mardi 25 janvier 2022
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« La DNCG est un policier financier très important »

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Invité par la Jeune chambre économique de Monaco, Maurice Cohen a livré son point de vue sur le management de club sportif. L’occasion pour l’ancien président de l’OGC Nice (2002-2009) de revenir sur son parcours, ainsi que sur l’actualité footballistique.

Monaco Hebdo : Qu’est-ce qui différencie la gestion d’une société de celle d’un club de sport ?
Maurice Cohen : C’est ce que tout le monde se demande. A mon avis rien… C’est une entreprise comme une autre, si ce n’est qu’il y a l’aléa sportif en plus. C’est ce qui importe. Dans le cas d’un club de sport, la crise industrielle peut par exemple se matérialiser par la descente d’un club de Ligue 1 en Ligue 2, comme cela a été le cas pour Lens.

M.H. : La différence entre le management d’un club amateur et d’un club professionnel ?
M.C. : Ça n’a rien à voir. L’amateur, c’est à but non lucratif. Tandis que le foot professionnel est là pour faire de l’argent. Les dirigeants sont là pour arriver à équilibrer les budgets, puis dégager des profits. Le tout dans le but de pouvoir investir. Et dans le football, l’investissement porte sur la qualité et le talent des joueurs.

M.H. : Quelles sont les spécificités du management d’un club de foot pro ?
M.C. : Il faut arriver à trouver un équilibre entre l’administratif, le financier et le sportif. Le plus difficile, c’est d’arriver à coordonner l’ensemble, et que le sportif reste dans la trame de ce que lui a donné le financier. C’est toujours très dur parce qu’un entraîneur veut toujours avoir la meilleure équipe possible, les meilleurs joueurs, donc il y a toujours une tension qui se crée entre les protagonistes des différents services.

M.H. : Comment faire alors pour que tout le monde tire dans le même sens ?
M.C. : Cela se fait en avant-saison. On établit un budget de fonctionnement, qui comprend la masse salariale et les charges sociales. Et un budget d’investissement. Ensuite on réunit les sportifs, on leur dit : « Voilà l’enveloppe que nous avons cette année pour investir et pouvoir assumer les salaires ». Mais le budget est très fluctuant, parce qu’il dépend essentiellement des droits télé, surtout pour des clubs comme Nice. 80 % des recettes sont issues des droits télé.

M.H. : Comment se calculent-ils ?
M.C. : Les droits télé sont répartis en fonction de quatre critères. Une partie fixe, qui représente 50 % des droits télé qu’on touche. Puis une partie, en fonction de la notoriété du club, qui correspond aux classements passés, au palmarès, aux participations aux coupes d’Europe. Il y a également l’assiduité dans la participation à la Ligue 1. Il y a ensuite une partie en fonction du classement, qui représente 25 %. Quand on n’a pas de moyens démesurés pour investir, on est obligé de faire un budget en fonction d’un classement.

M.H. : C’est ce que vous faisiez à Nice ?
M.C. : A Nice, on avait pris l’habitude de faire un budget sur la 17ème place. Comme ça, à chaque fois qu’on finissait 7ème ou 8ème, ce n’était que du bonus. On avait des salaires assez maîtrisés. On avait fait un deal avec l’ensemble des joueurs, et on répartissait le surplus des droits télé à 50 % aux joueurs, 50 % au club. La vente de joueurs est aussi une part du budget, et à Nice, on a eu la chance de bien s’en tirer à ce niveau-là. On a pu faire de bonnes ventes qui nous ont permis de recapitaliser et remettre le club en bon état de marche.

M.H. : Hormis le PSG et l’ASM, le football français n’est pas au mieux financièrement, notamment certaines grosses écuries de L1 comme l’OM ou l’OL. Comment l’expliquer ?
M.C. : Pour Lyon et Marseille, tout se joue sur la masse salariale et les investissements qu’on peut faire. Par exemple, Lyon a dû faire un budget basé sur la 3ème place. Ils finissent 5ème… L’écart à gagner est de 20 millions d’euros, ce qui crée un déficit de 20 millions ! Comment compenser ce déficit ? Par la vente de joueurs. Et si on n’arrive pas à vendre, il faut que l’actionnaire joue son rôle et injecte des fonds dans le compte courant. Et comme la DNCG exige qu’à chaque fin de saison, les compteurs soient à zéro, il faut vendre des joueurs ou ré-injecter de l’argent. La DNCG est un policier très important dans le monde du football. Le déficit global de la L1 est en réalité réparti sur 4-5 clubs, qui ont fait des budgets prévisionnels au-dessus de ce qu’ils ont atteint en terme de classement, ou en termes de vente de joueurs.

M.H. : Comment réussir à faire de l’argent avec un club chaque année ?
M.C. : C’est essentiellement dans la gestion du budget. À Nice, j’ai distribué à mes actionnaires en 7 ans, 10 millions d’euros de bénéfices. Et ce, parce qu’on a toujours été très prudents dans le budget, en ne prévoyant que la 17ème place. Ce qui enlevait tout risque, sauf si on descendait. Et puis, il y a toujours eu des ventes de joueurs importants, comme Ederson que l’on a vendu 14 millions à Lyon, Lloris 10 millions, Koné 10 millions, Fanni 4,5, Rémy 15. Donc ça nous a permis de réaliser des bénéfices. C’est là où on peut gagner de l’argent dans le football. Mais c’est vrai que depuis mon départ en 2009, la situation a évolué. Le marché est tombé, puisqu’il y a moins d’argent aujourd’hui, et on ne peut faire de très très bonnes affaires que lorsqu’on a de vrais talents.

M.H. : Quel impact peut avoir le fair-play financier, tant au niveau européen que français à votre avis ?
M.C. : Je pense qu’au niveau européen, c’est une nécessité pour qu’il y ait une concurrence loyale. Le fair-play financier est en train de se mettre en place, mais ça va prendre du temps. Et ce qui a été acquis va le rester, donc cela va prendre un certain temps. Au niveau français, aujourd’hui, le fair-play financier existe plus ou moins avec la DNCG. On passe en mars, on n’a pas encore fini la saison, et doit déjà prévoir la fin de saison. Ça s’est vu en janvier avec la DNCG qui n’a pas homologué le transfert de Corchia de Sochaux vers Lille parce que cela aurait fait dépasser la limite de la masse salariale du club lillois. C’est un policier financier très important, et c’est très bien : ça donne des clubs sains. Lyon, par exemple, risque d’être obligé de vendre pas mal de joueurs pour se maintenir financièrement.

M.H. : Votre avis sur l’accord signé entre la LFP et l’ASM ?
M.C. : Je pense qu’il y avait d’autres solutions. J’aurais tout fait pour ne pas payer à leur place. Je considère que ce n’est pas juste. Il faut prendre ce que Monaco apporte au football. Compte tenu des investissements qui ont été faits, l’AS Monaco remplit les stades en France. J’ai regardé de près, et chez les jeunes de Monaco, il y a 90 % de Français. Quant au staff technique du centre de formation, à part Frédéric Barilaro qui est Monégasque, il n’y a que des éducateurs français. Le nombre d’internationaux français dans les équipes de jeunes aussi est important. Et quand on regarde l’équipe première, il y a pas mal de joueurs français malgré ce qu’on peut dire. J’aurais négocié différemment. Même si c’est toujours mieux d’avoir un accord à l’amiable que d’aller devant le Conseil d’Etat.

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