage difficile. Mon père était quelqu’un de très drôle, de très charmant. D’ailleurs, on rit beaucoup quand on regarde le film. Ce qui a été dur, c’est quand il est mort, tout simplement. C’est ça qui a été dur. Filmer quelqu’un qu’on aime, c’est rigolo, c’est beau, c’est un bel hommage. Mais ça a été difficile quand il est parti dans un autre monde, qu’il n’a plus contrôlé son corps, qu’il a maigri, et qu’il est mort, à cause de cette maladie et du confinement, entre autres.

Vous avez emmené votre père à Taza, dans le nord-est du Maroc, où vos parents ont vécu ?

Ce voyage à Taza a été un épisode joyeux. Mais mon père n’a pas reconnu sa ville. Quand on était petit, il nous en parlait comme d’un paradis sur terre. Or, aujourd’hui, ce n’est pas vraiment le paradis. Il n’y a plus d’Européens, il n’y a plus que les Marocains là-bas. Il n’y a pas de femmes dans la rue. Quelque chose a changé. C’est un peu triste de ce point de vue là. En tout cas, c’était émouvant, car mon père a retrouvé les lieux de son enfance. Mais, comme il était déjà dans une sorte de brouillard, c’était très compliqué. Quelque temps après, il ne s’est plus souvenu qu’il avait été à Taza. Cette maladie, c’est atroce.

« Pendant la pandémie de Covid-19, on a empêché nos vieux de pouvoir faire la seule chose qui les maintient en vie, c’est-à-dire pouvoir serrer dans leurs bras leur famille. Pouvoir s’échanger des « je t’aime ». Ce n’est pas humain de faire un truc comme ça »

Il y a aussi la difficulté de devoir accueillir votre père chez vous, avant de le faire rentrer dans un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), à Lyon ?

Au bout d’un moment, vous ne pouvez pas faire autrement. Sans rentrer dans les détails, il y a des choses qu’on ne peut pas faire, et que seules les infirmières peuvent faire.

Le plus difficile avec cette maladie, c’est le glissement, et voir la personne que l’on aime décliner peu à peu ?

Avec ma soeur, on a beaucoup entouré mon père. Comme on lui a donné beaucoup d’amour, beaucoup d’attention, et beaucoup de présence, je pense qu’il s’est souvenu de nous jusqu’à la fin. Après, quand il n’a plus su parler, quand il n’a plus su manger, quand il n’a plus su se nettoyer… Vous n’avez pas envie de voir vos parents finir comme ça.

Votre père est décédé dans cet Ehpad à Lyon « prématurément » selon vous, le 12 septembre 2020, et à cause du confinement, avez-vous estimé ?

Pendant la pandémie de Covid-19, on a empêché nos vieux de pouvoir faire la seule chose qui les maintient en vie, c’est-à-dire pouvoir serrer dans leurs bras leur famille. Pouvoir s’échanger des « je t’aime ». Ce n’est pas humain de faire un truc comme ça. Tout ça pour une maladie qui a, certes, tué des gens, mais qui n’est pas si mortelle que ça. Je n’ai pas compris. Il n’y a pas que le Covid qui a tué des gens. Mon père n’a pas compris. Il est resté un ou deux mois sans me voir. Et c’est ça qui l’a fait chuter. C’est horrible.

Au début de ce documentaire, vous dites avoir une relation complexe avec votre père : la maladie vous a-t-elle rapprochée de de lui ?

La maladie m’a permis de me rapprocher de mon père. Je lui en voulais, parce qu’il ne nous avait pas dit que notre maman était morte. J’avais 11 ans à l’époque. Il a voulu nous protéger. Mais je lui ai pardonné, je l’ai excusé. Il était doux comme un agneau. Il est devenu un enfant.

Quel message souhaiteriez-vous faire passer auprès des familles des 850 000 malades d’Alzheimer en France (3) ?

J’ai envie de leur dire : « Pensez à vous, mais pensez surtout à dire à vos parents, à vos familles, aux gens qui sont atteints de la maladie d’Alzheimer, que vous les aimez. » C’est très important. En faisant ça, vous allez retarder leur chute. Touchez-les, donnez-leur du bon temps, procurez-leur de bons moments. Ils vivront un peu plus longtemps. C’est ce qu’on a essayé de faire avec mon père. J’ai aussi envie de dire à ces familles : « Ne gardez rien pour vous. Lâchez prise avec eux. »

1) Le documentaire Mon Vieux sera diffusé en présence du prince Albert II, le jeudi 11 novembre 2021, à 19 heures, à l’amphithéâtre Lou Clapas, à l’initiative du Centre hospitalier princesse Grace (CHPG), et en partenariat avec l’association monégasque pour la recherche sur la maladie d’Alzheimer (AMPA). Entrée gratuite, mais inscription préalable obligatoire à . Passe sanitaire exigé.

2) Mon vieux, de Marjory Déjardin et Elie Semoun (Fr., 2020, 54 min). Ce documentaire a été diffusé une première fois le 22 mars 2021 au Yacht Club de Monaco, en présence d’Elie Sémoun et de la réalisatrice Marjory Déjardin, suivi d’une conférence animée par le professeur Alain Pesce vice-président de l’association monégasque pour la recherche sur la maladie d’Alzheimer (AMPA), de Sandrine Louchart de la Chapelle, chef de service au centre Rainier III et du psychanalyste Pierre Decourt.

3) Selon les chiffres du ministère de la santé français.

Le programme des Sérénissimes de l’humour 2021

• Mercredi 10 novembre, à 20 heures : Patrick Bosso (37 euros)

• Jeudi 11 novembre, à 20 heures : Comte de Bouderbala (37 euros)

• Vendredi 12 novembre, à 20 heures : Elie Semoun (42 euros)

• Samedi 13 novembre, à 20 heures : Hassan de Monaco (27 euros)

Informations et réservations sur www.monaco-live-productions.com.

Les Sérénissimes de l’humour 2021 sont organisés au Grimaldi Forum, en soutien à la fondation Flavien. Sur chaque billet vendu, 2 euros seront reversés à la fondation Flavien. Plus d’informations sur www.fondationflavien.com.

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Monaco Hebdo