mardi 28 septembre 2021
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« J’ai rétabli un certain nombre de vérités »

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Le journaliste Michel Fradet vient de publier un livre consacré aux 30 ans du meeting Herculis (1). Interview. Propos recueillis par Raphaël Brun

Votre parcours ?

À ce jour, je suis le journaliste qui a couvert le plus de Jeux Olympiques (JO) d’été pour la presse écrite, de 1972 à 2008. J’étais grand reporter à Sud Ouest. Après 47 ans d’activité, j’ai pris ma retraite.

L’origine de ce livre ?

Lorsque j’ai arrêté de travailler, j’ai écrit un livre avec le cavalier français Pierre Durand. Ce livre, Jappeloup (2012) s’est bien vendu, puisqu’il s’est écoulé à hauteur de 27 000 exemplaires. Il accompagnait la sortie du film du même nom, de Christian Duguay, avec Guillaume Canet et Marina Hands. Dans la foulée, Jacky Delapierre, l’organisateur d’Athletissima, m’a demandé de participer à l’écriture de l’histoire de ce meeting qui se déroule chaque année au stade olympique de la Pontaise, à Lausanne.

Quel est le rapport avec Monaco ?

Un jour, j’ai croisé Jean-Pierre Schoebel, le directeur du meeting d’athlétisme Herculis, dans le hall d’un hôtel, à l’occasion d’un meeting d’athlétisme de la Golden League. Il m’a expliqué qu’il trouvait que le livre sur Athletissima était une bonne idée et qu’il aimerait faire la même chose pour Herculis. Du coup, il m’a proposé de travailler sur ce projet. C’était en 2013.

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Ce livre a nécessité beaucoup de travail ?

Environ deux ans de travail, puisque j’étais seul, assisté d’un maquettiste. J’ai écrit chaque texte à partir de mes archives personnelles. J’ai pu retrouver des informations très précises, notamment le nombre de spectateurs, les températures et les vitesses du vent. Quelques athlètes m’ont aussi aidé.

Lesquels par exemple ?

J’ai pu retrouver Charlus Bertimon, qui avait 28 ans en 1985, lors de la première édition du meeting Herculis. Ce Guadeloupéen a alors battu le premier record de France dans ce tout nouveau stade Louis II. J’ai aussi pu parler avec d’autres athlètes, comme le perchiste Thierry Vigneron ou le coureur de haies Stéphane Caristan.

Il y aussi des histoires qui dépassent le cadre strict de ce meeting d’athlétisme ?

Bien sûr. Je pense par exemple à la présence de la chanteuse américaine Whitney Houston (1963-2012) dans le hall du Loews en 1986. Elle rentrait d’un spectacle donné au Sporting et elle s’est spontanément assise au piano du bar pour offrir un petit concert d’une heure aux quelques athlètes qui étaient présents.

Comment vous avez structuré votre livre ?

Tout simplement année par année, de 1985 à 2016. Avec l’essentiel de ce qu’il s’est passé, avec en plus un évènement et un coup de cœur, c’est-à-dire quelque chose qui était peut-être passé un petit peu inaperçu à l’époque. On a également replacé Herculis dans un contexte plus global, en rappelant ce qu’il s’est déroulé chaque année dans le monde de l’athlétisme. Enfin, on a aussi ajouté quelques anecdotes.

Impossible de tout raconter, donc il a fallu éliminer certains sujets ?

Il y avait d’abord des choses qui se dégageaient d’elles-mêmes, qui étaient évidentes. Ensuite, il a fallu effectivement faire des choix. J’ai donc choisi de rétablir un certaine nombre de vérités.

Un exemple ?

Beaucoup pensent que le perchiste russe Sergueï Bubka a été exceptionnel lorsqu’il est venu à Herculis. Or, sans être mauvais, il n’a jamais vraiment brillé à Monaco, où il n’a jamais gagné. À l’inverse, l’athlète danois Wilson Kipketer est l’athlète qui s’est imposé le plus de fois en Principauté, avec un total de 7 victoires. On peut aussi citer le coureur américain spécialiste du 110 mètres haies, Allen Johnson. En fait, tous les grands athlètes du monde de l’athlétisme sont venus à Herculis.

Vraiment tous ?

Il n’a manqué aucune star puisqu’aucun nom ne me revient en mémoire.

Quels grands champions se sont révélés à Monaco ?

Lorqu’on participe à Herculis, on est déjà dans le top 20 des meilleurs athlètes mondiaux. Seule exception : le Bosniaque Amel Tuka, qui a fait un 800 mètres exceptionnel et remporté cette course le 17 juillet 2015. Le tout avec un temps de 1 minute 42 secondes et 51 centièmes qui le place dans le top 10 mondial.

Quels sont les athlètes qui vous ont le plus marqué sur ces 30 années ?

Maurice Greene, parce que c’était un athlète hors norme et un sprinteur très spectaculaire. Je me souviens aussi de la beauté de la foulée du marocain spécialiste des courses de fond et de demi-fond, Hicham El Guerrouj. Cet athlète a vraiment marqué toute une époque, de 1992 à 2004. Il y a aussi Haile Gebreselassie, un magnifique coureur de fond éthiopien. Sans oublier bien sûr Marie-José Pérec, malgré son caractère parfois difficile.

D’autres moments sortent du lot ?

Bohdan Bondarenko, un athlète ukrainien spécialiste du saut en hauteur, qui a tenté de battre le record du monde une dizaine du fois. Il a eu cette phrase merveilleuse : « La première fois où on essaie de battre le record du monde, on se dit pourquoi pas… À la dixième, on se demande pourquoi ce serait aujourd’hui… »

L’athlétisme, c’est aussi quelques moments plus durs, voire cruels ?

Oui et je pense là au perchiste Jean Galfione. Pour se persuader qu’il était encore au top niveau, il est venu à Herculis en 2001. Il avait alors 30 ans. Mais il a été assez vite éliminé du concours de saut à la perche. À l’époque, on n’a peut-être pas suffisamment mesuré la portée de cette élimination. Mais elle scellait en fait la fin de la carrière de cet athlète exceptionnel. C’était un moment triste, mais fort sportivement.

L’athlétisme est aujourd’hui confronté au dopage : des cas ont été révélés à Herculis ?

Non, pas à ma connaissance. L’athlète américaine Marion Jones a couru à Monaco, mais elle n’a pas été contrôlée positive en Principauté (2).

Après la publication le 9 décembre du rapport McLaren sur le dopage institutionnalisé qui met en cause plus de 1 000 sportifs russes et plus de 30 sports, l’athlétisme est durablement ébranlé ?

Oui, l’athlétisme est ébranlé. D’ailleurs, cette année, il y a un certain nombre d’athlètes que l’on a très peu vus ou pas du tout… Le rapport McLaren permet de dire une chose : les suspicions de dopage qui polluaient les vestiaires d’athlétisme et les tribunes de presse étaient une réalité. Ce n’était pas seulement un fantasme.

Certains athlètes résidents à Monaco ont été éclaboussés par ce rapport McLaren ?

La perchiste russe, double championne olympique, triple championne du monde et détentrice du record du monde avec 5,06 mètres, Yelena Isinbayeva, a été exclue des JO de Rio suite aux révélations du dopage d’État en Russie (3). À la suite de quoi, elle a voulu devenir présidente de la fédération d’athlétisme russe. Puis, elle s’en est pris au président de la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF), Sebastian Coe.

C’était une critique fondée ?

Je pense que Sebastian Coe a pris les bonnes décisions. Il a pris des décisions fermes. Ce que le comité international olympique (CIO) n’a pas osé faire au moment des JO de Rio. Début décembre 2016, Yelena Isinbayeva a été nommée à la tête du nouveau comité de supervision de la Rusada, l’agence russe antidopage. Ça va être drôle. On va voir comment elle va faire.

« Oui, la Russie est gangrénée » par le dopage, a avoué mi-décembre Yelena Isinbayeva dans un entretien au quotidien français L’équipe ?

Elle a avoué ça après avoir dit que tout ça n’était pas vrai… Mais lorsqu’elle a ouvert les dossiers sur lesquels elle souhaite s’impliquer désormais, elle s’est rendue compte que tout était vrai.

Elle n’exagère pas ?

Non. Il suffit de voir ce qui a été dit dans d’autres sports. En biathlon, le double champion olympique français Martin Fourcade a encore récemment déclaré qu’après avoir remporté cinq Coupes du monde, il ne voulait plus participer si les Russes n’étaient pas écartés (4). On supposait tout ça depuis au moins 30 ans.

Que va provoquer ce rapport McLaren ?

Il va permettre de dépolluer en partie le sport. Aujourd’hui, je crois qu’on en est arrivé au dopage génétique, ou pas loin. Il est d’ailleurs probable qu’un ou deux athlètes aient déjà été modifiés génétiquement. Je ne pense pas que la lutte antidopage permettra d’attraper tous les tricheurs, mais ils se feront sans doute mordre les mollets. Il faut qu’au moins cette lutte antidopage inquiète les dopés et ceux qui les aident à se doper.

Voir l’athlétisme gangrené à ce point par le dopage, ça vous peine ?

Bien sûr. Quand on voit le lutteur français Yannick Szczepaniak récupérer une médaille de bronze huit ans après les JO de Pékin, après la disqualification pour dopage d’un athlète russe… Ce qui est pénible, c’est de savoir que des gens ont triché et qu’ils ont volé des athlètes. Ils ont aussi volé ce moment précieux où un athlète reçoit la médaille qu’il a gagnée. Et ce moment n’a pas de prix.

 

(1) Herculis, 30 ans d’athlétisme à Louis II, de Michel Fradet (fédération monégasque d’athlétisme), 144 pages, 30 euros.
(2) Même si Marion Jones n’a jamais été contrôlée positive, elle a avoué en 2007 s’être dopée aux stéroïdes pendant les deux années qui ont précédé les JO de Sydney, en 2000. En 2008, elle a été condamnée à 6 mois de prison ferme pour parjure : elle avait nié toute implication dans l’affaire Balco, un scandale de dopage qui a éclaboussé le sport américain en 2003.
(3) Yelena Isinbayeva n’a jamais été contrôlée positive. En août 2016, elle a été élue pour un mandat de huit ans à la commission des athlètes du CIO.
(4) Le 3 janvier 2017, Martin Fourcade a parlé de « mascarade de lutte contre le dopage » pour qualifier les décisions prises par la Russie et la Fédération internationale de biathlon (IBU).

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Monaco Hebdo