lundi 20 septembre 2021
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Paroles de sportifs au Sportel

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A l’occasion de la 30ème édition des Sportel, Monaco Hebdo a rencontré Alain Bernard, champion olympique de natation, Thierry Omeyer, meilleur gardien de l’histoire du handball, Alain Prost, champion de F1, Daniel Herrero, ancien joueur de rugby, et Yelena Isinbayeva, recordwoman du saut à la perche et présidente du jury des Sportel awards. Petit florilège d’anecdotes sur leur carrière de sportif.

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Daniel Herrero, ancien joueur de rugby

« Le rugby français est un peu enfermé dans ses propres couillonnades »

L’image sportive qui vous a le plus marquée ?

Les éruptions de gloire. Un Usain Bolt qui franchit une ligne, un marathonien épuisé, un rugbyman au cœur d’un maul poussé par ses collègues qui tombe dans l’en-but des All Blacks et voit peut-être la Coupe du monde… toutes ces images me ravissent. Quand un sportif, après un effort transcendant, pétille une seconde et que la lumière du travail accompli apparaît, c’est aussi magnifique. Enfin, l’image d’un enfant qui court après une balle, est pour moi une image moteur.

Votre plus beau souvenir de sportif ?

À 13-14 ans, quand tu joues avec une bande de collègues de la ville dans laquelle tu as grandi et que tu prends le bus pour aller jouer dans les villes voisines avec le vieux short de ton père, c’est une aventure colossale. Cela me marque et m’émeut encore aujourd’hui. La sensation, un jour, d’avoir fait un tour d’honneur derrière le bouclier de Brennus avec la troupe des généreux et de rustiques épuisés par une bataille est aussi gouleyante, même pour mon futur.

Votre pire souvenir de sportif ?

Dans le champ du sport, je n’ai pratiquement eu aucune altération de mon âme qui soit définitive. Le sport a toujours été un bel espace de ma vie.

Le regard que vous portez sur l’évolution de votre sport ?

Le rugby n’évolue pas aussi vite que l’on pourrait le croire. Mais le bouleversement du rugby est venu le jour où le jeu est devenu travail. Le rugby a longtemps été amateur, il est devenu professionnel au début des années 2000.

Dès lors, on travaille, on ne joue plus. On gagne de l’argent. Et à partir du moment où l’on gagne de l’argent, on va au plus offrant. De la solidarité culturelle, on va davantage sur une solidarité plus individuelle.

On a vu les chemins de l’égo s’accélérer et les chemins du solidaire se ralentir un peu. On a vu l’homme professionnel travailler énormément et muter. On l’a vu golgoth, confit dans le muscle. On l’a vu s’industrialiser, presque se robotiser… Mais Dame Ovalie reste, malgré tout, très active sur le jeu rugby, qui reste un jeu de solidarité, de courageux qui luttent au service des autres plutôt qu’au service de leur propre égo. Malgré tout, un certain nombre de choses ont muté, et cela nous inquiète un peu sur l’humanisme relationnel de demain.

Votre regard sur le parcours de la France, éliminée 20-19 par le pays de Galles en quart de finale de la Coupe du monde au Japon et, plus généralement, sur le rugby français ?

Depuis dix ans, les résultats ne sont pas bons. Quand on regarde le jeu de nos adversaires, on constate qu’ils jouent mieux au rugby que nous. Pour quelles raisons ? Il y a une génération un peu basse, des talents qui n’émergent pas, un championnat un peu austère, des coaches plutôt moyens, un ensemble autour du rugby français, notamment à la fédération, où tout est lutte intestine et un peu frelatée, mesquin… Le rugby français est un peu enfermé dans ses propres « couillonnades ». Dans une poule difficile, les Français s’en sont sortis, même si cela s’est parfois joué à pas grand-chose. On perd contre les Gallois sur le drame d’une balourdise, avec l’expulsion d’un joueur. Mais cette équipe de France qui perd la joie, la confiance en elle-même… nous laisse un arrière goût. Cette maladie de la confiance n’est pas encore guérie.

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Thierry Omeyer, ancien joueur international français de handball

« Avoir la chance de gagner une médaille d’or, c’est tout simplement énorme »

L’image sportive qui vous a le plus marquée ?

La victoire de l’équipe de France de football en 1998. C’est la première Coupe du monde. J’avais une vingtaine d’années, et on s’était réunis entre amis autour d’un barbecue en Alsace, comme on le faisait toujours autour des matches de l’équipe de France.

Votre plus beau souvenir de sportif ?

La victoire aux Jeux olympiques (JO). J’ai eu la chance de gagner en 2008 à Pékin et en 2012 à Londres. Les deux titres olympiques sont au-dessus de tous les autres. Les JO, c’est la compétition universelle par excellence, celle qui réunit tous les pays, tous les sportifs, tous les sports… Avoir la chance d’y participer est déjà génial quand on est sportif de haut niveau, mais avoir la chance de gagner une médaille d’or c’est tout simplement énorme.

Votre pire souvenir de sportif ?

Mon pire souvenir, c’est la défaite en quart de finale aux Jeux olympiques de 2004 face à la Russie. On voulait au moins aller chercher une médaille car on était déjà champions du monde, champions d’Europe. On ne sait jamais si on va avoir la chance de revenir un jour aux Jeux. Cette défaite a été une grosse déception et un échec difficile à encaisser. Mais ensuite, cette déception a aussi forgé les succès futurs.

Le regard que vous portez sur l’évolution de votre sport ?

Aujourd’hui, le handball occupe une place importante dans le paysage sportif français, de par tous les titres qui ont été remportés par l’équipe de France. Le championnat de France est aussi devenu très performant. L’engouement est également plus fort qu’avant. Le nombre de licenciés a explosé et cela montre que ce sport continue de grandir et d’attirer de nouveaux publics.

La soif de victoires ?

J’ai toujours eu en moi ce côté compétiteur et cette haine de la défaite. Au fur et à mesure de ma carrière, il était important de continuer à gagner. Je voulais aussi montrer que j’étais capable d’être performant dans la durée et de me remettre en question. Que ce soit avec l’équipe de France ou en club, j’avais toujours des objectifs qui se présentaient à moi et la motivation a toujours été présente.

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Alain Prost, triple champion du monde de F1

« Charles Leclerc, je me dis il est culotté ! »

Votre plus belle image de sport ?

J’ai toujours une image incroyable de Wimbledon entre [Roger] Federer et [Rafael] Nadal. Même si j’ai toujours un petit faible pour Federer, quand vous êtes un vrai sportif, il y a le sentiment que, ce n’est pas possible qu’il y ait un vainqueur et un vaincu. J’essaie toujours de voir la dimension humaine. Quand vous n’avez envie qu’aucun des deux sportifs ne gagnent, c’est là que ça commence à être beau.

Le meilleur et le pire souvenir de votre carrière ?

Le meilleur serait ma période pour arriver à la Formule 1 (F1), car c’est celle dont je suis le plus fier. Le reste n’est que la concrétisation de tout ce que j’ai construit avant. Je n’avais pas d’argent, pas de parents qui voulaient que je fasse de la course, pas de manager. Bien sûr, je pourrais vous citer une ou deux courses exceptionnelles, mais ce n’est pas cela dont je suis le plus fier. Un ou deux titres de plus ne changerait pas ma vie aujourd’hui. Les pires moments sont les accidents que j’ai vécu, avec des gens proches de moi. C’est ce qui vous marque à vie, et, par ricochet, vous fait dire : « Je suis content d’être encore là pour en parler. »

Votre regard sur la Formule 1, et sur Charles Leclerc en particulier ?

Il y a une philosophie de mettre beaucoup d’argent dans l’aéro (dynanisme). Ce qui veulent dépenser de l’argent pour gagner un dixième, tant mieux pour eux. Mais il faut ouvrir les autres paramètres, en remettant de l’humain, avec l’ingéniosité des ingénieurs, des stratégies différents, le rôle du pilote. Pour Charles, première chose évidente qu’on peut dire : être aussi jeune et aller chez Ferrari, c’est une pression incroyable. Ferrari ne l’a jamais fait. La première étape est réussie. Il s’impose de manière surprenante, quand j’écoute les messages radios, je me dis il est culotté. Mais il faut être très prudent, car l’année prochaine, il y aura probablement un objectif de titre, avec une gestion des deux pilotes encore plus compliquée qu’aujourd’hui [Charles Leclerc et Sebastian Vettel — N.D.L.R.].

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Alain Bernard, champion olympique de natation

« La natation actuelle est dans le creux de la vague »

Votre plus belle image de sport ?

Je pense que j’ai eu la chance de vivre France 98. Ça a été extraordinaire pour moi de voir cet engouement, autant de drapeaux bleu-blanc-rouge dans les rues, cette équipe aussi soudée, cette histoire que l’on a réussi à raconter, à concrétiser, avec beaucoup de détracteurs aussi, même si je ne m’en rendais pas compte. J’avais 15 ans à l’époque. Ça m’a donné envie, je pense, de m’engager davantage dans mon sport.

Le meilleur et le pire souvenir de votre carrière ?

On a tendance à l’associer à un résultat, un chrono ou une médaille. J’ai envie de dire de manière spontanée la médaille d’or aux Jeux Olympiques (JO) de Pékin, car c’est la concrétisation de beaucoup d’années de travail. Néanmoins, un moment qui m’a beaucoup marqué c’était mes derniers championnats de France en 2012 où je me suis qualifié dans le relais en tant que remplaçant pour les JO de Londres. C’est un moment complètement hors du temps, où les gens comprenant que c’était mes derniers championnats de France à Dunkerque, m’ont fait une standing ovation de plusieurs minutes pour me récompenser de ce parcours. Rien que d’en parler, j’en ai la chair de poule.

Le pire souvenir, même si ça m’a servi par la suite, c’est lorsque j’échoue ma qualification à Athènes pour 17 centièmes de seconde. Mais quatre ans plus tard, je gagne pour 11 centièmes de seconde. C’était ma revanche personnelle.

Votre regard sur la natation aujourd’hui ?

On a eu une période extraordinaire, avec des résultats très denses. Aujourd’hui on est un peu dans le creux dans le vague. Néanmoins, il y a des jeunes qui pointent le bout de leur nez. Il faut vraiment les accompagner. Le retour de Florent Manaudou va susciter aussi beaucoup d’engouement pour la natation en France. Sans oublier Charlotte Bonnet, Mehdy Metella et Jérémy Stravius. Ils ont tous leurs chances pour aller faire des choses sympas à Tokyo. De là à gagner une médaille ou un titre, je pense qu’on est un petit peu en deçà. On va travailler sur les générations futures pour nous emmener jusqu’à Paris en 2024.

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Yelena Isinbayeva, détentrice du record du monde de saut à la perche

« Je ne serais pas heureuse qu’on batte mes records »

Votre plus belle image de sport ?

Question difficile. Est-ce que je peux dire moi-même ? J’ai été athlète professionnelle pendant 20 ans et je n’ai pas vraiment eu le temps de regarder autour de moi. J’étais tellement concentrée sur moi-même… Quand je regarde ce que j’ai accompli, peu de gens, voire personne, ne pourrait réitérer cela. Mes 28 records du monde, aucune femme au monde ne pourra faire ce que j’ai fait. Tous les champions olympiques sont des héros, mais je n’ai jamais eu d’idole ou de modèle.

Le meilleur et le pire souvenir de votre carrière ?

J’en ai beaucoup de mémorables. Mais je dirais le saut à 5 mètres. C’était très spécial pour moi. Ce jour-là, en 2005, je suis devenue la première femme à sauter au-dessus des 5 mètres. Je me rappelle l’émotion quand je retombe sur mes pieds. Mes médailles d’or aussi, lorsque j’ai gagné en 2004 dans un beau combat contre d’autres athlètes russes. En 2008, j’étais favorite, personne n’avait de doute sur ma victoire. J’avais une grosse pression, mais j’ai réussi à gagner ma deuxième médaille d’or. Chacun de mes 28 records sont uniques, avec des conditions météo différentes je ne pourrais en choisir un. Chaque fois, je me suis battue contre moi-même, je me suis dépassée. Le plus gros rival de ma vie, c’est moi. Pour le pire, je ne vais pas mentir. Si quelqu’un bat mes records un jour, je ne serais pas heureuse de cela !

Votre regard sur votre discipline aujourd’hui ?

Les championnats du monde de Doha m’ont montré que le niveau des femmes au saut à la perche a beaucoup augmenté. Avant, j’étais un peu la seule. Il n’y a plus de favorite aujourd’hui. D’un championnat à l’autre, les leaders changent. J’ai été la favorite pendant dix ans. Aujourd’hui, chaque fille peut prétendre à la victoire.

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Monaco Hebdo