lundi 27 septembre 2021
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Victoria Vallenilla : « Au Venezuela, la gourmandise est partout »

Publié le

À 27 ans, la cheffe vénézuélienne Victoria Vallenilla a pris les commandes du restaurant Coya en avril 2021, devenant ainsi la toute première cheffe de l’histoire du groupe Société des bains de mer. Pour sa quatrième saison, ce restaurant éphémère, qui mise sur une cuisine sud-américaine et une ambiance de fête, est donc dirigé par une cheffe qui a confié sa vision de la gastronomie à Monaco Hebdo.

Votre parcours ?

Je suis née à Caracas, au Vénézuela, en 1994. J’ai grandi entre l’île de Margarita, une île magnifique des Caraïbes, et la ville de Barquisimeto, une ville de plus d’un million d’habitants, dans la partie plus centrale du pays. Au Vénézuela, la richesse gastronomique change complètement de région en région. Je voulais faire des études d’architecture ou de l’art, car je fais du dessin depuis que je suis toute petite. Grâce à mon beau-père qui est français, j’ai la chance d’avoir la nationalité française. Malgré mes efforts, j’ai échoué pour cinq places seulement au concours d’entrée pour l’école d’architecture. Il n’y avait que 100 places pour 2 000 candidatures, donc c’était très compliqué.

Il y avait donc un « plan B » ?

Le plan B prévu par ma mère, c’était de m’inscrire dans un lycée hôtelier. La famille de mon beau-père habitait à Nice. Ma mère a été directrice du marketing d’un hôtel cinq étoiles dans cette île de Margarita. Du coup, son rêve c’était que je sois gérante d’un établissement hôtelier. Mais j’ai passé tous les entretiens du lycée hôtelier en faisant la gueule, car je n’étais vraiment pas contente. En fait, je ne voulais pas partir de mon pays, car j’avais toute ma vie là-bas, et je m’y sentais bien. Après une semaine de rendez-vous pendant lesquels j’ai donc fait la tête, j’ai été acceptée. Donc je n’ai pas eu le choix. Et je suis arrivée à Nice à l’âge de 18 ans.

Comment s’est passée votre arrivée à Nice ?

Ma mère m’avait pris une chambre dans une famille. Après une semaine avec moi ici, elle m’a laissée. Je n’avais plus le choix : je devais aller en cours.

« En cuisine, pour une fois, j’étais dans une matière où je travaillais avec mes mains, et pas avec mes mots. Comme j’appliquais au pied de la lettre ce qu’on me demandait de faire, j’avais de très bons résultats. » Victoria Vallenilla. Cheffe du Coya Monaco. © Photo Iulian Giurca / Monaco Hebdo

« Je suis née à Caracas, au Vénézuela, en 1994. J’ai grandi entre l’île de Margarita, une île magnifique des Caraïbes, et la ville de Barquisimeto, une ville de plus d’un million d’habitants, dans la partie plus centrale du pays »

Vous n’étiez pas motivée, du coup ?

Je suis quelqu’un de très respectueuse envers les personnes que je considère « au-dessus » de moi. Pour moi, ma mère a toute l’autorité. Il est d’ailleurs hors de question que je tutoie mes grands-parents, mes tantes, mes oncles… Je les vouvoie. Dans ma famille, c’est comme ça. Si ma grand-mère me demande quelque chose, je le fais tout de suite. Et c’est donc la même chose avec ma mère. Donc comme elle m’a demandé de faire ces études et d’avoir de bons résultats, je me suis lancée.

Quel lycée hôtelier avez-vous intégré à Nice ?

J’ai rejoint le lycée hôtelier Paul-Augier de Nice. Mes débuts ont été compliqués, car je n’écrivais pas du tout le français et je le parlais très peu, car, même si mon beau-père est français, chez moi on parlait espagnol. Heureusement, j’ai eu des professeurs merveilleux, qui m’ont proposé des épreuves à l’oral pendant six mois. Dans l’intervalle, ils m’ont appris à écrire et à parler un français un peu plus technique. J’ai toujours eu beaucoup de respect pour les professeurs, donc ils m’ont beaucoup donné en retour. Il faut dire que dans mon pays, on est très strict avec le respect des professeurs.

La suite s’est mieux déroulée ?

J’ai toujours été très forte en sciences appliquées. Mais je n’arrivais pas à m’exprimer. Du coup, en cuisine, pour une fois, j’étais dans une matière où je travaillais avec mes mains, et pas avec mes mots. Comme j’appliquais au pied de la lettre ce qu’on me demandait de faire, j’avais de très bons résultats. Je n’avais jamais été la première de la classe, et je me suis alors retrouvée à la première place en cuisine.

Vous avez essayé de faire autre chose que de la cuisine ?

J’ai essayé le service en salle, mais comme je ne suis pas du tout adroite, ça a été une catastrophe. Du coup, je suis restée en cuisine.

À quel moment avez-vous eu le déclic pour la cuisine ?

C’était pendant des travaux pratiques de mise à niveau. À l’occasion d’un gala du lycée hôtelier, je devais faire du service en salle. J’ai été placée sur la table d’honneur, ce qui a été un mauvais choix de la part de ma professeure. J’étais avec le chef de cuisine du Negresco, le chef sommelier… Bref, il y avait une dizaine de meilleurs ouvriers de France (MOF) sur cette table.

Et que s’est-il passé ?

J’ai renversé toutes les flûtes à champagne sur eux. J’étais alors supposée enchaîner en faisant un stage dans un palace à Evian, avec deux mois en cuisine et deux mois en salle. Le lendemain, je les ai donc appelés pour leur dire que je ne voulais surtout pas travailler en salle. Ça a été mon déclic. J’ai compris que je devais me concentrer uniquement sur la cuisine.

« Je ne voulais pas partir de mon pays, car j’avais toute ma vie là-bas, et je m’y sentais bien. Après une semaine de rendez-vous pendant lesquels j’ai donc fait la tête, j’ai été acceptée. Donc je n’ai pas eu le choix. Et je suis arrivée à Nice à l’âge de 18 ans »

Chez quels chefs avez-vous fait votre apprentissage ?

Mon premier stage, je l’ai fait à l’Evian Resort, à l’hôtel Royal. Là, j’ai pu travailler avec le chef Patrick Vander. À l’époque, sa sous-cheffe était une femme, et il avait deux filles à la maison. Il m’a rapidement fait confiance. Au bout d’une semaine, il m’a envoyée travailler au restaurant gastronomique de cet hôtel. Quelques semaines plus tard, il m’a confié le garde-manger. Il m’a aussi demandé de lui donner une feuille sur laquelle je devais noter toutes les techniques que je souhaitais apprendre chez lui. Bref, Patrick Vander s’est soucié de moi, et je n’ai donc pas eu le sentiment d’être uniquement de la main-d’œuvre pas chère.

Quel a été votre stage suivant ?

J’ai fait mon deuxième stage de cuisine aux Gorges de Pennafort, dans le Var, dans un restaurant étoilé. Nous n’étions pas nombreux, donc j’ai pu accomplir beaucoup d’activités différentes, notamment travailler des poissons. Habituellement, c’est une tâche que l’on ne confie pas à des stagiaires. Mais j’ai été considérée comme un commis, pas comme une stagiaire. Du coup, je suis arrivée en deuxième année de BTS en sachant cuire des poissons et des viandes.

Et ensuite ?

Mon professeur de cuisine m’a demandé de faire un concours avec lui. Comme je ne sais pas dire « non » à un supérieur, même si ce n’est pas ma tasse de thé, j’ai dit « oui ». C’est comme ça qu’en 2014, j’ai participé à Objectif Top Chef. Je me suis entraînée quatre fois par semaine. J’étais au lycée hôtelier à six heures du matin, jusqu’à 20 heures. Comme c’était ma dernière année de BTS, il fallait que je rattrape tous les cours que j’avais ratés, tout en poursuivant mes cours de français. C’était très compliqué.

La clé de votre réussite, c’est ce moment ?

La clé de la réussite, c’est que je ne me suis jamais arrêtée, même si c’était très dur. Car, pour moi, il fallait que ce soit fait, et que ce soit bien fait. C’est comme ça que j’ai réussi Objectif Top Chef, puisque j’ai fini à la deuxième place. Pour mon BTS, j’ai fini première de ma promotion, et deuxième dans la région. Enfin, en même temps, je travaillais à l’hôtel Hermitage, à Monaco, où j’ai commencé avec le chef Joël Garault en 2015.

Que vous a apporté le chef étoilé au Michelin, Joël Garault ?

Le chef Joël Garault m’a, lui aussi, fait confiance. Il m’a donné l’opportunité de travailler avec lui, sachant que je passais un concours, Objectif Top Chef, à cause duquel je pouvais être absente trois jours par semaine, et cela, alors que nous étions en pleine saison. Mon professeur de concours m’a toujours dit que la cuisine, c’était 10 % de talent et que le reste, c’était du travail.

C’est exact ?

Il n’y a pas que le travail, il y a aussi la chance. Car j’aurais pu tomber sur des stages moins intéressants, et être accueillie par des professeurs qui ne m’aident pas.

« Pour me faire plaisir, il faut m’inviter dans des restaurants simples. Par exemple, je suis allée à La Merenda à Nice. J’ai mangé des petits farcis, et j’ai eu l’impression que c’était ceux de ma grand-mère. » Victoria Vallenilla. Cheffe du Coya Monaco. © Photo Iulian Giurca / Monaco Hebdo.

« Le chef Joël Garault m’a, lui aussi, fait confiance. Il m’a donné l’opportunité de travailler avec lui, sachant que je passais un concours, Objectif Top Chef, à cause duquel je pouvais être absente trois jours par semaine, et cela, alors que nous étions en pleine saison »

Finalement, que vous a apporté Objectif Top Chef ?

Objectif Top Chef m’a appris la débrouillardise. Mon professeur m’a donné les outils pour comprendre mes erreurs, mais il ne m’a jamais donné directement les réponses. En finale, la personne qui m’a battue avait un niveau dix fois supérieur au mien : il avait fait un bac professionnel, il faisait de la cuisine depuis très longtemps, et il était apprenti depuis deux ans dans un deux étoiles Michelin.

Vous êtes restée combien de temps à l’Hermitage, avec Joël Garault ?

Je suis restée un an avec Joël Garault. Ensuite, j’ai assisté à l’arrivée de son remplaçant, le chef Benoît Witz, en mars 2016. J’ai eu envie de voir autre chose, donc le chef Benoît Witz m’a mise en relation avec le groupe Ducasse, et j’ai rejoint la Trattoria. Après cette expérience, je suis revenue à l’Hermitage pendant deux mois. Mais j’en avais marre et ce moment a correspondu avec l’ouverture de Coya. J’ai testé Coya à Dubaï, et j’ai adoré le concept. Pour une fois, j’ai aimé tout ce que j’ai mangé.

Si on veut vous faire plaisir, il faut vous inviter dans quel type de restaurant ?

Pour me faire plaisir, il faut m’inviter dans des restaurants simples. Par exemple, je suis allée à La Merenda à Nice. J’ai mangé des petits farcis, et j’ai eu l’impression que c’était ceux de ma grand-mère. J’ai aussi aimé leurs lentilles. C’est un plat que j’adore. Mon père m’en faisait quand j’étais petite.

Quand avez-vous pu rejoindre Coya à Monaco ?

Je suis arrivée à Coya en juin 2018 pour être chef de partie. Mes débuts n’ont pas été faciles, parce que j’étais très exigeante. Du coup, des commis sont allés se plaindre, et je me suis faite reprendre par mon chef. Mais je ne m’excuserai jamais d’être exigeante. Celui à qui ça ne plaît pas n’a qu’à passer son chemin.

Vous avez donc dû changer votre façon de diriger vos équipes ?

Petit à petit, j’ai changé toute ma façon de faire du management. Parce que j’étais en train de reproduire ce que j’avais vu toute ma vie dans les cuisines gastronomiques. Dans les cuisines où je suis passée, on limite beaucoup le champ d’action des commis. Car on estime que, parce qu’ils sont commis, certaines choses ne les regardent pas. Mais chez Coya, il n’y a pas de travail de commis, de chef de partie, de second, ou de chef. Chez Coya, tout le monde peut tout faire. Quand j’étais stagiaire, je faisais un travail de « demi-chef », parce qu’on me donnait des tâches en plus. Et à l’Hermitage, c’était la même chose : j’étais commis, mais on me laissait cuire des viandes et des poissons. L’Hermitage vous apprend qu’on peut tout faire. Ils ne regardent pas du tout le grade.

« Quand je suis arrivée chez Coya, je me suis sentie libérée. Je ne travaillais plus dans un restaurant gastronomique étoilé au Michelin, et j’étais débarrassée de cette pression de constamment devoir montrer ce que je savais faire »

Votre arrivée chez Coya a changé autre chose chez vous ?

Jusqu’alors, j’avais toujours été dans la démonstration technique pour montrer ce que je savais faire. Du coup, je n’ai jamais retrouvé ma touche personnelle dans la cuisine. Quand je suis arrivée chez Coya, je me suis sentie libérée. Je ne travaillais plus dans un restaurant gastronomique étoilé au Michelin, et j’étais débarrassée de cette pression de constamment devoir montrer ce que je savais faire.

Comment décrire votre cuisine ?

Je fais une cuisine gourmande. Je fais ce que j’aime manger. Mais si ma cuisine est gourmande, elle n’est pas forcément simple. En revanche, je ne veux pas que ma cuisine soit compliquée à consommer et à comprendre.

D’où vient votre inspiration ?

Le Vénézuela, c’est toute mon inspiration, même si je n’y suis pas retournée depuis 2013. Ça me manque, car une partie de ma famille vit là-bas.

Coya est une marque internationale qui mélange gastronomie sud-américaine et ambiance festive : quelle est votre part de liberté et de créativité dans ce concept très formaté ?

Ma liberté me vient des gens avec qui je travaille. J’ai la chance de travailler avec Eric Gorjux qui est le directeur du Coya Monte-Carlo. Au fil des années, nous avons pu établir une relation de confiance. En 2018, la personne qui m’a permis de rejoindre le Coya, c’est l’ancien chef, Fabrizio Fossatti. J’étais son second et, ce qui est drôle, c’est qu’à chaque fois qu’il m’a proposé un nouveau poste, je lui ai dit « non », parce que je ne me sentais pas prête. En 2021, quand il m’a annoncé son départ et sa promotion au poste de chef exécutif régional du groupe Coya, il a insisté et m’a dit que je devais lui succéder. Ça faisait cinq ans que j’étais sortie de l’école, je n’étais pas sûre… Mais c’est cette relation de confiance qui m’a permis de grandir.

Comment travaillez-vous au Coya ?

Par respect pour Fabrizio Fossatti, je ne change rien sans lui en parler avant. Je lui explique, et je lui montre tous les plats que je mets à la carte. Je ne sais pas comment fonctionnent les autres chefs du groupe, mais moi, je fais comme ça. En me laissant son « bébé », Fabrizio Fossatti m’a fait confiance. Donc je lui montre que je prends soin de son « bébé », et que je veux rester dans le même esprit.

Vous cuisinez aussi des plats liés à votre enfance ?

Je cuisine des plats de mon enfance, comme les empanadas, par exemple. Nous en proposons plusieurs sortes à Coya. Je les adapte, avec une technique plus poussée. Les produits d’Amérique du Sud sont une rencontre entre les peuples. On mange des empanadas partout en Amérique du Sud, ce n’est pas spécifique au Vénézuela. D’ailleurs, ils ont tous des formes différentes. Il y a eu tellement de migrations en Amérique du Sud, qu’on retrouve les produits partout. Par exemple, je travaille le plantain de la même façon qu’il est travaillé au Pérou, parce que c’est comme ça qu’on le fait aussi chez moi.

Comment faire pour trouver des produits d’Amérique du Sud sur la Côte d’Azur ?

Je travaille avec Mi Boutique Latina, un fournisseur qui se trouve à Cagnes-sur-Mer. Cette enseigne est tenue par une Vénézuélienne extraordinaire qui est capable de me trouver tous les produits que je souhaite.

Quel impact a eu la pandémie de Covid-19, et la période de confinement, sur vos activités ?

La crise sanitaire a complètement révolutionné, et en bien, notre façon de travailler. Après avoir travaillé sans s’arrêter pendant des années, les cuisiniers ont découvert le confort d’une vie de famille chez eux pendant le confinement. Du coup, ils ont eu du mal à retourner au travail, ensuite. Nous avons donc changé ce qui relève du confort de travail de nos employés.

Comment ?

On s’est rendu compte qu’on pouvait faire moins de couverts, en se focalisant davantage sur la qualité. En 2019, avec mon équipe d’une trentaine de personnes, on est monté jusqu’à 560 couverts. Aujourd’hui, avec la même équipe qu’en 2019, on essaie de ne pas dépasser 320-330 couverts. Pour parvenir à cela, j’ai eu suffisamment de temps libre pour faire les recherches nécessaires et nous organiser en conséquence.

« Au Coya, nous avons une clientèle ultra-luxe, et cette clientèle est à la recherche d’une cuisine plus simple. Mais il faut que des établissements avec trois étoiles Michelin, comme le Louis XV ou le Mirazur, existent. Car ils représentent l’excellence dans notre métier. » Victoria Vallenilla. Cheffe du Coya Monaco. © Photo Iulian Giurca / Monaco Hebdo.

« Dans ma cuisine, le sexisme n’a pas du tout sa place. Je ne veux pas en entendre parler. Le fait de dire « on travaille dans un restaurant étoilé et on doit accepter le sexisme », c’est non. Après, le machisme est présent, et il sera toujours présent. Mais je ne suis pas féministe. Je suis très loin de ça »

Comment envisagez-vous le futur de la cuisine après cette crise sanitaire mondiale ?

Je souhaite que tout redevienne comme avant la crise sanitaire. Le Coya est un concept basé sur une cuisine de partage. Du coup, avec le Covid-19, c’est très compliqué. Nous avons donc dû adapter nos techniques de service.

Vous êtes pour la vaccination contre le Covid-19 ?

Je suis pro-vaccin anti-Covid-19. Mais il faut que tout le monde apprenne à vivre avec ce virus. Mais dans l’histoire, on voit bien que les pandémies durent plusieurs années.

Vous êtes la première femme cheffe à la SBM : qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Je ne m’en rends pas forcément compte. Car lorsque j’arrive dans une cuisine, je ne suis pas une femme ou un homme. Je suis une cuisinière avant tout. Dans ma brigade qui compte 30 cuisiniers, j’ai 60 % de femmes. Donc, pour moi, dans ce métier il n’y a pas de genre. Une fois que le tablier est mis, on devient un cuisinier, peu importe leur genre.

Être une femme en cuisine, c’est plus facile aujourd’hui ou le sexisme est encore très présent ?

J’ai déjà subi des comportements sexistes, mais jamais de gestes déplacés. Je suis désolée pour les femmes qui ont subi ça, car je sais bien qu’il ne suffit pas de ne pas se laisser faire pour que ça n’arrive pas. Ça dépend de la situation. De mon côté, je suis une fille qui a toujours davantage traîné avec des garçons qu’avec des filles. Donc je m’intègre très bien dans des milieux masculins. D’ailleurs, je dis souvent que je réfléchis plus comme un homme que comme une femme.

Dans votre cuisine, quelle est votre politique face au sexisme ?

Dans ma cuisine, le sexisme n’a pas du tout sa place. Je ne veux pas en entendre parler. Le fait de dire « on travaille dans un restaurant étoilé et on doit accepter le sexisme », c’est non. Après, le machisme est présent, et il sera toujours présent. Mais je ne suis pas féministe. Je suis très loin de ça.

Quelle est votre approche, alors ?

L’homme et la femme sont différents et je vais chercher des choses différentes en cuisine chez l’un et chez l’autre. Il y a des postes en cuisine qui sont physiquement très difficiles et que je n’arrive pas à tenir. Parce que c’est lourd, parce que j’ai mal au dos, au bras… Mais je ne suis pas une femme en cuisine. Je suis une « personne » dans la cuisine.

Quand on veut travailler dans un secteur ultra compétitif, comme celui des restaurants étoilés, quelle est la limite à ne pas dépasser ?

La limite, c’est quelque chose de très personnel. Chacun sait ce qu’il peut accepter. Mais pour une femme, accepter d’être touchée ou autres, je ne suis pas du tout d’accord. Parce qu’on ne peut pas conditionner le travail et la réussite d’une femme selon son choix sexuel. Pour ma part, il m’est arrivée d’être insultée. Je n’ai rien dit, et j’ai continué à travailler. J’ai encaissé. Ensuite, on décide jusqu’où on peut accepter ça. C’est peut-être ça qui m’a fait craquer.

Vous avez participé à Objectif Top Chef : l’apprentissage avec de grands chefs reste encore indispensable pour mener une grande carrière dans la gastronomie, ou la télévision peut suffire ?

En cuisine, l’apprentissage passe par des stages et par du travail. Le concours Top Chef aide, car ça vous apprend à travailler sous pression. Mais l’école et le travail en entreprise sont indispensables.

« Le Coya est un concept basé sur une cuisine de partage. Du coup, avec le Covid-19, c’est très compliqué. Nous avons donc dû adapter nos techniques de service. » Victoria Vallenilla. Cheffe du Coya Monaco. © Photo Iulian Giurca / Monaco Hebdo.

« Malheureusement, le Venezuela est aussi un pays où la faim règne. Comme beaucoup de Vénézuéliens quittent le pays, j’aimerais qu’en revenant ils ramènent encore davantage de savoir-faire. Et que cela aide peu à peu à redresser la situation actuelle. Car le potentiel gastronomique est énorme »

En 2021, un chef doit absolument être présent sur les réseaux sociaux s’il veut exister publiquement ?

Un chef n’est pas obligé d’être présent sur les réseaux sociaux pour avoir une existence publique. À 27 ans, je suis présente sur les réseaux sociaux, mais je partage ma vie, et pas ma vie professionnelle. Je suis sur les réseaux sociaux parce que je suis loin de mon pays. Mes amis sont un petit peu disséminés dans le monde. Donc je poste des photos sur les réseaux sociaux quand je vais au restaurant. Je publie aussi mes chats, mes vacances…

Le guide Michelin, qu’est-ce que ça représente pour vous ?

Quand un restaurant affiche deux ou trois étoiles Michelin, ça représente l’excellence. Mais aujourd’hui, je me demande si une seule étoile Michelin ça vaut le coup, car j’ai parfois mangé dix fois mieux dans des restaurants sans aucune étoile.

La collaboration entre le chef monégasque Alain Ducasse et le Plaza Athénée, propriété parisienne du groupe Dorchester, a pris fin le 30 juin 2021 et Jean Imbert, l’un des vainqueurs de Top Chef, est pressenti pour lui succéder  (1) : les étoilés sont en perte de vitesse ?

Derrière cette décision, il y a aussi un choix financier. Le but d’une entreprise, ça reste de gagner de l’argent. Or, faire fonctionner un restaurant avec trois macarons au Michelin coûte extrêmement cher, et ça rapporte peu. Du coup, l’enjeu ne se limite pas qu’au fait que Jean Imbert vienne de l’univers de Top Chef et de la télévision. Je ne regarde pas du tout Top Chef, mais Jean Imbert est sans doute un très bon cuisinier. Et il va coûter beaucoup moins cher au Dorchester qu’Alain Ducasse. Jean Imbert fera quelque chose de très bien au Plaza Athénée. Mais aussi bien qu’Alain Ducasse, je ne pense pas.

Aujourd’hui, la tendance va vers une cuisine plus simple, avec moins de macarons Michelin ?

Je pense que oui. Au Coya, nous avons une clientèle ultra-luxe, et cette clientèle est à la recherche d’une cuisine plus simple. Mais il faut que des établissements avec trois étoiles Michelin, comme le Louis XV ou le Mirazur, existent. Car ils représentent l’excellence dans notre métier. Moi, je crois aux concepts, pas aux étoiles. Et, dans leur concept, ces restaurants sont dans l’excellence.

En 2019, le chef du Mirazur à Menton, Mauro Colagreco, a été élu “meilleur chef du monde” (2) : qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

Cela n’a pas de sens. « Meilleur cuisinier du monde », cela ne signifie rien. Parce que sans son équipe, un cuisinier n’est rien. Je ne pourrais jamais tenir ce restaurant toute seule, car je n’ai que deux mains. Comment pourrais-je faire 500 couverts avec deux mains ? J’ai un sous-chef qui est extraordinaire, et j’ai une équipe formidable, avec un esprit de famille incroyable. Sans eux, je ne pourrais rien faire. Je suis simplement là au bon endroit, au bon moment.

« Je serai cheffe tant que ça me plaira. Ce métier me plaît énormément, je prends beaucoup de plaisir. J’adore venir ici, j’adore parler avec ma brigade. Pour moi, ce restaurant est une maison. Mais, à partir du moment où je ne prendrai plus de plaisir, je ferai autre chose »

Aujourd’hui, à quoi ressemble le monde de la cuisine au Vénézuela ?

Au Vénézuela, le monde de la cuisine est extraordinaire. C’est un pays où la gourmandise est partout. On est très attaché aux produits de notre terroir. Actuellement, avec la pandémie de Covid-19, il est difficile de trouver les produits pour cuisiner. Et, malheureusement, le Vénézuela est aussi un pays où la faim règne. Comme beaucoup de Vénézuéliens quittent le pays, j’aimerais qu’en revenant ils ramènent encore davantage de savoir-faire. Et que cela aide peu à peu à redresser la situation actuelle. Car le potentiel gastronomique est énorme. Le problème, c’est qu’on n’arrive pas à exploiter correctement ce potentiel.

Où serez-vous dans dix ans, donc en 2031 ?

Je ne me vois pas à la tête de mon propre restaurant. J’aime bien les grosses structures, parce que cela permet d’évoluer. J’aime les gros projets, et pour cela, il faut des groupes qui ont de l’argent. Sinon, honnêtement, je ne sais pas ce que je ferai en 2031. Si ça se trouve, je serai mère au foyer et j’aurai un élevage de chats…

Vous n’êtes donc pas sûre de vouloir continuer à être cheffe ?

Je ne sais pas. Tout est ouvert. Je serai cheffe tant que ça me plaira. Ce métier me plaît énormément, je prends beaucoup de plaisir. J’adore venir ici, j’adore parler avec ma brigade. Pour moi, ce restaurant est une maison. Mais, à partir du moment où je ne prendrai plus de plaisir, je ferai autre chose.

1) À ce sujet, lire notre article Alain Ducasse et le Plaza Athénée, c’est fini, publié dans Monaco Hebdo n° 1199.

2) À ce sujet, lire notre article Le Mirazur élu meilleur restaurant du monde, publié dans Monaco Hebdo n° 1112.

Vidéo : notre interview de Victoria Vallenilla, nouvelle cheffe du Coya Monte-Carlo

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Monaco Hebdo