jeudi 5 août 2021
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Arthur Tréhet : « Le cinéma en principauté, c’est une affaire de famille »

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Le cinéma des Beaux-Arts a rouvert ses portes le 2 juin 2021 , avec un protocole sanitaire strict et son cinéma en plein air reprend le 25 juin 2021. Son responsable, Arthur Tréhet, dresse un bilan de cette période sous Covid. Et évoque l’avenir, avec en ligne de mire l’appel d’offres pour le futur multiplex du centre commercial de Fontvieille. Interview.

Quel bilan faites-vous de cette période de pandémie de Covid-19 qui a débuté en mars 2020 ?

Le bilan de cette période Covid est très mauvais. Ça a été extrêmement difficile. On devait recevoir un prêt de 100 000 euros de la banque garanti par l’État monégasque que nous avons dû refuser au dernier moment. Comme nous étions fermés, nous n’avons pas pu toucher la moindre subvention. Quand nous avons essayé de rouvrir, nous avons diffusé des films français déjà sortis avant la pandémie, et, malheureusement, ça n’a pas fonctionné. Nous avons attiré quelques enfants pendant les vacances. Mais, globalement, ça a été catastrophique.

Le gouvernement monégasque vous a aidé ?

Le gouvernement a seulement pris en charge le personnel via le chômage partiel à hauteur de 80 % du salaire total. Mais il n’a été question d’aucune autre aide, ni subvention, que l’on soit fermé ou ouvert.

« Netflix, Apple TV+ ou Amazon ne concurrenceront jamais le cinéma. Tout comme la vente à emporter ne concurrencera jamais les restaurants. Parce que dans un cinéma on propose un service : on accueille les spectateurs, ils s’assoient dans des fauteuils confortables, l’écran et le son sont énormes… Bref, c’est une véritable expérience. » © Photo Iulian Giurca / Monaco Hebdo.

« Il n’y avait plus aucune sortie. Les films ne sortaient plus, donc nous avons été obligés de fermer. Tous les distributeurs français étaient à l’arrêt, tout comme en Europe »

Pourquoi ne pas avoir laissé votre cinéma ouvert ?

Il n’y avait plus aucune sortie. Les films ne sortaient plus, donc nous avons été obligés de fermer. Tous les distributeurs français étaient à l’arrêt, tout comme en Europe. Du coup, nous n’avions plus aucun film à diffuser.

Et pour votre Monaco open air cinéma, pendant l’été 2020 ?

Pour le cinéma en plein air de l’été 2020, nous n’avons pu avoir que de vieux films. Résultat, le chiffre d’affaires du Monaco Open Air Cinéma a été divisé par quinze. Pendant l’été 2020, une bonne soirée, c’était 120 personnes, alors que d’habitude c’est 500 personnes, et que l’on en refuse encore 500 devant les portes. Nous avons 500 fauteuils, et on dispose aussi de 100 chaises que l’on peut ajouter pour les très grosses sorties.

Vous avez aussi dû faire face au décès de votre père, Thierry Tréhet ?

Mon père, qui était le directeur du cinéma, est décédé le 6 janvier 2021. Avec la crise sanitaire, nous n’avons même pas eu le temps de faire le deuil. Ma mère s’est occupée de tout ce qui était administratif. Tous les comptes bancaires de mon père ont été bloqués, alors que tout un tas de factures continuaient de tomber. La banque nous a proposé un prêt à taux zéro qui n’était finalement plus garanti à 100 % par l’État monégasque. Ce prêt n’était garanti par l’État qu’à hauteur de 60 %, avec un taux d’intérêt de 1,5 % au lieu de 0 % initialement prévu avec mon père, Thierry Tréhet. Nous avons donc dû refuser ce prêt.

Quelles sont les conséquences pour votre cinéma ?

Ma mère a dû investir 200 000 euros sur ses fonds personnels. Nous avons pu éviter de procéder à des licenciements, car notre masse salariale est réduite. Notre assistant de direction, Sergio Machado, nous a beaucoup soutenu et aidé. Le caissier et le responsable de la billetterie ont été placés en chômage partiel. Et, heureusement, au cinéma des Beaux-Arts, notre loyer, qui dépend de la Société des Bains de Mer (SBM), est indexé sur le chiffre d’affaires du cinéma. Donc les pertes ont été limitées.

« Ma mère a dû investir 200 000 euros sur ses fonds personnels. Nous avons pu éviter de procéder à des licenciements, car notre masse salariale est réduite »

Pourquoi n’avoir rouvert votre cinéma que le 2 juin 2021, alors qu’en France les cinémas sont ouverts depuis le 19 mai ?

Ouvrir notre cinéma pendant le Grand Prix de Monaco qui tourne juste autour de nos deux salles aurait été inutile.

En France, les jauges sont limitées à 35 % pendant un mois, puis à 50 % pendant encore quatre semaines, avant un retour à la normale : et dans votre cinéma ?

Nous avons une salle de 200 places et une salle de 90 places. Nous pourrons remplir à hauteur d’un siège sur deux. Les groupes sont limités à six personnes maximum. Les confiseries, le popcorn et les boissons sont interdites dans nos salles de cinéma. Le masque est obligatoire, du gel est disponible un peu partout, et nous devons appliquer un protocole de nettoyage extrêmement précis. Il nous a été demandé de désinfecter nos sièges à l’eau chaude entre chaque séance. Mais nos sièges sont en tissu, donc il est impossible de procéder ainsi. Nous avons donc demandé si des produits désinfectants en spray aérosols pouvaient être utilisés en remplacement.

Ce protocole sanitaire aura quel impact économique pour votre cinéma ?

Nous n’avons pas besoin de remplir nos deux salles au maximum pour que notre activité soit rentable. Nos clients peuvent consommer des boissons et des friandises dans un espace extérieur aux salles, ce qui nous permet de continuer à vendre nos produits, et de générer du chiffre d’affaires supplémentaire.

Une étude récente de l’institut Médiamétrie, publiée le 11 mai 2021, montre que le cinéma est le secteur le plus attendu par le public, car près de huit personnes sur dix sont prêtes à retourner voir un film en salle, et même 85 % dans la tranche d’âge 35-49 ans : ça vous étonne ?

Je ne suis pas étonné par cette étude de l’institut Médiamétrie. Moi-même j’ai envie de retrouver les salles de cinéma et leur ambiance particulière. J’en ai marre de Netflix, que j’ai énormément regardé pendant le confinement.

Pensez-vous que la confiance et le désir de culture sont bien plus forts aujourd’hui que pendant le déconfinement du mois de mai 2020 ?

La confiance et le désir de culture sont bien plus forts aujourd’hui que pendant le déconfinement du mois de mai 2020, car à ce moment-là, il y avait alors cette peur presque paranoïaque du Covid-19. Aujourd’hui, cette peur a beaucoup diminué, et ce, quelle que soit la tranche d’âge. La vaccination aide à faire baisser cette peur.

« Nous allons essayer de négocier pour pouvoir proposer une avant-première du dernier James Bond, Mourir peut attendre dont la sortie est annoncée pour le 30 septembre 2021. Car il existe évidemment un lien entre James Bond et Monaco, l’élégance, les jolies femmes, les belles voitures… » Arthur Tréhet. Responsable du cinéma les Beaux-Arts. © Photo Iulian Giurca / Monaco Hebdo.

« Si j’ai un coup de cœur pour un film indépendant, je le programmerai. Car pour remplir une salle de cinéma, il ne suffit pas de matraquer les gens avec des blockbusters américains gavés d’effets spéciaux, d’action et des jeux d’acteurs moyens »

Depuis mars 2020 et le premier confinement, la montée en puissance des platesformes numériques comme Netflix, Apple TV + ou Amazon au détriment des cinémas vous inquiète ?

Netflix, Apple TV+ ou Amazon ne concurrenceront jamais le cinéma. Tout comme la vente à emporter ne concurrencera jamais les restaurants. Parce que dans un cinéma, on propose un service : on accueille les spectateurs, ils s’assoient dans des fauteuils confortables, l’écran et le son sont énormes… Bref, c’est une véritable expérience.

Mais ne craignez-vous pas que le public ait désormais pris l’habitude de consommer des nouveaux films à son domicile, sur ces platesformes numériques ?

Comme le montre le sondage réalisé par l’institut Médiamétrie, les gens n’ont qu’une hâte : c’est sortir et aller au cinéma. Faire une séance de cinéma à 18 heures et enchaîner par un restaurant, quoi de mieux ?

Sergio Machado. Assistant de direction du cinéma des Beaux Arts. © Photo Iulian Giurca / Monaco Hebdo.

En attendant, les films continuent de s’empiler chez les distributeurs, et il y en aurait désormais plus de 420, entre les français et les internationaux : comment gérer ce trop-plein ?

Tous les gros distributeurs, comme Warner, Disney, Universal, ou Metropolitan, par exemple, devraient nous offrir une programmation en or. Avec l’expérience que nous avons, avec ce que mon père m’a appris, et avec l’aide de Sergio Machado qui a travaillé avec mon père pendant plus de vingt ans, nous savons quels films marcheront, ou non, à Monaco. De plus, nous figurons parmi les rares cinémas à prendre auprès des distributeurs des films en version originale sous titrée en français (VOSTF), ce qui est un véritable atout.

« Les grands groupes n’ont jamais voulu ouvrir de cinémas en principauté. C’est pour cela que, depuis 1973, ma famille a fait du cinéma à Monaco ce qu’il est aujourd’hui. Il serait ironique de la part de ces groupes de vouloir récupérer le cinéma aujourd’hui »

Ce trop-plein pourrait être fatal pour les films d’auteur, bien plus fragiles que les blockbusters américains, par exemple ?

Ce sera aux distributeurs de films de gérer ça. En tout cas, un cinéma, c’est aussi une entreprise. Donc notre but c’est d’attirer un maximum de spectateurs et de diffuser ce qu’une majorité de gens a envie de voir.

Du coup, la bataille entre les gros films et les petits films indépendants s’annonce violente ?

Si j’ai un coup de cœur pour un film indépendant, je le programmerai. Car pour remplir une salle de cinéma, il ne suffit pas de matraquer les gens avec des blockbusters américains gavés d’effets spéciaux, d’action et de jeux d’acteurs moyens. Nous diffusons donc des films français qui sont de moins grosses productions, ou des films qui ont fait moins de bruit mais qui ont été oscarisés. L’objectif de notre programmation, c’est de proposer des films pour tous les goûts.

Quel est le profil de votre clientèle à Monaco ?

Nous avons une clientèle très variée. Nous avons des retraités qui sont très fidèles, mais aussi des jeunes. Donc il faut offrir une programmation très large, capable de plaire à ces différents publics.

Comment est né votre cinéma en principauté ?

Mon grand-père était originaire de Caen (Normandie), tout comme mon père. Il était joueur de basket professionnel. Il est tombé amoureux de l’équipe de Monaco, qu’il a fini par intégrer. Il a donc décidé ensuite de développer une activité en principauté afin de s’y installer. Le directeur général de Pathé Europe était l’oncle de mon père. C’est comme ça que le cinéma est entré dans ma famille en 1973.

Suite à la crise sanitaire, vous allez augmenter vos tarifs ?

Non. Le tarif normal reste à 11,50 euros. Le seul changement concerne les cartes d’abonnement qui sont valables un an. Donc, suite à la fermeture du cinéma imposée par la pandémie de Covid-19, nous allons rallonger la validité de ces cartes d’abonnement pour la porter à deux ans. Nous avons environ 250 à 300 abonnés, et certains n’habitent même pas forcément sur la Côte d’Azur.

Que devient le dernier James Bond, Mourir peut attendre (2021), dont l’avant-première devait se dérouler au Grimaldi Forum en avril 2020, en présence notamment de Daniel Craig ?

Nous allons essayer de négocier pour pouvoir proposer une avant-première du dernier James Bond, Mourir peut attendre dont la sortie est annoncée pour le 30 septembre 2021. Car il existe évidemment un lien entre James Bond et Monaco, l’élégance, les jolies femmes, les belles voitures…

Quels sont les films les plus attendus pour l’été 2021 ?

Nous devrions pouvoir compter sur la sortie de Fast & Furious 9 (2021), de Cruella (2021) avec Emma Stone, de The Father (2021) qui a été oscarisé, de Nobody (2021), mais aussi des comédies françaises, des Disney…

Le Monaco Open Air cinéma aura lieu cet été ?

Le Monaco Open Air cinéma devrait ouvrir ses portes le 20 juin 2021. Nous attendons une levée du couvre-feu, car le couvre-feu actuel ne nous permet pas d’ouvrir. En effet, on doit attendre la tombée de la nuit pour pouvoir projeter nos films, avec un protocole sanitaire plus souple qu’aux Beaux-Arts, étant donné que c’est en plein air.

« Nous voulons transformer les Beaux-arts en cinéma grand luxe pour nos fidèles clients de Monte-Carlo, avec une approche cinématographique différente. Le cinéma de Fontvieille sera évidemment luxueux, lui aussi, mais avec une approche plus hollywoodienne »

Quelles séquelles persisteront pour le monde du cinéma après la pandémie de Covid-19 ?

Cette pandémie de Covid-19 laissera des traces économiques pour les cinémas. En 2020, la production de films a fortement baissé (1). Maintenant, nous avons repris notre activité et j’espère que dans deux ou trois ans, tout ça ne sera plus qu’un mauvais souvenir.

Vous serez candidat à l’appel d’offres pour le projet de cinéma multiplex dans le futur centre commercial de Fontvieille ?

Dès la première heure, mon père a manifesté sa volonté d’être candidat pour le projet de cinéma multiplex dans le futur centre commercial de Fontvieille. C’était son rêve. Désormais, c’est celui de ma mère et le mien. C’est pour cette raison que mon père s’est efforcé de faire vivre le cinéma des Beaux-Arts. Si nous n’avions pas d’accords pour Fontvieille, mon père n’aurait pas maintenu un cinéma avec une baisse de son chiffre d’affaires de 60 %. En effet, depuis notre déménagement du Sporting d’Hiver au cinéma des Beaux-Arts, nous sommes passés de quatre salles à seulement deux aujourd’hui.

Mais, dans cet appel d’offres, vous allez sans doute devoir affronter des poids lourds du cinéma, comme Pathé ou Gaumont, par exemple ?

Les grands groupes n’ont jamais voulu ouvrir de cinémas en principauté. C’est pour cela que, depuis 1973, ma famille a fait du cinéma à Monaco ce qu’il est aujourd’hui. Il serait ironique de la part de ces groupes de vouloir récupérer le cinéma aujourd’hui. Ce cinéma est ce qu’il est grâce à nous. Le cinéma en principauté, c’est une affaire de famille.

Si vous n’obtenez pas la gestion du multiplex à Fontvieille, vous pourriez continuer à exploiter le cinéma des Beaux-Arts ?

La question de maintenir le cinéma des Beaux-arts si nous n’obtenons pas le futur multiplex ne s’est jamais posée de cette manière. Au contraire, nous voulons transformer les Beaux-arts en cinéma grand luxe pour nos fidèles clients de Monte-Carlo, avec une approche cinématographique différente. Le cinéma de Fontvieille sera évidemment luxueux, lui aussi, mais avec une approche plus hollywoodienne, orientée vers les blockbusters et le cinéma français.

1) Selon le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), après 162 jours de fermeture des salles en 2020, 239 films ayant reçu l’agrément du CNC ont été produits en 2020, soit 50 films en moins par rapport à 2019 (-20,8 %). Ce chiffre est le plus bas enregistré depuis dix ans. Les investissements dans la production des films ont chuté de – 29,8 %. Le nombre cumulé des jours de tournage (4 267 jours pour les films de fiction d’initiative française) a dégringolé de 30,2 % par rapport à 2019. C’est le plus bas niveau enregistré depuis 20 ans.

Vidéo : Notre interview d’Arthur Tréhet, directeur du Cinéma des beaux arts de Monaco

Pour lire linterview du gouvernement sur lattribution du futur multiplex de cinéma, cliquez ici.

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