mardi 25 janvier 2022
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C215 : « Le sport est beaucoup
plus clivant qu’on ne l’imagine »

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Athlètes, c’est le nom de l’exposition sous forme de carte blanche accordée au pochoiriste C215 pour parler du sport différemment. Soixante-dix portraits de grands sportifs français et internationaux sont exposés jusqu’au 26 mai au musée national du sport de Nice.

La genèse de la carte blanche offerte au street artiste C215, de son vrai nom Christian Guémy, c’est d’abord l’histoire d’un hommage à trois grands sportifs français disparus il y a deux ans. Le 9 mars 2015, la nageuse Camille Muffat, la navigatrice Florence Arthaud et le boxeur Alexis Vastine perdaient la vie dans un accident d’hélicoptère en Argentine. Fin mars 2015, l’ancien membre de l’équipe de France d’escrime Thibault Sarda propose à ce street artiste de peindre le portrait de celui qui était son ami sur un support original afin de l’offrir à sa famille « Lorsque je suis arrivé à l’Institut national du sport, de l’expertise et de la performance (INSEP) en 2007, j’ai découvert le travail de C215 dans les rues de Paris. J’ai été bluffé par le dialogue qu’il a réussi à nouer entre les supports et les portraits, son humour subversif et le caractère populaire, au sens noble, de son travail. Au cours de nos échanges dans son atelier, l’idée d’une exposition a germé, avec l’ambition de rassembler les plus grands athlètes français dans un projet qui rendrait hommage à leur engagement pour atteindre l’excellence », raconte Thibault Sarda, commissaire de cette exposition.

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© Photo Loic Swiny

Intellectuelle

La première pièce de l’exposition Athlètes est née avec les gants de boxe d’Alexis Vastine. Une soixantaine d’autres dessins viendront enrichir une exposition originale où le street art se met au service du sport pour en dévoiler les multiples facettes. Originalité de la proposition culturelle niçoise : chaque portrait est représenté sur un objet ayant appartenu au sportif et mis à disposition de C215 pour son travail artistique. « J’ai essayé de montrer ce qu’il me semble être toutes les diversités du sport. Et on ne peut pas parler de sport si on n’évoque pas le racisme, le dopage, l’argent, le branding, etc. », explique C215. Il est donc aussi bien question de racisme à travers le portrait de Jesse Owens, champion olympique des Jeux Olympiques (JO) de 1936 à Berlin, que de la dimension intellectuelle de certains athlètes comme Lilian Thuram ou la place des sportifs handicapés.

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© Photo Loic Swiny

Réfugiés

L’engagement politique de John Carlos, athlète contestataire des JO de Mexico en 1968, est aussi évoqué. Aussi bien que la question des réfugiés à travers le portrait de Yusra Mardini, nageuse syrienne, représentée sur un authentique gilet de sauvetage de l’île de Lesbos, au large de la Grèce. En août dernier, celle-ci a participé aux JO de Rio au sein de l’équipe d’athlètes olympiques réfugiés. « J’ai même parlé de dopage avec un portrait de Richard Virenque sur une boîte à pharmacie ou d’athlètes qui deviennent des icônes ultra-populaires comme Pelé ou Zinédine Zidane. Evidemment, à titre personnel, je ne pouvais pas faire une exposition s’il n’était pas question de société. Je l’ai un peu imposé dès le départ » confie cet artiste de 43 ans.

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© Photo Loic Swiny

« Zidane »

Un an et demi de travail a été nécessaire en amont pour construire cette collection particulière. Une démarche inédite pour le pochoiriste français renommé dans le monde entier, de son propre aveu « peu fondu » de sport. « Le street art se veut populaire, mais il a pourtant tendance à se distancer des domaines les plus populaires. Le sport est beaucoup plus clivant qu’on ne l’imagine. Le public du street art ne s’intéresse d’ailleurs pas forcément au sport. Du coup, peindre le portrait de Zidane peut être perçu étrangement par ce public. Mais tout cela m’est égal, parce que je ne renie pas la dimension populaire du street art et sa volonté d’être accessible. »

Paris 2024

A travers ce travail, c’est une communauté de sportifs que Christian Guémy a aussi découvert. La majorité des sportifs qu’il a peint était même des inconnus pour lui. « Moi j’aime bien aller là où je ne m’attends pas moi-même. Si il y a quelques années, on m’avait dit que je ferais une exposition sur la thématique du sport, j’aurais toussé…, avoue-t-il. Il y a vraiment une solidarité incroyable dans le monde olympique. Je trouve ça bien parce que c’est à la fois un milieu de compétition et de solidarité. C’est très touchant. » Après Nice, cette exposition poursuivra son chemin dans plusieurs grandes villes de France. Notamment à Paris, où fin juin, la mairie du 13ème arrondissement lancera une grande opération autour de cette exposition pour accompagner la candidature de Paris aux JO 2024. Christian Guémy en est persuadé : « Le sport est une valeur forte et émulatrice pour la jeunesse. Il exprime le dépassement de soi, les notions de performance et de méritocratie. »

 

Pratique : Athlètes, exposition temporaire jusqu’au 26 mai au musée national du sport, stade de l’Allianz Riviera Jusqu’en avril de 11h à 18h, en mai de 10h à 18h. Fermeture hebdomadaire le lundi. Tarifs : 6 euros, réduit : 3 euros, entrée gratuite pour les moins de 18 ans. Renseignements www.museedusport.fr.

 

C215 : « Mon mode d’expression, c’est le graffiti »

S’il n’était pas devenu street artiste, Christian Guémy serait peut-être ichtyologue. Jusqu’à l’âge de 13 ans, le jeune garçon originaire de Vitry-sur-Seine, en région parisienne, connaît les noms et spécificités de centaine de poissons. « Je pensais que j’allais passer ma vie au bord des lacs Tanganyika, Victoria ou Malawi à recenser les cichlidés ! Voilà à quoi je rêvais quand j’étais enfant. Ma passion à cet âge-là, c’était la faune aquatique. » Ce n’est pas un hasard si quand on lui parle de Monaco, il évoque son engouement pour le musée océanographique, dont il suit toujours assidûment l’actualité. « Parmi mes plus beaux souvenirs de Monaco, il y a le musée océanographique, notamment les grands bacs qui recréent les récifs coraliens, que j’ai découvert dans les années 1983-1984, lorsque je venais en vacances avec mes parents. » Cet amour d’enfance a laissé place à une autre envie : celle du dessin et du street art. « Depuis que j’ai 11 ans, mon mode d’expression, c’est le graffiti. Le street art, c’est la combinaison de l’expansion libre liée à la culture punk, du hip hop et l’arrivée d’internet qu’a vécu ma génération. » Pourtant, ce sont vers des études beaucoup plus conventionnelles qu’il se tourne : lettre, langues et économie. Les a priori sur le milieu du street art sont alors plutôt négatifs. « Mais j’étais malheureux. Je suis rentré là-dedans sans penser moi-même que je pourrais faire une carrière. » Depuis 12 ans, C215 s’est fait une belle place dans le monde des artistes urbains. Il expose son travail dans de nombreuses villes du monde, notamment à Rome. Sa signature, en forme de cube, est très reconnaissable. Côté inspiration, elle est plutôt à chercher du côté d’artistes tout aussi renommés comme le Niçois Ernerst Pignon-Ernest — « un maître en la matière » — ou Banksy — « très fort » —. « Ernest Pignon-Ernest a posé des bases incroyables. Son travail a sans aucun doute influencé le mien, même si je pense que j’ai plus d’ironie et de sarcasme que lui. » A 43 ans, il a déjà mené plusieurs travaux majeurs. Parmi ceux qui l’ont le plus marqué, il y a cette fresque mémorielle au musée de Kigali au Rwanda. « J’ai réalisé les portraits de cinq Justes Hutus qui ont sauvé des Tutsis pendant le génocide de 1994. Pour moi, ça a été un grand honneur et une grande émotion. 150 000 cadavres reposent sous cette fresque… » rappelle-t-il. C’est la curiosité qui pousse le plus souvent C215 à s’engager dans plusieurs missions. Jusqu’au 1er avril, son travail est aussi accessible au sein de la GCA Gallery à Nice (1). Enfin, ce street artiste prépare une exposition en collaboration avec le musée de l’automobile. « Alors que je n’ai même pas le permis… », plaisante-t-il. Une diversité au service de l’éveil des consciences. A.-S.F.
(1) GCA Gallery à Nice jusqu’au 1er avril, Introspective C215, 16 bis rue Catherine Segurane, www.gcagallery.fr

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